Il faut refonder 70 ans d'intégration européenne

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Trois-quarts de siècles après Yalta, trois décennies après la chute du Mur et vingt ans après la création de l’euro, un nouvel horizon se dessine pour l'Europe. Ce sera celui d’une Europe moins centralisatrice, plus respectueuse des différents tropismes et moins directive.

Bruno Colmant
Membre de l'Académie Royale de Belgique

À quelques semaines des élections européennes, de nombreux partis au sein de plusieurs pays, ne font plus mystère de leur volonté pour l’Europe au travers de la désignation de députés au mieux eurosceptiques, au pire souverainistes exclusifs, Il faut faire face à cette réalité: le modèle social-démocrate fondé sur le couple franco-allemand et relayé par l’adossement des pays-satellites de l’ex-URSS ne peut plus être justifié par des équilibres hérités du second conflit mondial.

Si de puissantes forces centrifuges s’expriment aujourd’hui, c’est que le modèle centralisateur prôné par l’UE n’est pas ou plus reconnu ou accepté par des pays au sein desquels les expressions politiques domestiques prévalent désormais sur un projet continental. Un retour aux Etats-nations d’antan me semble néanmoins illusoire. En revanche, des ligues de pays voire de régions fédérées dans une logique féodale ne sont pas à exclure.

Il s’agit, avant tout, de refonder une Union devenue une Olympe technocratique complètement dissociée des préoccupations citoyennes.
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Des défis majeurs attendent donc les prochains dirigeants européens. Il s’agit, avant tout, de refonder une Union devenue une Olympe technocratique complètement dissociée des préoccupations citoyennes. Cet impératif démocratique est d’autant plus urgent que des périls d’une envergure dépassant de loin tout ce qui a dû être traversé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale s’amoncellent à ses portes. Des crises successives sont révélatrices d’un modèle à bout de souffle et de l’aboutissement d’un modèle de complaisance, de manque de vision, de déficit de perspectives. Les configurations sociétales deviendront donc extrêmement vulnérables. Les démocraties seront mises à l’épreuve dans le sillage des chocs économiques. Insidieusement, dans ces interstices, d’autres configurations politiques risquent d’émerger.

La véritable question portera sur la représentation de l’avenir du corps social, c’est-à-dire de la promesse du type de société européenne que nous devrons formuler. Quelle sera l’envie du futur alors qu’un torrent de défis sociétaux avec une singulière convergence de leurs paroxysmes va déferler dans moins de dix ans. Dans un contexte de résurgences démagogiques et populistes, le populisme est incidemment le creuset de la peur de la marginalisation, d’une désespérance et d’une misère sociale alimentant un sentiment de déresponsabilisation personnelle.

Charme vénéneux

L’avènement des mouvements populistes pourrait entraîner des menaces d’expropriation ou de violences insurrectionnelles.
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Mais attention: contrairement aux démocraties, le charme vénéneux de certaines expressions politiques autoritaires ne s’embarrasse d’aucun projet social durable. L’avènement des mouvements populistes pourrait entraîner des menaces d’expropriation ou de violences insurrectionnelles, voire même révolutionnaires, comme certains hommes politiques, notamment français, l’évoquent non sans quelque ambiguïté. Ils pourraient, inversement, être associés à une augmentation de la puissance publique et de la répression policière pour encadrer des troubles sociaux et restaurer la discipline sociale.

Un autre défi est celui de l’urgence climatique dont les peuples européens revendiquent une formulation transnationale. Il n’est plus possible de se réfugier dans une jouissance narcissique et individuelle de la prospérité immédiate au détriment des futures générations, c’est-à-dire de nos enfants. Cette révolution-là demande la mise en œuvre d’investissements publics massifs pour financer la transition énergétique. Pour ce faire, il convient donc de mettre en œuvre une politique keynésienne car l’économie de marché spontanée n’est pas capable de structurer des projets dont le rendement dépasse la simple recette financière. De nombreuses solutions existent pour ce financement: des organismes européens, tels que la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Banque centrale européenne (BCE), peuvent être mises à contribution.

