"L'échec, c'est de proposer des solutions que plus personne n'écoute"

©Debby Termonia

Les emmerdes, c’est bien connu, ça vole toujours en escadrille. Si la phrase est de Chirac, elle colle assez bien à l’expérience du fondateur de Cameleon, premier comptoir de ventes privées en Belgique et qui, bientôt, fêtera ses trente ans d’existence.

Pour parler de ses échecs, Jean-Cédric van der Belen nous reçoit un dimanche de novembre sur le site de Woluwe. Un immeuble éco-passif de 8.000 m2 accueillant des collections de prêt-à-porter, des accessoires ou de la déco estampillés "luxe ou prestige" à des prix défiant toute concurrence. Ce jour-là, le parking est bourré et les allées du magasin remplies de couples ou de familles emballés à l’idée de se rhabiller pour l’hiver. Il y a du monde, des poussettes et de l’enthousiasme en ce jour pourtant morne et pluvieux.

L’homme a fixé rendez-vous au pied de l’escalier monumental du magasin, sous un feu de signalisation, entre la dizaine de caisses et le département "homme". Manteau à double boutonnage, pommeau en argent sur sa canne anglaise et barbichette rayonnante au milieu du visage, du haut de son mètre nonante Jean-Cédric van der Belen a fière allure.

Il nous emmène alors dans un dédale de couloirs avant d’arpenter, bon gré mal gré, les six volées d’escaliers; un exercice quotidien que lui prescrit son médecin. Au passage des étages, le propriétaire des lieux est fier d’expliquer que tant le bâtiment d’inspiration Bauhaus que l’entreprise qui l’occupe sont aussi "éco-passifs" que "socialement responsables".

Churchill

Au top floor, une salle de réunion entourée d’un grand jardin, avec en arrière-plan 6 ruches et un potager. Dos à la fenêtre, van der Belen s’installe, relis ses notes et étale les objectifs de développement qu’il s’était fixés au départ. Mais avant de se lancer dans les confidences, il tend un livre de Churchill dans lequel trois citations sont surlignées. Ses trois mantras de la réussite, à l’image de cette phrase punaisée sur le mur: "Se contenter des idées qu’on a dans la tête c’est passer sa vie à regarder cette tête dans le miroir". Celle-là, il l’adore; autant que "Do something", son autre grand principe de vie.

Concernant ses échecs, il annonce clairement la couleur: "Tous mes échecs sont mes réussites, ils ont été mes tremplins", avant de vous dérouler sa ligne du temps en commençant par le point 1, surligné sur sa feuille quadrillée.

Première claque: l’école! Dont il confie en avoir changé à plus de 13 reprises. Débarqué en effet d’Amérique du Sud où son père officiait comme coopérant, c’est à 7 ans qu’il découvre (avec son petit singe sur le dos) la Belgique, le froid et la langue française. La vie n’est pas simple, la famille nombreuse (5 enfants), le père toujours à l’autre bout du monde et la mère plus que débordée. Le gamin se retrouve à partager sa vie entre familles d’accueil et pensionnats pour finir comme saisonnier à 15 ans dans une station de ski. Retour en Belgique ensuite où il cohabite avec son frère, âgé d’à peine 18 ans, pour finalement reprendre ses études.

En parallèle, il démarre les brocantes: "Je récupérais des trucs d’autres élèves à l’école ou je faisais les poubelles la nuit pour revendre ensuite le tout dans des brocantes, je me faisais pas mal de sous à l’époque." Après quelques petites claques à l’école et une rupture amoureuse (déjà) – "C’est une constante chez moi, tout foire toujours en même temps" –, il s’inscrit en marketing le jour, travaillant le soir dans les bistrots pour gagner sa vie.

"Regretter, c’est échouer une seconde fois."

Il lance une première vente Cameleon et gagne en une fois ce qu’il met trois mois à amasser dans un café. Fier de son succès, il présente son plan financier comme travail de fin d’année, ses professeurs l’encouragent alors à sauter les études pour se lancer directement dans ce qui semble être sa voie. La suite est connue, il déstocke alors des fringues dans son appartement, pour ensuite faire des ventes "en grand" dans des espaces prestigieux. Et van der Belen de conclure: "C’est la frustration qui a été mon moteur, avoir une enfance compliquée où on me traitait de baraki parce mes parents n’avaient plus d’argent (faillite du père, NDLR), cela m’a donné le coup de pied aux fesses pour m’en sortir. Et finalement, c’est grâce à l’échec total de mes études que j’ai créé Cameleon. Pour moi, ces échecs ont été un tremplin extraordinaire!".

Gagnant pas mal d’argent, l’homme se diversifie et investit ensuite dans l’immobilier. Aujourd’hui, il est sur le point de revendre Le Mirano, haut lieu des nuits bruxelloises, acheté jadis pour presque rien.

