Christian Lacroix: "Les échecs sont des rampes de lancement qui nous propulsent vers le meilleur"

©Debby Termonia

"L’échec, c’est le réveil du rêve", confie Christian Lacroix dans un grand sourire avant d’ajouter que c’est très certainement l’arrêt de sa maison de couture qui reste la plus grande détonation de sa vie. Entretien.

Quand Christian Lacroix s’installe à la table de ce restaurant parisien, c’est un peu comme si quelqu’un avait subitement allumé la lumière, à la manière d’un rideau qui se lève ou d’un soleil qui perce à travers un ciel un peu triste. C’est un monde qui s’illumine. Une présence tellement vivante qu’on hésite à prendre son propre pouls ou sa respiration pour vérifier que nous aussi, on vit. Le personnel de l’établissement ne s’y trompe pas et aime d’ailleurs à glisser que "Monsieur est un habitué", le genre de client dont on devine qu’il peut choisir une table parmi celles qui sont déjà réservées et que l’on sert encore, même quand la cuisine est fermée. Pas parce qu’il est célèbre – comme à peu près la moitié des clients de cet hôtel –, mais parce qu’il est gentil et que tout le monde a envie de lui faire plaisir.

Face à vous, installé comme un pape sur une banquette recouverte de velours, Lacroix rayonne. Il revient de quelques jours à Arles, son fief historique où il se reposait quelques jours, pile entre la première du "Triomphe de l’amour" (Marivaux) pour lequel il signait les costumes, juste après les Molière (où 3 spectacles dont il avait fait les costumes ou les décors étaient nommés), juste avant de galoper au Palais des Papes d’Avignon pour régler les derniers détails de l’expo Mirabilis qu’il vient de scénographier. Deux mois plus tôt, c’était la grande exposition Qajars qu’il mettait en scène au Louvre-Lens.

Profil
  • Qui: grand couturier, scénographe, costumier, illustrateur… Taureau ascendant Lion
  • Plus gros échec: la fin de sa maison de couture
  • Plus belle réussite: ses amours et avoir renoué avec l’enfant qu’il était
  • Force: l’intuition et la ténacité du Taureau, la passion du Lion
  • Faiblesse: la sensibilité du Taureau et l’ego du Lion
  • Citation: "Il y a plus de larmes versées sur les prières exaucées que sur celles qui ne le sont pas", T. Capote

Tee-shirt gris, foulard rouge et pieds nus dans ses chaussures, Lacroix s’interroge: "Fronsac ou Rasteau? Sinon Châteauneuf-du-Pape, mais ça tape un peu, non?", avant de regarder avec affection son fidèle assistant en s’assurant qu’il tiendra le coup pour la vidéoconférence prévue cette après-midi. Faisant mine de regarder la carte, Christian Lacroix commande avant de réaliser qu’il y a aussi de la brouillade d’œufs et d’avouer, dans un grand éclat de rire, "avoir voulu jouer celui qui n’a pas besoin de lunettes pour lire la carte". Velouté de laitue et pickles de carottes en entrée et brouillade aux asperges ensuite, donc.

Jean-Philippe, son assistant, nous avait prévenus, Christian Lacroix aura sans doute oublié que vous l’entretiendrez de ses échecs. Il redécouvrira sans doute le sujet, "mais qu’importe, il est toujours meilleur dans la spontanéité". Spontanéité, certes, mais générosité surtout. Un homme à mille lieux de vous étaler sa vie ou ses considérations personnelles. L’homme démarre par ces anecdotes qui n’ont pas de prix, de celles où l’on croise des présidents (Kennedy, Chirac ou Mitterrand), des mannequins qui ramènent des milliardaires après les défilés, sans oublier les chambellans des grandes années, les couturiers et les financiers: François (Pinault), Bernard (Arnault) et Pierre (Bergé). Des histoires racontées toujours avec bienveillance et énormément d’humour. Tout le monde s’amuse, même Jean-Philippe, qui après 20 ans, rit toujours autant.

À l’époque, la maison de couture appartenait toujours à Bernard, c’est lui, le premier qui avait décidé de la financer. Pour l’homme d’affaires à la tête de LVMH, Lacroix était sa première maison, la seule qu’il ait jamais créée "ex-nihilo". C’était en 1987. Lacroix raconte cette anecdote où, lors d’un déjeuner très officiel à l’hôtel de ville d’Avignon, François (Pinault), déjà en concurrence avec Bernard, lui propose sur le ton de la plaisanterie d’aller ensuite prendre un café dans un petit bistrot du coin.