Face aux enjeux, on ne fera pas l’économie de repenser l’euro.
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Face à ces enjeux, on ne fera pas l’économie de repenser l’euro. Vingt ans après sa création, cette monnaie commune est réfutée par plusieurs nations qui ont dû absorber le maintien de la parité monétaire au détriment de leur activité économique. Jusqu’à présent, l’euro est défini de manière éthérée par son seul objectif d’inflation de 2%, ce qui a paradoxalement conduit la zone euro au bord de la déflation! Comment les gouvernants européens de l’époque ont-ils pu s’abandonner à un tel relâchement d’intelligence?

Il faut désormais une mutation idéologique qui postule que le but de l’euro est la croissance de l’emploi, voire le plein-emploi. Celle-ci supposera une modification structurelle du mandat de la BCE et un alignement des politiques économiques.

C’est ambitieux mais pas irréalisable: les Etats-Unis ont structuré leur politique monétaire dans ce sens. Et pour ceux qui restent incrédules devant une modification des traités, il faut se souvenir que si la rue n’a pas toujours raison, on n’a pas raison contre la rue. Il s’agirait aussi d’aller au bout d’un marché unique et de mettre en œuvre, au niveau supranational, des politiques industrielles qui assurent que la fluidité du travail et du capital soit accompagnée par des réalités de marché, comme le Président français, Emmanuel Macron, l’a proposé. Il faudrait aussi assurer la constitution d’une fédération fiscale et budgétaire digne d’une monnaie commune.

Le siège de la BCE, à Francfort. ©BELGA

Il s’imposera donc de mettre en œuvre, de manière circonstancielle, des politiques keynésiennes de stimulation de la demande et d’élargir le mandat de la BCE afin de tenir compte des disparités du niveau d’activité économique dans la politique monétaire. La crise de 2008 a démontré que l’emploi et la croissance avaient été les variables d’ajustement au maintien de l’unité monétaire. Le capital a prévalu sur le travail. Il faudrait donc désormais, à tout le moins pour partie, rééquilibrer l’importance de ces deux facteurs de production dans la gestion de la monnaie, dans le sens d’une importance croissante accordée au facteur travail.

Bouleversements imminents

Si ces objectifs politiques et monétaires relèvent du temps long, leur mise en œuvre sera parsemée d’embûches car les géométries géopolitiques, monétaires et politiques sont à l’aube de bouleversements imminents. Le modèle social-démocrate, désormais mis en cause, a été financé par l’emprunt public dont la soutenabilité est précaire. Il faudra donc forcer les autorités monétaires à contribuer à l’ordre social qui résultera de l’attrition des biens publics espérés. De grandes perturbations sont donc à attendre.

La prochaine et inévitable crise sera amplifiée par les profonds débats idéologiques, sociaux et politiques qu’elle suscitera. Tout cela s’inscrira dans de nouvelles polarités de commerce international. Le moment sera circonstanciellement périlleux: Donald Trump lancera probablement son offensive commerciale contre l’UE au moment de l’interrègne des élections européennes, dans un contexte social, économique et financier de recul de croissance.

Ma conviction est que les prochains mois seront probablement les plus décisifs pour l’Europe depuis la création de la Communauté économique européenne en 1957.
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En conclusion, ma conviction est que les prochains mois seront probablement les plus décisifs pour l’Europe depuis la création de la Communauté économique européenne en 1957. Trois-quarts de siècles après Yalta, trois décennies après la chute du Mur et vingt ans après la création de l’euro, un nouvel horizon se dessine. Ce sera celui d’une Europe moins centralisatrice, plus respectueuse des différents tropismes et moins directive. Malgré qu’il soit sans doute lié au ressentiment social du Sud de l’Europe, l’euro reste in fine le meilleur narratif de l’intégration européenne. C’est pour cela qu’il faut impérativement modifier son inclinaison idéologique.

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