Nucléaire: "On ne démantèle pas un réacteur comme une usine de pinces à linge!"

Le démantèlement des centrales nucléaires belges va prendre des dizaines d'années, tant le maniement d'outils radioactifs est délicat. © Dominic Verhulst

L'annonce d'Engie sur l'arrêt des investissements dans le nucléaire belge rappelle à quel point il est urgent de planifier concrètement une transition énergétique et une reconversion socio-économique efficaces. Les partis de la Vivaldi en sont conscients, mais...

Lundi, Engie a annoncé, en interne, l'arrêt de ses investissements pour la prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires en Belgique. Une décision qui agite évidemment le monde politique. Le sujet est clivant et la situation pour le moins complexe.

Le dernier réacteur belge (Doel 2) doit normalement être arrêté le 1er décembre 2025. Mais le gouvernement Vivaldi avait proposé une évaluation de la situation pour la fin de l’année 2021. L'annonce d'Engie coupe court aux espoirs de prolongation.

Une ministre "heureuse"

La ministre de l'Energie, Tinne Van der Straeten (Groen), se dit "heureuse que l'un des plus grands opérateurs de notre pays dise: nous prenons note de l'accord de coalition et nous nous engageons dans l'accord de coalition". Dans l'émission Terzake, sur la VRT, elle a expliqué que cette décision signifie que "le groupe s'engagera dans la transition énergétique à l'avenir".

"C'est comme la rénovation d'une maison. La situation s'aggrave avant de s'améliorer."
Tinne Van der Straeten
Ministre de l'Energie (Groen)

Mais quid de l'intervalle, le temps que ces alternatives soient réellement en place et efficaces? C'est l'une des principales inquiétudes. "C'est comme la rénovation d'une maison. La situation s'aggrave avant de s'améliorer. D'abord vous êtes dans la poussière et ensuite vous êtes heureux d'avoir fait cet effort." Elle assure que "la lumière ne s'éteindra pas" et que "les bonnes mesures" seront prises si un problème d'approvisionnement devait survenir.

Est-on prêt?

"Engie n'est pas un philanthrope et il y a une vraie question de timing."
Christophe Collignon
Bourgmestre en titre de Huy, ministre wallon des Pouvoirs locaux (PS)

Le socialiste Christophe Collignon, ministre wallon des Pouvoirs locaux, est particulièrement concerné par cette annonce, puisqu'il est bourgmestre empêché de la ville de Huy, avec la centrale de Tihange sur son territoire. "Il ne faut pas oublier qu'Engie est un groupe mondial et pas une société limitée à la Belgique. Engie n'est pas un philanthrope et il y a une vraie question de timing . Je ne suis donc pas surpris de cette décision."

"Peut-on produire assez d'électricité à un coût maîtrisé pour les citoyens et les entreprises? De nombreux spécialistes en doute. J'en doute aussi."
Christophe Collignon
Bourgmestre en titre de Huy, ministre wallon des Pouvoirs locaux (PS)

Mais celui qui est aussi le bourgmestre en titre de Huy s'inquiète de la difficulté qu'a la Belgique à sortir du "débat dogmatique 'pour ou contre le nucléaire'. Il y a une loi de sortie, qui est assez claire, mais est-on vraiment prêt à en sortir? Peut-on produire assez d'électricité à un coût maîtrisé pour les citoyens et les entreprises? De nombreux spécialistes en doute. J'en doute aussi."

Christophe Collignon est aussi très sensible aux conséquences qu'aura l'arrêt du nucléaire sur la vie socio-économique de sa commune - des milliers d'emplois sont concernés - et plaide pour que cela soit bien préparé. "Il faut se pencher sur les vraies questions. Qui va démanteler, par exemple? Je ne pense pas qu'il existe une filière pour faire cela en Belgique. On ne tourne pas une page de cette ampleur si facilement."

Pourquoi pas un centre d'excellence à Tihange?

Le député fédéral Samuel Cogolati (Ecolo), originaire de Huy, est aussi particulièrement attentif aux questions énergétiques et à l'aspect local du dossier. "L'avenir, ce n'est pas le carbone ni le nucléaire mais notamment les parcs éoliens offshore, dont le gouvernement veut tripler la capacité actuelle, jusqu'à 4,4 gigawatts, ce qui représente quatre réacteurs nucléaires. Et aussi les investissements onshore, comme de l'éolien et du photovoltaïque sur des zones militaires, comme je le propose. Quand j'entends la volonté d'Engie s'engager à fond dans des projets de transition énergétique, je suis donc heureux."

"Il y a 900 emplois pour le site de Tihange, mais aussi de nombreux sous-traitants. 700 emplois sont nécessaires pour démanteler les réacteurs."
Samuel Cogolati
Député fédéral Ecolo

L'inquiétude du député se porte aussi sur l'aspect socio-économique. "Il y a 900 emplois pour le site de Tihange, mais aussi de nombreux sous-traitants. 700 emplois sont nécessaires pour démanteler les réacteurs. Mais il faut attendre 5 ans avant de s'attaquer à ceux-ci, le temps qu'ils refroidissent. Ensuite, il faudra une trentaine d'années pour tout démanteler; il s'agit d'outils radioactifs très dangereux, certains ayant une durée de vie de 300.000 ans. Il faut des experts! Pourquoi ne pas créer un centre d'excellence à Tihange, qui serait le coeur du secteur du démantèlement? On ne démantèle pas un réacteur comme une usine de pinces à linge! On pourrait exporter notre main- d'oeuvre plutôt que de faire venir des gens de l'extérieur."

Evidemment, ce qui l'inquiète, c'est le peu de temps restant avant l'arrêt des activités. "La ministre Van der Straeten a du pain sur la planche pour les 3 ans et demi de législature qu'il reste. Il est minuit moins une."

Le prix d'une éventuelle prolongation

Du côté du MR, Georges-Louis Bouchez insiste: "Je n'entends pas dire qu'il est impossible qu'on travaille sur une éventuelle prolongation. D'ailleurs, Engie continue à envisager deux scénarios, avec ou sans prolongation, mais ne fera plus d'investissements en vue de celle-ci. C'est cohérent d'un point de vue industriel. Et la volonté du gouvernement reste de toute façon la sortie du nucléaire."

"Il ne faut pas réfléchir en termes d'inquiétude, mais de conditions à vérifier."
Georges-Louis Bouchez
Président du MR

Le président des libéraux francophones est bien conscient des difficultés qui s'annoncent. "Notre clause de rendez-vous, en novembre 2021, n'est pas une formalité. Il faut garantir la sécurité d'approvisionnement et un prix acceptable. Et il ne faut pas réfléchir en termes d'inquiétude, mais de conditions à vérifier."

Et s'il s'avérait qu'une prolongation était incontournable alors qu'Engie a clôturé ses investissements? "Alors, ça risque de nous coûter plus cher. Comme toujours lorsqu'on retarde une décision. Il faut donc essayer d'atteindre notre objectif de sortie. Et novembre 2021 doit vraiment être notre dernier rendez-vous!"

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