Plus que 2 heures de cours par jour

©Valentine Penders

Le constat: Un enseignant parle devant une classe bondée et silencieuse (en théorie). La manière de donner cours à l’école secondaire suit des préceptes anciens, peu adaptés aux codes, aux manières de communiquer et aux possibilités techniques d’aujourd’hui. L’idée: Mise à plat des horaires d’école: réduction des cours traditionnels, développement d’ateliers, de rencontres, utilisation de MOOC, partage de professeurs spécialisés, développement du codage, etc.

"L’école, ça m’gave", sort pour la énième fois Lucas, moue blasée, regard rincé. La remarque de l’ado léthargique fera soupirer. Pourtant, l’observation de Lucas est pertinente. En alignant 32 élèves derrière des tables, face à un enseignant et son cours magistral, sous l’enclume du programme à boucler fin mai, prétend-on vraiment transmettre un enseignement? Non, on transvase un savoir du maître aux élèves. Le grain, en masse, c’est le programme, l’entonnoir c’est l’enseignant, les oies ce sont les élèves qu’on nourrit de force simultanément. On les gave. Comment s’étonner que cela les gave?

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Or Lucas, comme tous les petits enfants, a été curieux, ouvert, intéressé, attentif: il aimait faire des puzzles, des tours de planchettes de bois les plus hautes possible; quand il jardinait avec Papy et qu’il tombait sur un ver de terre il demandait "mais comment il fait pour respirer sous la terre?"; quand son flacon à bulles a été vide, il a voulu en fabriquer lui-même; plus tard, il a démonté sa voiture téléguidée pour "voir comment c’est fait à l’intérieur"; il a demandé "mais, maman, comment tu as fait pour installer ce logiciel sur l’ordi?".

Et puis, il est passé à la moulinette du système éducatif: tailladé, haché menu, pressé pour sortir en une masse homogène, bien pratique à mettre dans les barquettes standard, prêt à garnir les rayons. Dès la maternelle, on lui a bien dit "ah mais non, le soleil c’est jaune, pas vert". Plus tard, "fais ton expérience comme ça, sinon ça ne marchera pas" et "le Moyen-Âge, tu verras ça dans deux ans, pas maintenant". En bref, on lui a signalé que sa curiosité débordante, sa créativité, sa capacité à apprendre par lui-même, par expérience, il pouvait bien se les garder. Ici, dans la classe, on fait ceci comme cela et maintenant.

Mettons fin à l’école qui coupe les ailes. Ouvrons celle qui donne des ailes. Une école émancipatrice, formant des citoyens dotés d’un esprit ouvert, critique, créatif.

Talents gaspillés

"Nous gaspillons le talent des enfants", dit Ken Robinson, universitaire britannique spécialiste de l’éducation et auteur d’une conférence Ted d’anthologie cumulant près de 50 millions de vues (1). Notamment parce que "nous stigmatisons les erreurs. À l’école et dans l’entreprise. Nous dirigeons notre système d’éducation de telle sorte que les erreurs sont les pires choses qu’on puisse faire. Du coup, nous éduquons les gens en dehors de leurs capacités créatives." Or l’erreur fait partie intégrante du processus d’apprentissage. On l’observe chez le bébé qui empile des cubes. Le troisième tombe. Il le remet, toujours trop décalé, il tombe. L’enfant constate. Recommence. Les neurosciences cognitives ont, elles aussi, mis en lumière la nécessité de l’erreur: c’est un retour d’information. Elle est fertile si elle est activement repérée par l’enfant et si elle n’est pas trop sanctionnée car le stress est un inhibiteur d’apprentissage.

Mettons fin à l’école qui coupe les ailes. Ouvrons celle qui donne des ailes. Une école émancipatrice, formant des citoyens dotés d’un esprit ouvert, critique, créatif. Un lieu de vie où l’enfant construit sa confiance, est acteur de ses apprentissages, prend plaisir, bouge, utilise ses différentes formes d’intelligence, développe autonomie, concentration, collaboration, effort, précision, curiosité, entraide, émulation, créativité, utilisation de l’erreur.

