Larry McDonald, ancien trader de Lehman: "C'était vraiment pourri au sommet"

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Ce week-end, voilà cinq ans que les autorités américaines ont laissé chavirer la banque d’affaires Lehman Brothers, la plus grosse faillite de tous les temps, événement crucial dans la crise financière mondiale qui a éclaté en 2008. Larry McDonald, ancien trader chez Lehman, a vécu cette implosion de l’intérieur.

Nous sommes au matin du 15 septembre 2008. Tous les moyens de sauvetage de la banque Lehman Brothers — submergée de dettes et d’hypothèques subprimes — ont été épuisés. La banque fait naufrage.

Lawrence "Larry" McDonald, à ce moment-là, l’avait déjà quittée. Il y a travaillé pendant quatre ans — comme trader d’obligations "pourries" — jusqu’à son licenciement en mars 2008, soit six mois de la journée fatale.

Selon lui, il a été licencié parce qu’il avait anticipé l’implosion du marché immobilier américain, ce qui allait à l’encontre de la philosophie de prise de risques de la banque. "Pendant ma dernière année chez Lehman, j’étais devenu le meilleur trader de mon département et j’ai rapporté 30 millions de dollars à la banque. Ma performance n’y était donc pour rien." Mais son bref passage chez Lehman lui a permis de voir de l’intérieur la banque d’affaires s’exposer massivement au marché de l’immobilier via la titrisation d’hypothèques, et ce en cachant l’importance de sa montagne de dettes, grâce à une comptabilité créative. McDonald raconte cette histoire dans le best-seller "A Colossal Failure Of Common Sense".

Aujourd’hui, il est employé à plein temps comme analyste spécialisé en risques, et utilise son expérience chez Lehman dans les conseils qu’il donne en matière d’investissement. Il n’a pas perdu sa nature de trader ("travailler dans la salle des marchés de Lehman, c’était comme jouer en première division à Wall Street"). C’est ce qui ressort dès que je le contacte pour cette interview. "Vous savez, mon temps vaut beaucoup d’argent."

Estimez-vous que le CEO Richard Fuld est responsable de la chute de Lehman?

Lui et les autres membres du management. Nous étions 25.000 employés à travailler pour Lehman. 24.992 d’entre nous gagnaient de l’argent pour la firme, et huit en perdaient. Le noyau de Lehman n’a jamais été pourri, mais sa tête, oui!

Où situez-vous les erreurs de gestion?

On se focalisait de manière bien trop agressive sur la croissance, et on prenait trop de risques. Pour vous donner une idée: un moment donné, 35% de notre capital étaient investis dans trois grands projets immobiliers commerciaux. Tout cela s’expliquait par la jalousie de Fuld envers Pete Peterson et Stephen Schwarzman, qui avaient travaillé pour Lehman et étaient partis pour créer Blackstone, devenue entre-temps la plus importante firme de capital à risque du monde. Le management de Lehman a vu les voisins de Blackstone s’enrichir, et a perdu sa capacité de jugement.

Quelqu’un doit-il être envoyé derrière les barreaux?

(Soupir)… Vous savez, je ne suis pas juge. J’ai pourtant vu une quantité incroyable de preuves. Il est apparu que l’autorité de contrôle, la SEC, avait déjà passé cinq à six mois chez Lehman pour suivre sa comptabilité. Qui est vraiment responsable? J’aimerais que quelqu’un de haut niveau soit condamné, oui, mais je préfère rester prudent quant aux peines de prison.

Les traders, comme vous, n’ont-ils pas participé à la débâcle?

Croyez-moi, j’ai parlé à 150 sources chez Lehman pour écrire mon livre, et c’est vraiment un très petit groupe qui a mené la banque à la destruction. Tous ceux avec qui j’ai travaillé n’ont rien à voir avec la faillite. Certains de mes collègues ont essayé de tirer la sonnette d’alarme, mais leur message n’a pas été entendu. Tous ceux qui dénonçaient les dérives auprès du top management étaient jetés à la rue.

Est-ce que cela signifie que la catastrophe aurait pu être évitée?

Le quatrième trimestre de l’année 2006 est une période très intéressante de l’histoire financière. Le pendule du marché immobilier s’est arrêté, pour prendre le chemin inverse. Chez Lehman, un groupe de personnes s’est aperçu que le problème des subprimes commençait à peser trop lourd sur le bilan. C’est à peu près à cette époque que Goldman Sachs, par exemple, a fait le choix très clair de vendre ces produits. Une décision brillante qui a sauvé Goldman. Traditionnellement, dans l’histoire financière, peu de gens sont capables de prévoir les problèmes. Pourtant, chez Lehman, ils étaient quelques-uns.

