Comment Areva a transformé UraMin en gouffre financier

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UraMin et Areva: où l’on voit un État puissant (la France) se laisser entraîner sur un terrain glissant, perdre une part de sa souveraineté et de sa puissance industrielle. Un Belge, Daniel Wouters, est l’un des hommes clés de cette acrobatie financière. Un autre, George Forrest, a usé de son entregent pour démêler l’imbroglio. Et la révélation est venue d’un romancier français, ancien agent secret.

C’est un duel à l’aveugle dans la finance du nucléaire mondial. Le Dragon Rouge, Stephen Dattels, raider financier canadien très secret, fera perdre à la France sa place mondiale dans le nucléaire civil, entraînant deux hommes d’affaires belges dans son sillage, George Forrest et Daniel Wouters. Face à lui, le Radjah, alias Saifee Durbar, homme d’affaires pakistanais, une fortune du diamant et de l’uranium, qui "nargue Areva, et la France, en République centrafricaine, au Congo-Kinshasa et au Niger", "condamné par défaut à trois ans de prison ferme par un tribunal français, pour une escroquerie avec une banque iranienne". Et surtout, conseiller uranium du président centrafricain Bozizé.

L’enjeu? Le yellow cake, l’uranium, indispen-sable aux nouveaux réacteurs conçus par Areva, sur lesquels le groupe mise tout.

La partie? L’affaire UraMin, gigantesque "spiel" sur l’uranium civil, qui entraînera la chute d’Areva, numéro un mondial du secteur, fleuron de l’industrie étatique française.

L’enjeu? Le yellow cake, l’uranium extrait des mines au Niger, au Congo, en Centrafrique, enrichi et retraité, indispensable au nouveau programme des EPR (European pressured reactors), réacteurs à eau pressurisée conçus par Areva, sur lesquels le groupe mise tout.

La cible (consentante?): Anne Lauvergeon, "Atomic Anne", CEO d’Areva, acteur incontournable des marchés uranifères africains, classée, par "Fortune" en 2005, 2e femme d’affaires du monde après la patronne d’Alcatel-Lucent.

Le nom même d’Areva, diminutif d’Arevalo, abbaye castillane dédiée au malheur, où trône une Notre-Dame des Angoisses, choisi par Mme Lauvergeon, semblait en soi de mauvais augure…

©REUTERS

Nuclear

Un jour d’octobre 2009, Vincent Crouzet, proche de la DGSE française, fin connaisseur de l’Afrique, est convoqué à Londres par le Radjah: craignant pour sa vie, Saifee Durbar entend échanger son silence sur Areva contre sa sécurité. Crouzet l’a croisé, en 1999, sur le tarmac de l’aéroport d’Entebbe avec "Marc" Papa Charlie, pilote d’avion-cargo qui livre des fleurs à Ostende, plus tard écroué à la prison de Louvain pour trafic de faux dinars. Le Radjah laisse entrevoir, à l’ex-agent devenu écrivain, le contenu de son coffre londonien, ses dossiers, son "assurance-vie", et lui expose la chronologie de ce qui deviendra un naufrage industriel planétaire.

Areva
  • Créée en 2001
  • Capitalisation: 2,3 milliards d'euros
  • Dette:6,3 milliards d'euros
  • Effectifs: 39.800

En 2005, aux Iles Vierges britanniques, Stephen Dattels, le Dragon Rouge, raider sans visage que personne n’a jamais vu en photo, crée UraMin, minière canadienne domiciliée offshore. Initié aux ficelles du monde minier chez Barrick Gold, il reprend, restructure et revend une junior après l’autre, et vit entre Londres et Palm Beach. Areva possède déjà 37% du gisement canadien de Cigar Lake, le plus prometteur du monde. En octobre 2006, la mine s’effondre, et, inondée, devient un chantier mort-né. Le cours de l’uranium double, l’insécurité des approvisionnements pousse le navire amiral français vers d’autres sources. En décembre 2006, le Dragon Rouge introduit UraMin en Bourse, au TSX de Toronto. Les trois gisements d’UraMin, présidée par Sir Samuel Jonah, ex-CEO du géant sud-africain Anglo-Gold Ashanti, une caution en or, sont achetés 27 millions d’euros. Dans un contexte de hausse de l’uranium, en six mois, le cours d’UraMin triple artificiellement sur la base de fausses rumeurs nourries par Dattels. Dûment appâtée, à l’été 2007, Areva arrête son choix sur cette aubaine douteuse: la banque Rothschild évaluant UraMin 2,8 milliards, en la payant 1,8 milliard, Areva croit faire une affaire. L’Agence des participations de l’État et la direction des Finances sont abusées: l’OPA est validée.

