Joschka Fischer: La décennie perdue du Moyen-Orient

Depuis le 11 septembre, les USA ont mené trois guerres : contre Al Quaïda, en Afghanistan et en Irak. Les deux premières leurs ont été imposées, mais la troisième résulte d'une décision délibérée du président George W. Bush, prise pour des raisons idéologiques et aussi très probablement personnelles.

Si Bush, son vice-président Dick Cheney, et son secrétaire à la défense Donald Rumsfeld et leurs alliés néo-conservateurs avaient clairement dit quelle était leur intention - renverser Saddam Hussein par une guerre et parvenir de cette manière à un Moyen-Orient pro-occidental - ils n'auraient pas obtenu le soutien du Congrès et de l'opinion publique américaine. Leur vision tenait de la naïveté et de l'inconscience.

Il leur fallait donc créer une menace : ce fut les armes de destruction massives irakiennes. Ainsi que nous le savons, il s'agissait de mensonges (par exemple des tubes d'aluminium que l'on a fait passer pour des armes nucléaires, de soi-disant rencontres à Prague entre le chef des comploteurs du 11 septembre, Mohamed Atta et des responsables irakiens, et même des inventions évidentes comme l'achat d'uranium par l'Irak au Niger).

Tels ont été les justifications d'une guerre qui allait coûter la vie à prés de 5 000 soldats américains et à plus de 100 000 Irakiens. Ajoutons à cela les millions de blessés et de personnes déplacées, ainsi que la destruction de l'une des plus anciennes communautés chrétiennes du monde. Les USA ont dépensé 3000 milliards de dollars pour en arriver là !

La guerre de Bush contre Saddam a changé radicalement le Moyen-Orient, mais pas de la manière dont il l'avait envisagé. Si l'objectif des USA était de déstabiliser l'Irak, ils y ont parfaitement réussi : plus de 10 ans après, la viabilité du pays en tant qu'Etat n'a jamais autant posé question.

Saddam parti, la majorité chiite a pris le pouvoir à l'issue d'une terrible guerre civile, laissant les sunnites défaits avides de revanche, dans l'attente de l'occasion de rétablir leur prééminence. Au nord, les Kurdes ont su utiliser habilement l'occasion qui s'est offerte à eux pour obtenir une indépendance de facto, même si la question clé du contrôle de la ville de Kirkuk constitue une bombe à retardement. Les uns et les autres essayent de mettre la main autant qu'ils le peuvent sur les énormes réserves de pétrole et de gaz de l'Irak.

Evaluant l'opération "Liberté pour l'Irak" 10 ans plus tard, le Financial Times a conclu que les USA ont remporté la guerre, l'Iran la paix et la Turquie les contrats. Je suis entièrement d'accord. Sur le plan politique, l'Iran est le grand gagnant de la guerre de Bush. Son ennemi numéro un, Saddam, a été renversé par son ennemi numéro deux, les USA, donnant aux Iraniens une occasion en or pour étendre leur influence à l'ouest pour la première fois depuis 1746.

Très mal planifiée et reposant sur une vision stratégique calamiteuse, la guerre de Bush a permis à l'Iran d'accéder à une position régionale à laquelle il n'aurait pu parvenir par lui-même. La guerre lui a permis de s'affirmer en tant que puissance dominante dans le Golfe, et au-delà dans la région. Son programme nucléaire est précisément au service de ces ambitions.

Les perdants régionaux sont manifestement l'Arabie saoudite et les pays du Golfe qui se sentent menacés dans leur existence même et en sont venus à considérer leur propre minorité chiite comme une cinquième colonne au service de l'Iran. Ils ont un argument pour cela : les chiites étant au pouvoir en Irak, l'Iran cherche à utiliser les populations chiites locales comme outils au service de ses revendications hégémoniques. C'est ce qui alimente les désordres à Bahreïn, au-delà des griefs locaux de la majorité chiite.

Si l'on met de coté les mensonges, les fictions, les questions de moralité et de responsabilité personnelle, la principale erreur de la guerre américaine contre l'Irak était l'absence d'un plan viable et de la force nécessaire pour imposer la Pax Americana au Moyen-Orient. L'Amérique disposait de la puissance suffisante pour déstabiliser l'ordre régional existant, mais pas pour en établir un nouveau. Prenant leurs désirs pour des réalités, les néo-conservateurs américains ont grossièrement sous-estimé la difficulté de la tâche qu'ils voulaient entreprendre, contrairement aux révolutionnaires iraniens qui se sont dépêchés de récolter ce que les USA avaient semé.

La guerre d'Irak marque le début du déclin relatif de l'Amérique. Bush a gaspillé une grande partie de la puissance militaire américaine en Mésopotamie au nom d'une fiction idéologique - une puissance qui fait cruellement défaut à la région 10 ans plus tard. Or sans l'Amérique, pas d'alternative.

S'il n'y a pas de lien entre la guerre d'Irak et les révolutions arabes qui ont commencé en décembre 2010, ensemble, leurs conséquences ont été pernicieuses. Depuis la guerre, la coopération et parfois des fusions ont remplacé les inimitiés profondes entre Al Quaïda et les autres groupes nationalistes salafistes et sunnites. Cela aussi est dû aux néo-conservateurs américains.

La déstabilisation régionale déclenchée par les révolutions arabes fait de plus en plus sentir ses effets en Irak, essentiellement via la Syrie et l'Iran. Principal péril : les différents pays de la région risquent une désintégration engendrée par la guerre civile en Syrie qui menace de s'étendre non seulement à l'Irak, mais aussi au Liban et à la Jordanie.

La guerre civile en Syrie est particulièrement dangereuse parce que les parties en présence sur le terrain ne sont plus ses éléments moteur. Cette guerre est devenue un combat pour la domination régionale entre l'Iran d'un coté et l'Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie de l'autre. C'est pourquoi le Moyen-Orient pourrait devenir les Balkans du 21° siècle et sombrer dans un chaos qui a commencé il y a 10 ans - en grande partie la conséquence de l'invasion américaine en Irak.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

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