Parlez-nous de vos échecs, François Fornieri

©Anthony Dehez

Que ce soit en affaires ou dans la vie privée, la bagarre est un échec, même si l’on gagne, estime le boss de Mithra.

Au premier étage d’une jolie rue pavée de Liège, une dame haut perchée sur ses talons zippés vous interroge les yeux ronds: "Et vous aviez rendez-vous?" Tout en tournant avec empressement les pages du grand agenda posé sur son bureau. La titulaire du "Certificat de compétences" estampillé Mithra, comme en témoigne le diplôme accroché au-dessus de son ordinateur, lâche, un brin désabusée, en levant les yeux au ciel: "Je vois, c’est lui qui vous a fixé rendez-vous." Il va falloir patienter donc, dans une petite salle attenante au bureau du grand patron, toujours en réunion.

Installée entre une toile représentant des femmes dénudées et une statue de Sirène, toutes deux plutôt seventies et frappées d’un cartel du Musée d’art wallon, nous feuilletons quelques revues d’abonnés aux origines diverses et variées (cercles d’affaires, publications d’entreprise ou de l’Université de Liège) contenant, pour la quasi-totalité, une interview de François Fornieri.

De la porte ouverte de son bureau où se déroule la réunion, des bribes de conversation s’échappent. "En termes d’opportunité…", prononcé de manière enthousiaste, suivi de "mais juridiquement…", d’un ton de gâche vacances; vous n’en saurez pas plus, François Fornieri vient de passer la tête pour vous saluer et surtout ferme la porte. Deux cafés plus tard, les collaborateurs sortent en file indienne, nous pouvons nous installer derrière la grande table design, pendant que Fornieri encode vite quelques virements pour faire plaisir à sa secrétaire.

Teint bronzé, chemise Façonnable blanche et baskets chamarrées, Fornieri a la mine de la cinquantaine qui s’éclate. Plutôt à l’aise avec les médias, à l’évocation du sujet de l’interview, on le sent pourtant un peu flottant. Doigts soignés et écartés sur la table, il semble se repasser l’information sur le thème de l’interview, à savoir ses échecs. Subitement, il s’exclame: "Hou là, mais je n’en ai pas", avant de reprendre moins catégorique, "non j’en ai connu bien sûr, mais deux ou trois, c’est beaucoup. Mais c’est quoi un échec?"

Objectif non atteint

À l’autre bout de la pièce, sa secrétaire se marre. Avant de continuer, Fornieri, lui, aimerait bien savoir si vous êtes psy, parce que, si c’est ça, ça change tout; rassuré sur ce point, il saute sur ses baskets à la recherche d’un truc à boire dans la pièce voisine. Ce sera un Coca Zéro. De retour, il ouvre sa cannette, déplace ses lunettes, vérifie son téléphone et dévoile une photo de bébé en fond d’écran, la même que celle posée sur son bureau. L’air un peu docte, il explique: "Un échec est avant tout un objectif qui n’est pas atteint, ou pas complètement atteint et qui nous apprend quelque chose. À quoi serviraient les cheveux gris, sinon", interroge-t-il?

"Comme c’est pour ‘L’Echo’." Fornieri choisit de ne confier que ses échecs professionnels. "C’est un public plus sérieux quand même!" Le premier qui lui vient à l’esprit et dont le souvenir lui a laissé un goût un peu amer est celui d’un mauvais actionnariat pour Mithra , il y a dix ans de cela.

La société est en pleine expansion, de nouveaux capitaux sont nécessaires et les actionnaires institutionnels préconisent de faire appel à des partenaires industriels. Un groupe sud-américain entre dans la danse à concurrence de 24,8%, et ce afin d’éviter toute minorité de blocage. "Tout se passe super bien, tout le monde est content, les résultats sont bons. Le meilleur des mondes. Jusqu’au jour où nous décidons de restructurer les activités et l’organisation de Mithra. En gros, je voulais être maître chez moi et augmenter ma participation. Tout le monde est d’accord, sauf les Sud-Américains qui prétendent alors que leur objectif avait toujours été d’être maîtres à bord, du genre 50,1% pour eux et 49,9% pour moi. Ce qui était complètement faux. Là, c’est le conflit ouvert, d’autant que, comme actionnaires, ils ont accès à toutes les informations relatives à l’entreprise."

Un conflit qui dure près de deux ans, à coup de référé, de jugement de fond ou d’appel et qui se solde, in fine, par un arrangement à l’amiable. "En attendant, à cause de ce conflit, la société n’a pas progressé comme elle aurait pu, tant les Sud-Américains nous ont plombés. Nous avons gaspillé du temps, de l’énergie et beaucoup d’argent avant de pouvoir enfin racheter leurs parts et au prix fort." Une expérience que Fornieri ne manque pas de rappeler chaque fois qu’on lui en donne l’occasion; loin d’être banal, le choix d’un bon actionnariat est capital.

