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"One Song" met en scène une société en burn-out

Dans "One Song", seule la répétition du même s'impose au gré des variations de l'infernal métronome, et mène inévitablement à l'épuisement de la troupe... et du public. ©NTgent

Une seule et même chanson répétée plus de 40 fois, c'est l'ovni théâtral de la Flamande Miet Warlop qui jette en pâture notre société de la performance. Une performance pour sa troupe et... pour le public!

Arrivé à l'accueil du Théâtre le Manège, à Mons, on pioche machinalement dans un petit panier une paire de bouchons d'oreille sous cellophane, geste absurde en pareil lieu où il vaut mieux avoir les oreilles grandes ouvertes. Mais "One Song", que nous propose la Flamande Miet Warlop, n'a pas de texte à nous dire; plutôt une et une seule chanson tonitruante que sa compagnie, qui s'échauffe déjà lorsque nous prenons place, va répéter un nombre incalculable de fois, galvanisée par un quarteron de supporters déchaînés et les harangues d'une entraîneuse en survêt qui vocifère des instructions à travers un mégaphone.

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Il a seulement fallu lancer le battement mécanique d'un métronome, posé à l'avant de la scène, pour mettre en branle la machine infernale de ce qui apparaît comme le mélange hybride d'une compétition d'athlétisme et d'un concert de rock. Les instruments eux-mêmes sont intégrés aux équipements sportifs comme autant de ready-made...

FESTIVAL D'AUTOMNE 2023 I Miet Warlop, One Song – Histoire(s) du Théâtre IV

Un tremplin actionne une grosse caisse et permet au musicien-sportif d'atteindre un synthé accroché au sommet d'un espalier. Un chanteur vocifère en sprintant sur un tapis roulant. Une violoniste exécute des figures sur une poutre. Un contrebassiste fait des abdos tout en jouant de l'archet. Un cheerleader crapahute sur la scène, tantôt en agitant ses pompons, tantôt en brandissant des lettres géantes qui reposent sur des tréteaux, sans jamais parvenir à produire de message intelligible.

Dans "One Song", seule la répétition du même s'impose au gré des variations de l'infernal métronome, et mène inévitablement à l'épuisement de la troupe... et du public.

Déconstruire par la répétition

Ce spectacle, commandé par Milo Rau pour enrichir son "Histoire du théâtre" et très remarqué, cet été, au Festival d'Avignon, a ramené Miet Warlop aux prémices de sa démarche artistique, du temps où elle créait "Sportband/Afgetrainde Klanken" (2005), une performance qui soumettait déjà 20 participants à un solide entrainement sportivo-musical de 40 minutes...

Les supporters déchaînés de "One Song". ©Michiel Devijver

On retrouve d'ailleurs dans sa démarche un procédé exploré par nombre de plasticiens avant elle (elle est elle-même diplômée en Arts visuels du Kask de Gand) pour déconstruire les formes imposées. On pense aux spectacles à rallonge de Jan Fabre ou à "A lot of Sorrow" (2013), performance dans laquelle le plasticien islandais Ragnar Kjartansson fait répéter, durant six heures, la chanson "Sorrow" (chagrin) à The National, son groupe préféré. Là aussi, jusqu'à l'épuisement des musiciens, de la forme musicale et du spectateur pantelant.

Miet Warlop rajoute l'humour burlesque en passant à la moulinette deux grands symboles de la société du spectacle chère à Guy Debordla compétition sportive et le concert de rock – au moment même où ceux-ci deviennent impuissants à contrebalancer l'épuisement d'une société en accélération et en mutation constante.

"One Song" (ici Elisabeth Klinck à la contrebasse) au Théâtre Le Manège, mercredi 22 novembre 2023. ©X. F.

"One Song" fait ainsi penser à ces marathons de danse de la Grande Dépression aux États-Unis, si bien décrits par Horace McCoy puis Sidney Pollack dans "On achève bien les chevaux", et qui trahissaient la vacuité et les pulsions suicidaires d'une société en bout de course.

L'artiste nous prive de la catharsis propre au théâtre: lorsque la troupe gît au sol, éreintée, l'entraîneuse siffle et on sent bien qu'on repartirait pour un tour...

De répétition en répétition, on se met d'ailleurs à en vouloir à Miet Warlop de ne pas nous donner à voir de manière plus tangible ce qu'elle semble dénoncer – un simulacre de mort en direct dont on sent bien qu'elle est l'issue de toute cette frénésie. Mais, l'artiste nous prive de la catharsis propre au théâtre: lorsque la troupe gît au sol, éreintée, l'entraîneuse siffle et on sent bien qu'on repartirait pour un tour...

Alors Miet Warlop vise-t-elle autre chose que de tous nous assimiler à des Sisyphe, voyant peut-être, comme le pensait Nietzsche dans son éternel retour, que l'infinie répétition du même est aussi une occasion de nous affranchir de notre absurde condition? À moins que, comme Nietzsche, la folie ne nous emporte avant.

Performance

"One Song"

Création et mise en scène Miet Warlop (avec NTGent)

Théâtre National

Du 5 au 9 décembre 2023

Ensuite au Théâtre de Liège (15 & 16/02/24) et au PBA de Charleroi (5 & 6/04/24). En savoir plus sur la tournée ici.

Note de L'Echo:

NTGENT #5 - Miet Warlop over ‘ONE SONG − Histoire(s) du Théâtre IV’
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