Ce n’était pas bien vu d’être pessimiste?

C’était surtout très difficile. On concluait des transactions de M&A à la chaîne, les gens achetaient des actions en masse dans l’attente de la prochaine OPA. C’est comme disait Einstein: quelqu’un qui a du talent peut atteindre un objectif que personne d’autre ne peut atteindre, un génie peut atteindre un objectif que personne d’autre ne peut voir. Les gens qui ont pu voir le problème dans le marché à ce moment-là étaient des vrais génies.

Pensez-vous que la crise financière aurait été moins grave si le gouvernement américain avait sauvé Lehman Brothers?

La décision du gouvernement a été prise dans une atmosphère de dictature. Dans les jours et les semaines qui ont suivi la chute de Lehman, AIG a été sauvée et le paysage bancaire a été complètement redessiné. Des décisions cruciales aux conséquences gigantesques ont été prises par un petit groupe de personnes: le ministre des Finances Hank Paulson, et Ben Bernanke et Tim Geithner de la Fed. Ils n’ont pas pris les voies habituelles. Par exemple, l’autorité de contrôle bancaire, la FDIC, dirigée par Sheila Bair, n’a pas du tout été impliquée, à sa grande frustration. Mais si Lehman avait été sauvée, l’Amérique d’aujourd’hui ressemblerait beaucoup à l’Europe: avec une stagnation économique effrayante. Le mieux que les États-Unis pouvaient faire, c’était d’avaler la pilule. C’est finalement toujours la meilleure solution. L’Europe refuse pour l’instant de le faire avec ses banques. C’est la raison pour laquelle, cinq ans plus tard, on se retrouve avec des taux de chômage énormes. Prenez Banca Monte Dei Paschi en Italie: les pertes sur son portefeuille de produits dérivés ne cessent de s’alourdir. Il y a un an, on parlait de 150 millions d’euros, aujourd’hui, de 2 milliards. Elles sont en train de se vider lentement de leur sang.

La chute de Lehman a permis de découvrir les excès de Wall Street. Le secteur financier a-t-il changé depuis lors?

Ce qui est positif, c’est que le recours excessif à l’effet de levier a disparu. Les traders qui disposaient auparavant de 2 milliards, se retrouvent avec peut-être 20 millions. Les exigences en capitaux ont été relevées, ce qui est une bonne chose. Mais on manque encore de transparence. Une leçon importante de Lehman, c’est que le capitalisme ne marche pas sans transparence. Dans chaque situation où le risque est déconnecté du marché, il y a danger. Les bilans des banques sont encore et toujours des boîtes noires. Le capitalisme tourne autour des flux d’argent qui, comme l’eau, vont vers les institutions les plus solides. Si vous cachez la transparence derrière de la complexité, vous entravez ce courant. De plus, les banques n’ont pas encore réduit leur taille, avec pour conséquence qu’elles continuent à représenter un risque systémique.

Vous utilisez les symptômes de Lehman dans vos analyses de risques. Quels sont les nouveaux dangers qui menacent?

J’utilise un système d’indicateurs qui mesurent le risque global. Je vois beaucoup de problèmes en Asie. Les économies asiatiques aussi sont surendettées et il y circule de nombreux actifs toxiques. De plus, la confiance entre les banques asiatiques est en train de vaciller. Je m’attends à une crise asiatique dans les six prochains mois, mais la bonne nouvelle, c’est que leurs banques ne sont pas aussi imbriquées dans le système financier global que ne l’était Lehman. Les marchés des capitaux en Asie sont au niveau de celui des États-Unis dans les années 50 ou 60. On n’y trouve pas encore les produits financiers complexes que les banques lient aussi indissociablement à l’économie réelle. La propriété de l’immobilier chinois n’est pas répartie dans le monde entier via des CDO synthétiques. Une crise en Asie serait un choc, mais le risque de contamination est beaucoup plus faible. Ce ne sera pas un Lehman bis. À moins que les secteurs bancaires espagnol et italien ne soient touchés.

Pensez-vous que les autorités de contrôle ont tiré la leçon de la crise?

Non, car ils regardent surtout dans le rétroviseur. Ils se trompent de priorités. Les régulateurs de Wall Street font la chasse à l’insider trading, comme c’est le cas de Steve Cohen du fonds spéculatif SAC, qui vient d’être condamné. Cela n’a pourtant rien à voir avec la crise financière.

Si vous achetez aujourd’hui pour 10 millions d’actions d’IBM, tout le monde peut le voir. Mais si vous achetez, pour la même somme, des produits comme des default swaps, c’est quasi invisible. Ils feraient mieux de se focaliser davantage sur l’amélioration de la transparence.

[Lehman Brothers, 5 ans après : notre dossier]

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