"Il existe deux types d'échecs" (Michel Claise)

  • Parlez-nous de vos échecs
  • Michel Claise
  • Juge d'instruction
©Frédéric Pauwels /HUMA

En forme mais petit mine. La veille, le juge d’instruction faisait "champagne avec ses gamins" à la remise du Prix de la Citoyenneté, un prix qu’il remporta lui-même en 2016 en raison de son combat contre la criminalité financière. Installé au milieu de son bel étage qui flirte avec la tanière de vieux célibataire, tasse de café fumante sous le nez, Michel Claise démarre cet entretien avec l’emphase d’un conférencier.

Musique classique en fond sonore, œuvres d’art et livres posés sur les étagères, le magistrat explique que les échecs lui évoquent avant tout le jeu (d’échec) avant de s’étendre sur les origines légendaires. Une histoire de prince qui s’emmerde et qui découvre le chaturanga grâce à un sage brahmane. En remerciement, le sage se fait payer par des grains de blé déposés de manière exponentielle sur les cases de l’échiquier. Une "dette" que le prince ne pourra jamais rembourser puisqu’arrivé à la dernière case, le nombre de grains atteignait plus de 18 milliards de milliards. On résume.

Profil
  • Qui: juge d’instruction spécialisé en criminalité financière,
  • Son plus gros échec: avoir manqué l’enfance de son fils aîné,
  • Sa plus grande réussite: ses deux garçons,
  • Sa devise: "Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre.",
  • Son regret: ne pas avoir réussi un couple inébranlable dans le temps.

 

Bizarre? Oui et non. Car son premier vrai échec, Claise l’attribue au mauvais choix de ses études, car "Monsieur 100 millions" – comme le surnomment certains pour les sommes astronomiques qu’il ferait rentrer dans les caisses de l’État – regrette en premier lieu d’avoir étudié le droit. Lui, il aurait aimé étudier la philologie classique. Mais voilà, ses grands-parents étaient des gens simples qui ne savaient pas trop ce qui était le mieux pour lui, du coup, on a écouté les conseils des professeurs qui pensaient que quand on est "l’horrible premier de classe", mieux vaut faire le droit que d’enseigner.

Depuis, Claise compense par la lecture, les voyages et l’art, comme pour mieux se rapprocher de son premier amour, ces études qu’il n’a pas entamées. Et il écrit des livres! Sa grande fierté qui lui permet de revendiquer aujourd’hui une petite place dans le paysage littéraire et culturel.

D’ailleurs, rien chez lui ne rappelle son métier, aucune allusion à ses années de barreau, ni à la justice et encore moins au code pénal. Ici, c’est l’art et la littérature qui colonisent tout l’espace. Et c’est au monde littéraire bruxellois qu’il doit sa première claque: le refus d’éditer son premier roman. De base, il n’y pensait pas, mais c’est encouragé par son entourage que l’écrivain du dimanche finit par envoyer son manuscrit à un célèbre éditeur bruxellois. Qui le lui remballe aussi sec. "Boum, on ne veut pas de vous. Mon premier réflexe a été de le cacher dans un tiroir en me disant à moi-même: écrire des livres, mais pour qui tu te prends?", explique Claise, qui semble toujours l’avoir un peu mauvaise.

"Comme la force d'un adversaire dans un combat, il faut utiliser la force de l'échec pour se reconstruire".

Et ce n’est que 3 années plus tard, complètement par hasard qu’un second éditeur demande à lire sa "Salle des pas perdus". Coup de foudre, banco, l’éditeur prend le risque et édite le livre. À raison, le poulain plaît et remporte des prix au grand dam du premier éditeur qui ira confier au magistrat "s’en mordre encore les doigts". On sent que des années plus tard, le magistrat a toujours "aussi bon", et c’est avec une jubilation gentille qu’il conclut que "rien de tel pour cicatriser une blessure que de rencontrer le succès après".

À la deuxième tasse de café, le magistrat explique que, mis à part les petits échecs du quotidien "qui ne vous apportent rien si ce n’est de la mauvaise humeur" – du genre choisir la mauvaise file au supermarché ou rater son plat devant des amis à qui l’on vante ses qualités de cuisinier – il existe grosso modo deux types d’échecs importants: "les amoureux", dont il promet de reparler ensuite, et les professionnels.