Or les trois gisements s’avèrent inexploités, car inexploitables. Trekkopje (Namibie), voisin de la mine géante de Swakound, propriété de l’Australien Rio Tinto, Ryst Kuil, en Afrique du Sud, et Bakouma, en Centrafrique, sont autant de sites sans valeur, habilement transformés par le Dragon Rouge en pépites… vides. Comment et pourquoi le navire amiral français a-t-il accepté de payer ce rafiot un prix aussi surévalué?

L’objectif d’Areva est à la mesure de son aveuglement: rien moins que maîtriser la filière, de l’extraction d’uranium à la mise en ligne de ses EPR. Trois pays dominent le secteur minier: Kazakhstan, Canada et Australie. La France, historiquement présente en Afrique, y joue sa partie. En 2007, l’Afrique du sud de Thabo Mbeki, s’apprête à lancer l’appel d’offres de son programme Nuclear, 12 tranches, pour 80 milliards. "Atomic Anne" aurait payé trop cher UraMin, mais remporterait le marché Nuclear. Au passage, le président sud-africain aurait perçu 490 millions de rétro-commission, ce qui expliquerait l’évaporation d’une partie de l’enveloppe d’1,8 milliard.

Cassandre

À Anvers, un informateur lié au milieu diamantaire, "Cassandre", complète le tableau dressé par le Radjah: "l’homme clé" de l’OPA UraMin, c’est Daniel Wouters, "engagé en décembre 2006 par la division Mines d’Areva, responsable du développement et des acquisitions". Ancien banquier d’affaires à la Belgolaise, établissement "bancaire du Zaïre, puis de la République démocratique du Congo, racheté par Fortis qui en liquide les activités", avant de rejoindre Areva, Wouters crée sa propre junior minière, Swala, domiciliée à Londres, "financièrement contrôlée par Dattels et son associé Mellon". Et, après UraMin, quittant Areva en 2011, il sera accueilli par le même Dattels dans une société offshore à Guernesey. La boucle est bouclée, signe, pour l’auteur enquêteur, d’un lien archi-douteux "entre vendeurs et acheteurs".

Le Belge Georges Forrest, "le dernier des nababs blancs" se retrouve en 1re ligne des négo-ciations Kabila-Areva, scellées par le président français à Kinshasa en 2009.

Suite à un différend, la Centrafrique dénonce une part de l’accord de Bakouma, mettant en péril le montage UraMin. C’est là qu’interviennent un second Belge éminent, George Forrest, et Patrick Balkany, élu non moins éminent du système Sarkozy dans les Hauts-de Seine, aujourd’hui poursuivi à divers titres. "Satanas et Diabolo", comme les appelle le Radjah. Balkany, fort de ses réseaux africains, est un sauveteur sans doute imposé par son puissant parrain, Sarkozy. En RDC, "George Forrest, souverain du cuivre et du cobalt, du ciment et du bétail, de l’énergie, de l’aéronautique et du secteur bancaire", une "légende du Congo postcolonial", obtient, grâce à Balkany, un accès au président Sarkozy. Ainsi, "le dernier des nababs blancs" se retrouve en première ligne des négociations Kabila-Areva, scellées par le président français à Kinshasa le 26 mars 2009. Selon un mail interne de Sébastien Montessus, directeur des Mines d’Areva, qui fait encore sourire Crouzet, ni Balkany ni Forrest n’auraient touché un sou. Du pur bénévolat…

À la Belgolaise, Daniel Wouters finançait les investissements miniers au Congo. Il fréquente alors le Tout-Bruxelles et le Tout-Anvers investi en Afrique, et entretient d’excellentes relations avec George Forrest. Ancien consul de France dans la province du Katanga, seconde région de production de cuivre au monde, il était "l’incontesté roi des mines". Né en 1940, Forrest reprit le groupe familial créé en 1922. Survivant de la décolonisation, en 1978, il échappe aux gendarmes katangais dans la ville minière de Kolwezi et, depuis lors, son groupe jouit du "soutien des deux présidents de la RCA, Kabila père et fils". Selon Cassandre, l’informateur d’Anvers, "en décembre 2009, en vendant à George Forrest ses parts de la Banque commerciale du Congo, la banque BNP Paribas fait de lui l’homme peut-être le plus puissant du pays". Et, aujourd’hui, son fils, David Malta Forrest, occupe la fonction consulaire, charge transmise du père au fils, garantissant la protection de la France.

©REUTERS

Un océan de poussière

Le duo Balkany-Forrest ne saurait suffire à lutter contre les vents contraires. Les événements géopolitiques se précipitent. L’accident de Fukushima, le 11 mars 2011, qui pousse le Japon et l’Allemagne à geler leurs programmes, permet à Lauvergeon de justifier les échecs de Trekkopje, Ryst Kuil et Bakouma et le naufrage d’UraMin. En RCA, région devenue instable militairement, le site de Bakouma, évacué le 21 septembre 2012, est "un no man’s land partagé entre bandes sauvages". En 2013, Ryst Kuil est cédé 4 millions à une junior australienne, et, en 2014, Trekkopje est "un océan de poussière". Une enquête interne révèle le rôle de Daniel Wouters, négociateur de l’acquisition, ses liens avec Dattels, la spéculation artificielle sur le cours d’UraMin au TSX. Montessus devra quitter Areva et affronter l’ire de Mme Lauvergeon, qui l’attaque en justice.