Assise à côté de Lacroix, Bernadette suit la conversation d’une oreille. Pince-sans-rire, François explique avoir acheté une petite boutique Place Vendôme dont il feint avoir oublié le nom, Boucheron. Galvanisé sans doute par son dernier achat, Le Balloon Dog de Jeff Koons, François est dans une forme olympique. Il aimerait bien que son copain Christian lui dessine un ou deux modèles de bague ou de bracelet, comme ça, en vitesse, sur le coin de la table. "Allez, Christian, on s’en fout, on ne dira rien à Bernard." Bernadette suffoque: "Mais enfin Christian, vous n’y pensez pas! Si Bernard apprend cela. Le Président et moi, nous sommes obligés de vivre avec les deux, vous savez!"

La première fois que le couturier rencontrait Bernadette, elle était toute fragile dans son tailleur Chanel rose et assistait à des cours d’histoire de l’art, encadrée par ses deux gorilles. Chirac était alors Premier ministre et "la future Reine de France" s’ennuyait ferme à Matignon. Alors, elle suivait ces cours dans le même auditoire que Christian, jeune étudiant qui préparait alors l’examen de conservateurs des musées.

Pour les autres

Deux heures plus tard, Lacroix commande une mousse au chocolat. Nous retournons avec regret au sujet de cet entretien, non sans commander une bouteille de Rasteau, une manière de s’illusionner sur le fait que ce déjeuner ne fait que commencer.

"L’échec, c’est le révéil du rêve."

"L’échec, c’est le réveil du rêve", confie-t-il dans un grand sourire avant d’ajouter que c’est très certainement l’arrêt de sa maison de couture qui reste la plus grande détonation de sa vie. Même si – l’homme en est certain aujourd’hui – c’est lui qui l’avait "inconsciemment" provoqué. Il n’avait jamais fantasmé sur la couture, mais bien sûr le théâtre, "cet exhausteur de sentiments, un paradis perdu plus beau que la vie", qui le faisait rêver depuis tout gamin. Un chemin qu’il retrouvait d’ailleurs peu de temps avant la fin de l’aventure couture, à laquelle Lacroix estime, rétrospectivement, qu’il avait sans doute tout donné. "Tout le monde n’est pas capable, comme Picasso, de se renouveler à l’infini. Moi, j’étais habité par une certaine lassitude intérieure qui me rendait plus spectateur qu’acteur."

Un arrêt en trois temps: la vente de la maison par Bernard à des Américains en 2005, l’arrêt de la haute couture en 2009 et le départ du couturier en 2010, qui perd alors son nom dans l’aventure. "Pendant longtemps, j’ai pensé que j’avais un karma abominable. Aujourd’hui, je sais que les handicaps ou les épreuves qui nous sont envoyés sont avant tout des rampes de lancement pour nous propulser vers un meilleur." Son meilleur à lui? Le retour à ses premières amours, le costume, la scène et le dessin. Un plan de vol qui, après trente ans passés dans la mode, lui fait dire que, finalement, la couture n’était qu’un détour dans sa trajectoire de vie.

D’ailleurs, même s’il collabore encore avec Desigual ou se fait costumier ou scénographe pour les grandes scènes et les plus beaux musées, Lacroix explique qu’après avoir été aveuglé par son succès pendant ses années mode, sa troisième partie de vie, c’est aux autres qu’il la dédie. De la décoration de salle de chimiothérapie à la rénovation d’une maison de repos Alzheimer, en passant par le dessin avec des enfants hospitalisés. Libéré de son ego et des apparences, c’est là, désormais, que son véritable "moi" s’épanouit.

Il commande alors une seconde mousse au chocolat, accompagnée cette fois d’un quadruple expresso. Les derniers moments offerts pour expliquer n’avoir aucun regret pour lui-même. Pour les autres, c’est une autre affaire. En premier lieu, Françoise, son grand amour et son épouse depuis 40 ans, qui vivait l’arrêt de la maison bien plus mal que lui. "Pour elle, cela reste une injustice profonde", regrette-t-il. Ses employés ensuite. Cette centaine de personnes avec lesquelles Lacroix partageait son quotidien comme une éponge, faisant grève avec ses employés, organisant des fêtes pour les départs et défendant même sa secrétaire avec les mains si un financier avait l’audace de lui parler avec grossièreté.

Rampes de lancement ou détours nécessaires, Christian Lacroix termine cet entretien en confiant que ses échecs lui ont certainement apporté sa plus belle réussite: celle d’avoir pu renouer avec celui qu’il était originellement et de retrouver l’enfant que pendant 30 ans, il avait complètement perdu de vue.

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