chronique

"Je m’interroge quant à mon rapport au travail"

Comment allez-vous, Bernard Stiegler? "Mal. Comme tout le monde." La réponse de ce philosophe français ne cesse de hanter mon esprit. Et pour cause: à quelques semaines de souffler mes 26 bougies me voilà déjà tourmenté par des interrogations quant à mon existence, au monde qui m’entoure et au sens que je lui donne. Et si, moi aussi, j’allais mal?

D’abord, je regrette mon rapport au progrès et, plus précisément, au progrès technologique. J’aime le progrès lorsqu’il me permet d’être en contact avec mes amis à l’autre bout du monde, d’améliorer ma productivité au travail, d’accéder à (presque) n’importe quelle information, mais j’ai le sentiment de m’égarer lorsque je cède à la tentation de consulter mon mur Facebook pendant un dîner de famille, lorsque j’utilise mon smartphone pour réaliser la moindre opération mathématique élémentaire ou pour photographier des moments de vie au lieu… de les vivre. Mon esprit s’est asséché: mes souvenirs sont désormais tous digitalisés, mon imaginaire s’épuise face à tous ces écrans et ma mémoire est littéralement délaissée.

Je m’inquiète aussi quant au rôle de l’école et des professeurs aujourd’hui. Là où ma perception du système scolaire belge (et plus particulièrement celle de l’université) n’est pas loin d’une usine à fabriquer des têtes bien pleines, où l’on apprend effectivement beaucoup de choses – un peu comme on gave des oies –, je trouve que l’école ne remplit plus la fonction première telle que définie par Camus: juger ses élèves dignes de découvrir le monde. Au lieu de cela, on nous prie de bien vouloir avaler une nourriture toute faite.

À quelques semaines de souffler mes 26 bougies me voilà déjà tourmenté par des interrogations quant à mon existence, au monde qui m’entoure et au sens que je lui donne.

Ensuite, je me révolte sur les corporatismes et les monopoles dont l’existence de certains est soit désuete, soit injustifiée. Je songe notamment à ceux (subtilement) protégés par des lois et des réglementations alors qu’ils favorisent clairement les intérêts d’un groupe d’acteurs précis et ce, au détriment de l’intérêt général. Prenons celui des auto-écoles, que je connais bien. Pour pouvoir délivrer un permis provisoire (après 20 heures de cours), la loi oblige l’élève à passer par une auto-école qui n’est rien d’autre qu’une école physique dirigée par une ou un directeur. Une telle disposition s’explique par le fait qu’historiquement, les auto-écoles permettaient d’assurer un suivi et un contrôle de la qualité quant à l’apprentissage de la conduite. Mais aujourd’hui, n’avons-nous pas des moyens technologiques qui permettent d’assurer un tel contrôle et une efficacité qui permettrait à la fois aux moniteurs d’améliorer leurs salaires et à l’élève d’avoir un permis à moindre coût?

Enfin, je m’interroge quant à mon rapport au travail. Si jadis la norme fut de rejoindre une quelconque entreprise pour y faire toute une carrière professionnelle, ma propension à une telle fidélité tend vers zéro. D’ailleurs, je n’exclus pas qu’une grande partie de ma motivation à avoir lancé ma startup s’explique par la volonté d’éviter le chemin du monde du conseil et de l’audit qui, en témoignent leurs taux de rotation, ne semble pas être le lieu d’un épanouissement certain.

À l’aube de mes 26 ans, je ressens un profond malaise qui corrompt inévitablement mon optimisme quant à l’avenir. Pour terminer sur une note plus légère, je dédie cette chronique à mon vieil ami, aujourd’hui décédé, qui avait pour habitude de dire: "Je pourrais aller mieux, mais c’est plus cher!" Quand il n’y a plus d’espoir, il reste toujours l’humour.

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