En août 2012, le "Mail & Guardian" confirme les informations de Durbar: "Des rumeurs (laissent entendre) que la compagnie française a payé trop cher UraMin afin de “gratifier” des partenaires du président Thabo Mbeki, en partie pour faciliter l’obtention du faramineux contrat sud-africain." Lauvergeon contre-attaque lors d’une conférence de presse organisée par Anne Méaux, ancienne militante d’extrême-droite, présidente d’Image 7, puissante agence de communication, devenue grande communicante du candidat Fillon. En octobre, Jérôme Cahuzac, ministre des Finances, défend Anne Lauvergeon, "chef d’entreprise flamboyante et remarquable à la tête d’une des plus belles entreprises françaises […], un bon choix pour diriger la nouvelle Banque publique d’investissements".

"Calamity Anne"

En avril 2014, dans un rapport sévère, la Cour des Comptes ne l’entend pas de cette oreille, jugeant "le rachat d’UraMin éminemment suspect". Le 18 juin 2014, Crouzet est entendu sept heures à la brigade financière. Après quoi, Tracfin, l’organisme français de répression des trafics financiers, entend Balkany, à propos d’un transfert d’un compte bancaire de George Forrest, le "bénévole" évoqué par Montessus. Entendu le 18 septembre 2014, Forrest justifie ce paiement: une commission de 1% pour le rachat de Forsys Metal Corporation en Namibie, négocié par Balkany. Or cette cession a avorté en 2011. À Anvers, "Cassandre" confirme que "George n’aurait jamais versé une commission sur un deal inachevé". En revanche, "George et Areva se partageaient le développement minier des derniers gisements convoités en Centrafrique autour de Bakouma. Areva y possédait 70% du capital et George 30%." Ce dernier a revendu pour 40 millions de dollars ses parts de ces gisements qui n’ont jamais été exploités. Et, en mars 2015, Balkany voit son immunité parlementaire levée. Crouzet informe officiellement les services français: extradé en France, Durbar purgera une peine de trois mois, puis sortira sous protection. Il effectue sa déposition au parquet financier en juillet 2015.

©rv doc

Pour couronner le tout, le programme EPR accumule écueils techniques, retards et dépassements: un exemplaire à Flamanville (Normandie), un en Finlande, deux en Angleterre, deux en Chine. "Atomic Anne" devient "Calamity Anne". En 2015, Areva accuse un passif de 6,3 milliards, et son cours est divisé par trois. Le fleuron est démantelé, la branche réacteurs reprise par EDF.

Entre 2007 et 2016, la Chine sera l’un des gagnants de cette partie de go, où la France aura perdu sa place mondiale. Le 26 novembre 2007, Nicolas Sarkozy et ses ministres signent, à Pékin, le contrat des deux EPR chinois. Le 19 novembre 2009, Kang Rixin, haut dignitaire cosignataire du contrat est condamné à perpétuité pour corruption, à hauteur de 260 millions de dollars, ainsi que vingt autres dignitaires du nucléaire chinois. En 2010, la Chine obtient un transfert de technologie sans précédent, en cofinançant les EPR d’Hinkley Point. Le 14 novembre 2016, Pékin propose de recapitaliser Areva, mais essuie un refus.

Daniel Wouters est retraité au Pays Basque. George Forrest est entendu par la justice française pour ses accords avec Balkany. Concernant "Atomic Anne", Crouzet ne nourrit aucune animosité, et avoue une certaine estime pour ce brillant sujet issu des meilleures écoles de la République. "Il n’est pas bon de tomber dans le camp des ennemis de Nicolas Sarkozy, après en avoir été une partenaire zélée", écrit-il. Le 5 mai 2015, le parquet national financier ouvre une information judiciaire pour "fausses informations boursières, présentation de comptes inexacts, abus de pouvoir, faux et usage de faux". Le 14 mai 2016, "Atomic Anne" est mise en examen. Un plan social prévoit jusqu’à 6.000 licenciements dans le monde.

"Une affaire atomique. UraMin. Areva, l’hallucinante saga d’un scandale d’État." Robert Laffont, 464 p., 21,50 EUR. L’auteur sera le 10 mars à 18 h, à la Foire du Livre: "Secrets (noirs) d’Etat. Entre guerres modernes et secret-défense dans un monde globalisé, que peut éclairer le roman noir?"

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