Tout roule donc jusqu’au 11 septembre 2001 qui voit non seulement le World Trade Center s’effondrer, mais également le couple van der Belen exploser en plein vol. Une séparation très dure mais qui globalement se passe bien. Un peu plombé quand même, l’homme décide de partir se refaire un cœur et une santé à l’autre bout du monde. Il confie alors Cameleon à sa Direction pour quatre mois.

"En rentrant, je réalise que les chiffres qu’on m’envoyait ne correspondaient pas à la réalité. Pas de malveillance, mais une erreur humaine qui avait également échappé au conseiller financier." Une erreur de plus d’un million pour une entreprise qui en pesait 14 à l’époque. Nous sommes en juin 2002, van der Belen réalise qu’il va tout perdre. "Je m’en suis beaucoup voulu d’être parti mais finalement je me rends compte que grâce à ce voyage j’étais retapé, et prêt à faire face. Avec deux associés, on a retroussé nos manches et on a sauvé la boîte!"

Après avoir bu la tasse, Cameleon sort la tête hors de l’eau, les chiffres explosent et la croissance galope aussi vite qu’une fashionista le premier jour des soldes. De plus, l’homme est à nouveau amoureux, l’avenir s’annonce radieux! Le temps de l’expansion pour Cameleon est bien là et la nécessité de construire enfin son nid se fait sentir.

De la SDRB à la SRIB en passant par les banques, tout le monde suit le projet un peu pharaonique. Mais c’était sans compter sur la crise de 2008 qui, à l’heure où l’on pose la première pierre du nouveau magasin, ravage à peu près tous les marchés. "De nouveau, on n’a pas le choix, pas question de faire demi-tour, on doit réussir sinon on meurt." Et le miracle opère à nouveau jusqu’en 2012. Entre-temps, le capital s’est encore agrandi et un fonds d’investissement vient d’intégrer l’aventure.

Au bout du rouleau

Arrive alors la fameuse et néanmoins triste affaire ShopVip, une société de vente en ligne que Cameleon rachète pour poursuivre son développement sur internet en Hollande. Mais la boîte se révèle être un gigantesque gouffre financier, impossible à contrôler, elle s’apprête à entraîner toute l’entreprise belge dans sa chute. Acculé Cameleon la revend, demande à être mis sous protection judiciaire et se sépare de près de la moitié du personnel. "Un énorme échec, il a fallu couper le bras pour qu’il ne gangrène pas tout le corps. C’était sans doute la seule décision à prendre à ce moment-là", explique van der Belen l’air résigné. Pourtant, si cela n’avait tenu qu’à lui, on aurait bien développé d’autres solutions en amont pour éviter de revendre. Mais pour cela, il aurait dû être fort, ce qu’il n’était plus. Brisé par une nouvelle séparation, usé par 25 années de travail acharné, il est au bout du rouleau.

Peu donnent alors cher de sa peau. "J’ai entendu à peu près tout ce qui était possible d’entendre à mon égard, même certains de mes ‘amis’ me disaient fini, c’était très dur. Quand vous rencontrez des échecs pareils, la première chose à faire est d’assumer sa responsabilité et moi, je le reconnais, j’étais clairement out!"

Il est vrai que pour faire face au risque de faillite, la société a énormément changé, et que submergé par ses problèmes personnels, van der Belen peine à trouver sa place dans cette maison qu’il a pourtant fondée: "L’échec c’est de ne plus être entendu, de proposer des solutions que plus personne n’écoute. Comme on doute de vos capacités, vous doutez encore plus de vous-même. Et immanquablement de la distance se crée avec votre propre entreprise."

Sur la touche professionnellement, en proie à d’énormes difficultés familiales, il ne manquait plus que les problèmes de santé pour l’achever. Une bête chute, une jambe qu’il se casse et une algoneurodystrophie qu’il ramasse au passage. Une sale maladie, plutôt rare mais extrêmement douloureuse qu’il soigne pendant deux ans à doses massives d’antidouleurs, d’anxiolytiques et de somnifères.

Aujourd’hui pourtant, van der Belen ne considère pas ces événements comme des échecs, Cameleon est toujours là et il est l’heureux papa de quatre jolies filles. De toute façon, il l’assure. "Il ne faut jamais rien regretter, car regretter c’est échouer une seconde fois."

Et se repassant le film de sa traversée du désert, il considère aujourd’hui que finalement les causes sont toujours un peu les mêmes. Une trop grande sensibilité et un excès de confiance dans son entourage. Mais concernant la sensibilité, ici encore ce n’est pas un échec car elle constitue aussi sa force. "Elle me pousse à développer des projets inspirants, à me connecter aux autres pour atteindre les objectifs sociaux et environnementaux que je me fixe. Le vrai problème, c’est que parfois elle m’empêche de prendre de la distance et si on n’est pas en forme, on se retrouve vite à pédaler dans la semoule". Toujours dans la course et actionnaire à 30% de son entreprise, van der Belen a remonté la pente et confie: "La vie n’est pas un long fleuve tranquille… Et moi, je peux avoir un genou à terre mais jamais les deux."

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