Fini les rangs de pupitres

Alors prenons une grande inspiration et voyons les choses en grand, en se concentrant sur l’école secondaire. Les "mais" seront pour plus tard. Un enseignant pour 16 élèves maximum. Un espace de classe modulable avec du mobilier adapté. Un exemple? Des pupitres à roulettes pour pouvoir être disposés en îlots, en U, en cercle, poussés contre les murs. Un autre? Deux murs garnis de tableaux blancs pour les exercices en groupe. Pas d’école avant 9h le matin. L’horloge biologique des adolescents fait qu’ils ne sont pas du matin.

On sort de la pensée par année scolaire et on fonctionne avec deux cycles de trois ans. A la fin de chaque cycle, les acquis doivent être validés. Et on considère qu’il est normal, et non pas stigmatisant, que certains aient besoin de quatre ans pour valider leur cycle. Le programme inclut un tronc commun et des options choisies, elles, par l’élève.

Le code, à chaque usage son langage

On fixe deux heures de cours mono-matière par jour. Pour le reste, on opère par projets. Des projets transversaux où deux, trois, quatre matières s’entremêlent dans une thématique, un atelier, un projet concret. On varie les situations d’apprentissage ainsi que les outils, en veillant à intégrer les supports numériques. On forme bien sûr au codage, qui, dans notre société des technologies de l’information et de la communication (TIC) et de l’intelligence artificielle, est une clef fondamentale pour déchiffrer et évoluer dans notre monde, comme le sont la lecture ou le calcul.

On utilise la ludopédagogie. Les jeux sous diverses formes, les jeux de rôles, les jeux de rôle en ligne comme l’application web "Classcraft" qui se fait tout au long de l’année et encourage l’esprit d’équipe et la motivation. Les "serious games" sont aussi porteurs: ces jeux vidéo sont pensés pour générer des apprentissages. Les ateliers peuvent être inspirés des "fab labs", et faire intervenir des représentants de la société civile ou des intervenants spécialisés qui seraient partagés entre plusieurs écoles. Chaque élève pourra choisir un MOOC (ces cours en ligne ouverts à tous), par projet ou par cycle, qu’il devra valider. Un quart de l’horaire est consacré aux matières artistiques et physiques.

La filière technique sera – enfin! – valorisée (et valorisante). À quoi bon s’entêter à diriger un élève vers la filière générale sous prétexte qu’il a de bons résultats quand il veut, lui, aller en technique?

Des enseignants experts en pédagogie

En parallèle, on adapte la formation de base des enseignants du secondaire, qui intègre leur matière, évidemment, et des compétences pédagogiques pointues, passant, entre autres, par la formation aux obstacles dans l’apprentissage, aux avancées des neurosciences, aux différents types d’intelligence, à la mise sur pieds et la gestion de projets transversaux, à la maïeutique, à l’approche positive, encourageante, faisant place à l’erreur dans le processus d’apprentissage. Une formation continue tout aussi pointue et obligatoire.

Agenda

Cette idée sera discutée avec les parties prenantes le samedi 3 mars 2018.

Ils sont recrutés par le directeur de l’établissement. Ils ont le matériel en quantité et qualité suffisantes. L’organisation technique et administrative des sorties scolaires est déléguée au "facility manager" de l’établissement, tout comme la location de matériel et autres tâches ne relevant pas du rôle de l’enseignant. Celui-ci est un expert qui concentre son énergie sur l’apprentissage.

En somme, une école où le plaisir et la valorisation reprennent une place centrale, tant côté élèves qu’enseignants. Une école qui respecte la pluralité des compétences et nourrit la créativité pour des citoyens à même de répondre aux défis de ce siècle.

(1) "Ken Robinson nous dit en quoi l’école tue la créativité", février 2006, la plus vue de toutes. Sur: www.ted.com.

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