Depuis, on ne l’y reprendra plus. Plus question de risquer de se faire manger par un actionnariat industriel trop gourmand. Il conclut: "L’échec, c’est le conflit. Que ce soit en affaires ou dans la vie privée, la bagarre est un échec, même si l’on gagne".

 

"Mon gros avantage, c’est que j’ai toujours un plan A, un plan B, un plan C et un plan D"

Ranimant ses souvenirs, Fornieri cherche désespérément, dans ses précédentes tranches de vie, d’autres expériences de l’échec. Pas dans ses études, ni dans les sports, qu’il pratiquait assidûment, encore moins dans la commercialisation d’un médicament. "Curieusement, quand je pense qu’un médicament est bon, il se révèle meilleur encore. Mais je m’attends à ce que cela m’arrive un jour, dans les affaires, on ne peut pas toujours réussir", explique-t-il alors, la mine grave. Avant de rebondir: "Mon gros avantage, c’est que j’ai toujours un plan A, un plan B, un plan C et un plan D. Donc des plans A ratés, j’en ai beaucoup, mais ce qui est intéressant, c’est que souvent le plan B, C ou D se révèle finalement nettement plus intéressant que mon premier choix." Pour lui, la morale de ces histoires est qu’il faut toujours considérer que l’échec est possible pour mieux l’anticiper et donc l’éviter.

Pour illustrer son expérience, il aimerait bien vous parler de tel ou tel médicament, de tel ou tel concurrent ou partenaire, mais, comme "la Société est cotée, c’est compliqué". Qu’à cela ne tienne, l’histoire de Mithra n’est-elle pas elle-même bâtie sur l’échec d’un poste qu’il n’obtenait pas et d’un projet ambitieux que ses supérieurs refusèrent de développer?

Car, avant de créer Mithra, Fornieri officiait chez Schering (Baeyer), où il a occupé à peu près tous les postes et franchi tous les échelons: de délégué médical à directeur général Benelux, en passant par des cours de pose de stérilets à des gynécologues. Fornieri connaît son métier et presque autant la femme, cible exclusive de son marché. Directeur Benelux chez Schering donc, il sent la menace potentielle des structures pharmaceutiques innovantes, de type Mithra; il propose alors à ses supérieurs de prendre les devants et de développer des activités similaires. Bien qu’il trouve l’idée très intéressante, le big boss – sûr de sa position dominante – passe son tour, estimant que, si un concurrent se lançait dans cette aventure, loin d’être un problème, Schering n’aurait "qu’à le racheter".

Assumé

Fornieri prend acte et postule alors en interne pour une fonction à l’international; de la direction au CA, tous sont unanimes, le job est pour lui. La veille, encore, on lui annonce que, demain, ce sera son nom qui sera proclamé. Sauf que le lendemain, c’est une collègue qui rafle la mise. On lui explique alors qu’on a dû changer d’avis sous la pression de ladite collègue, "maîtresse du grand patron", qui menaçait de tout raconter à "l’épouse légitime".

Aussi savoureuse qu’un Vaudeville, l’histoire s’envenime quand, pour lui faire passer la pilule, on le rassure par un "c’est peut-être elle qui a le titre, mais c’est toi qui feras le job". Fornieri se redresse sur sa chaise, termine son Coca et d’un geste de la main, entre le Parrain et les Sopranos, vous rejoue la scène: "ça, c’est non! T’assumes ton truc et moi je claque la porte." Pour fonder Mithra donc. "Le pire, c’est qu’ils m’ont collé un procès pour faute grave, en prétendant que j’allais utiliser les connaissances acquises chez eux pour développer une structure concurrente. Mais j’ai gagné", lâche-t-il, la mine très satisfaite.

De cette expérience, comme d’autres, Fornieri concède ne jamais s’endormir sur ses lauriers. Avec lui, les états d’âme liés à une défaite, comme les joies de la victoire ne durent pas plus d’une heure: "C’est plus fort que moi, il faut que je rebondisse."

Avant de nous quitter, il évoque une tranche de vie dont il ne sait pas très bien si c’est un échec ou non. Son premier mariage, 25 ans de bonheur et deux grandes filles. "À un moment, cela ne marche plus, on ne vit plus les mêmes choses. Mais on s’entend toujours bien. Pour moi, ce n’est donc pas vraiment un échec. Et puis, j’avais toujours voulu avoir un fils, ce qui est le cas aujourd’hui. Il a 19 mois. Alors, échec ou pas échec?"

©LAURIE DIEFFEMBACQ

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