reportage

Un AgeLab pour des seniors 2.0

©shutterstock

Le constat: Les seniors font face à un double oubli: ils sont peu connectés et peu d'innovations technologiques les concernent (sauf dans la santé). Pourtant, l'on constate une augmentation de leur épargne (+ 1,2% d'ici 2020 en Europe) et de leur longévité. L'idée: Créer un AgeLab, un écosystème au service des aînés et dans lequel ils peuvent investir.

Face à l’accélération croissante de la numérisation en cours, force est de constater que nos aînés ne se sentent pas toujours impliqués par les développements à l’œuvre, et ce, malgré leur importance (en proportion notamment) au sein de la population. C’est pourquoi les patrons réunis dans le cadre de l’Appel des XI ont eu l’idée de proposer la création d’un AgeLab, sur l’exemple du programme de recherche multidisciplinaire, créé en 1999 au MIT et étudiant les questions de mobilité, d’hébergement, de santé, de finances personnelles… autour des seniors.

L'AMBASSADEUR

Emna Everard CEO de Kazidomi

"S'il y a actuellement beaucoup de mouvement dans le monde des start-ups, et ce dans différents domaines, les personnes âgées sont souvent peu concernées par les technologies développées, et ce, alors qu'elles représentent une part importante de la population. De plus, les seniors ont du temps par rapport aux personnes qui travaillent, voire sont parfois esseulées. Mettre en place un Age Lab permettrait de les faire participer à des projets intéressants, mais aussi, par la même occasion, d'être mieux considérées par ceux qui sont d'ailleurs les vieux de demain."

"Ce serait une façon intéressante de rassembler dans un même lieu un groupe de personnes partageant les mêmes besoins et aspirations", analyse Claire Munck, CEO du réseau Be Angels. "Un moyen de répondre aux enjeux de connectivité et de participation des seniors", abonde Laurent Hublet, ex-conseiller du ministre à l’Agenda numérique Alexander De Croo, désormais directeur de l’espace de formation numérique BeCentral. Du côté de Well, "living lab" wallon dédié à l’e-santé, le projet est là aussi jugé comme "positif" car "il inclut les bénéficiaires finaux dans la définition et la coconception des nouveaux services et produits", souligne Lara Vigneron, coordinatrice de projets et docteur en sciences appliquées (ULg).

Pour autant, Claire Munck profite de cette confrontation aux acteurs de terrain pour aller plus loin: "Les idées pourraient être soumises à un panel de jeunes, d’entrepreneurs, d’acteurs du financement divers pour valider la possibilité de leur mise en œuvre. Ils pourraient d’ailleurs également intervenir à différentes phases de la structuration d’idées, en apportant des compétences spécifiques." Une idée permettant d’aller plus loin encore dans la réflexion.

Baby boomers en vue

©Anthony Dehez

Une nécessité. Car "dans le futur, on aura une plus forte délocalisation de la maison de repos vers la maison or les technologies sont encore trop embryonnaires en la matière", souligne notamment Carole Absil, responsable des technologies en matière de soins de santé chez Agoria. Une situation d’autant plus pressante car "si l’on regarde la population de baby boomers qui arrive et le nombre de places disponibles dans les maison de repos, force est de constater que l’offre est encore inadaptée". C’est pourquoi, "investir dans une structure comme un AgeLab pourrait amener à plus de qualité (process, encadrement, technologie)" sur ce point, ajoute-t-elle, d’autant qu’"il faut bien comprendre que le temps de (sur) vie moyen en maison de repos est de 1,5 à 2 ans" aujourd’hui.

Eviter le vase clos

De manière plus générale, la fédération des entreprises de l’industrie technologique prévient qu’il est "important" qu’une telle structure, si elle venait à voir le jour, ne vive pas en vase clos. Et de proposer, pourquoi pas, de surfer sur sa récente initiative, HealthTech. Belgium, à laquelle participent des living labs (comme Well), un accélérateur de start-ups (MedTech Accelerator) entre autres, qui ambitionne d’accélérer les développements innovants dans le secteur des soins de santé.