Ceux-là, il en a connu, peu, certes, mais il en a connu quand même. Replongeant dans ses 20 ans de barreau, Claise épingle une affaire de dépôt de marques dans laquelle il était persuadé de gagner, affaire qu’il perdit finalement en appel. Une expérience en soi pas très intéressante, mais qui lui permet aujourd’hui de détourer selon lui la meilleure définition de l’échec: "être certain de sa réussite et la manquer". Ca arrive, c’est dur, mais c’est le risque.

Par contre, dans les échecs qu’il a toujours réussi à éviter, il y a la "distance" que Claise a toujours maintenue à l’égard de ses clients car "à trop se fréquenter, le risque est de finir par se ressembler". À chaque métier, donc, ses écueils et pour un juge d’instruction, c’est avant tout "l’empathie" vis-à-vis des parties qu’il faut à tout prix éviter. "Pas toujours simple, quand vous vous retrouvez face à un nouveau-né, mort d’avoir été abandonné dans un parc en plein mois de janvier." Là, l’échec du juge serait "de ne pas trouver" le coupable. De mettre tous les moyens possibles et imaginables pour identifier les responsabilités et ne pas y parvenir; un peu comme cette agression qui finit en mort d’homme et pour laquelle les caméras, les portraits robots, les témoignages et les analyses n’ont jamais permis de trouver le meurtrier. "On vit avec parce que c’est le métier et qu’on sait qu’on a fait tout ce qu’il fallait. Mais vous restez toujours avec cette question qui vous hante: qu’est-ce que je n’ai pas fait? C’est terrible!"

©Frédéric Pauwels /HUMA

Juge d’instruction, un métier où les situations que l’on croise sont souvent dignes d’un roman et vis-à-vis desquelles on possède le pouvoir exorbitant d’envoyer des gens en prison. "C’est toute la question de la récidive, avant tout ‘un pari’ que nous prenons sur les gens, parfois gagnant, parfois perdant, une sorte de qui-vive constant entre l’échec et la réussite."

Difficile d’aller plus loin à ce stade sans entrer dans les affaires passées ou en cours. Rideau donc sur le professionnel. "Pas plus mal", selon lui, tant c’est dans le domaine amoureux que le juge confie posséder sa plus belle collection d’échecs. Et d’en avoir tiré le plus de leçons.

Premier amour, premier râteau. Une jolie fille que Claise, ultra-timide, n’a pas vraiment osé aborder ou juste assez pour comprendre qu’il n’avait aucune chance. "Une expérience qui m’a durablement marqué. Depuis, la maladresse et la timidité me sont toujours un peu restées." Des petites amies ensuite, un grand amour rapidement échoué, une très mauvaise relation ensuite avec la maman de son fils aîné et des années où le papa poule n’a pas pu s’occuper autant qu’il l’aurait voulu de son rejeton. "Mon plus gros échec, la cicatrice de ma vie. Ces années qui m’ont été volées avec lui ne me seront jamais rendues."

Un mariage ensuite, un deuxième garçon et quelques années plus tard, un divorce cette fois. Des échecs, mais transformés année après année en réussite et qui font qu’aujourd’hui, les ex sont amies, forment presque un petit club et passent les fêtes ensemble.

"Rien de tel pour cicatriser une blessure que de rencontrer le succès après."

Plus fondamentalement, c’est grâce à une thérapie qu’il estime avoir appris le plus sur ses échecs amoureux. À tout le moins, "non pas à vaincre, mais à dominer mes vieux démons, les reconnaître quand ils refont surface et leur foutre un bon coup de pied pour les faire taire." Lui, c’est "l’abandonisme" et l’absence d’amour de ses parents qui l’ont abandonné à la naissance. "La preuve qu’on peut s’en sortir, je suis actuellement célibataire et je ne cherche pas à tout prix à me mettre en couple. Même si, dans le fond, j’aimerais bien partager ma vie avec quelqu’un."

Arrivés à la fin de cet entretien, nous interrogeons Claise sur l’erreur qu’il ne peut s’empêcher de commettre. "Très certainement, le bon mot. Souvent, je cède et il m’emporte. Alors que je pense faire de l’humour, je réalise que je blesse des gens, après je m’en veux terriblement."

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