Un argument qui rejoint celui de l’opposition, si l’on peut la qualifier ainsi. Serge Pampfer, directeur général de WBC, premier incubateur wallon dans le secteur de la santé, et docteur en biologie cellulaire (UCL), se dit pour sa part "très réservé" en ce qui concerne la nécessité de créer tout un nouvel écosystème ou dispositif d’accompagnement et d’investissement pour soutenir spécifiquement la recherche de solutions innovantes autour de la "silver economy". En cause, le fait que "cela reviendrait à induire une sorte de stigmatisation bizarre envers les seniors alors que, paradoxalement, on cherche à mieux les inclure dans la société. Les seniors ne sont pas une niche, tout comme les femmes enceintes ne sont pas malades. Je suis convaincu qu’il existe déjà suffisamment d’incubateurs, de living labs et de réseaux d’investisseurs pour s’assurer que la silver economy soit supportée de la meilleure façon possible en Belgique". Pour lui, "tout est plutôt une question de sensibilisation et d’anticipation".

D’autant que les seniors n’ont pas attendu qu’on les vise pour se joindre à la partie. Enfin, les 60-65 à tout le moins. Ils investissent déjà dans de nombreux projets, entend-on chez les différents réseaux de crowdlending et de business angels. Chez Look & Fin par exemple, "30% des investisseurs sont des personnes de plus de 60 ans", indique Frédéric Lévy Morelle, CEO, du fait qu’elles ont une capacité d’investissement plus importante et un intérêt pour des alternatives à l’immobilier, à la Bourse et aux matières premières.

Bruxelles, pas la panacée

Enfin, quand à la question d’où installer ce fameux AgeLab, "ce n’est pas tant une question de ville que d’hommes et d’opportunités", pense le Dr. Denis Goldschmidt, directeur de l’information médicale du Chirec (Delta, Edith Cavell…). Alors, "évidemment, Bruxelles est attractive par son aspect central, son bilinguisme et ses grandes universités, structurées pour réfléchir aux besoins et aux solutions y apporter", mais "qu’une structure voit le jour à Arlon ou à Ostende n’a pas beaucoup d’importance tant que les parties diligentes ont la volonté d’aboutir", ajoute l’homme qui est aussi administrateur de lASBL Abrumet, réunissant hôpitaux (privés, publics et universitaires) et associations bruxelloises de médecine générale. Et de donner pour exemple Charleroi qui a bien été "l’un des fleurons belges de l’informatisation des hôpitaux, avec Marie Curie, grâce aux personnes qui s’y sont rencontrées".

Du concret Un Centre d’experts du troisième âge sur le site de l’ex-RTT de Lessive

L’Appel des XI aura résonné chez certains plus que d’autres. Christophe Nihon, promoteur immobilier liégeois à la tête de l’entreprise ImmoQuest, explique que ce fameux "Age Lab" a mis des mots sur ce qu’il préparait depuis un moment sans le dire, à savoir un programme de reconversion du site de l’ex-RTT à Lessive (près de Rochefort) racheté fin 2016. L’idée? Créer un village service à destination des seniors, où ils trouvent tout ce dont ils ont besoin, mais aussi où une réflexion peut être menée sur leur devenir et leur bien-être. Un élément qui doit permettre d’éviter les innovations peu, voire pas, utiles du tout à leur égard. "Une tasse qui vous prévient que le café est chaud, est-ce vraiment pratique, utile ou performant, interroge l’Orétois. Il y a plein de super ingénieurs qui inventent des trucs géniaux, mais encore faut-il qu’ils répondent à un besoin. C’est pourquoi nous avons l’intention de proposer un atelier d’experts composés de 20 à 30 seniors, où qui le veut pourra tester son produit ou son application." Pour cet ingénieur de formation, il y a là trois avantages à ce mode de fonctionnement: "Un, cela permettra aux testeurs de devenir des précurseurs. Deux, cela valorisera leur place dans la société. Et enfin trois, cela amènera à une plus grande acceptation des changements en cours puisque les seniors auront participé à leur émergence." Concernant le projet en lui-même, il devrait commencer à sortir de terre vers la fin de l’année. "Je dois déposer tous les permis en mai et espère avoir reçu le premier en octobre pour pouvoir attaquer", précise Christophe Nihon. D’ici là, l’homme se dit ouvert à toute proposition de partenariat à condition que les propositions soient "différentes, originales et répondent à un réel besoin des personnes âgées". Il a en tout cas déjà noué des liens avec le monde politique et la haute école Henallux, par exemple.

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