"L'échec permet de redéfinir sa trajectoire"

©Debby Termonia

Parlez-nous de vos échecs, John Martins

C’est dans une jolie villa à colombages, rhododendrons en fleurs et jardins en pente surplombant discrètement le lac de Genval que John nous a fixé rendez-vous. Un lieu de villégiature très prisé des Bruxellois dès le début du XIXe et qui, aujourd’hui, est habité full-time par des navetteurs, des retraités et pas mal d’expatriés peu dépaysés devant ces demeures de style normand. Non loin, c’est l’Hôtel du Lac qui s’étend face au rivage; avec ses grosses pierres, sa tour et ses arcs en plein cintre, il fait l’effet d’une incongruité architecturale mais qui, quand on le regarde bien, défend néanmoins "son petit charme". Un cinq étoiles où, en ce milieu de semaine, des hommes d’affaires sans cravate croisent des retraités en peignoir, les uns rejoignant les salles de séminaires, les autres le spa de l’hôtel.

Profil
  • Qui: CEO et fondateur des Martins Hotels
  • Son plus gros échec: le parfum Tony Parker 
  • Sa plus belle réussite: employer 500 personnes
  • Morale de ses échecs: ne jamais s’éloigner de son core business 
  • Force: l’empathie 
  • Faiblesse: un petit côté Saint-Bernard

John Martins, lui, nous attend au premier étage de cette jolie villa d’où il dirige ses affaires, un bureau ni grand, ni petit, un grand aquarium à gauche, un ballon de yoga à droite et un bureau rempli de dossiers et d’écrans d’ordinateur. Au centre de la table, le National Geographic est posé sur un magazine économique tandis qu’on devine quelques fioles d’huiles essentielles rangées dans les coins.

Dans sa chemise lilas, thé fumant sous le nez, John Martins ressemble un peu à Nick Nolte, la drogue en moins et le poil plus sain. Jadis rousse, sa barbichette semble très Irish alors que son léger accent navigue toujours entre la France et l’Angleterre, deux de ses trois pays, avec la Belgique. D’emblée, on sent John Martins, troisième du nom, nettement plus enclin à converser avec les oiseaux qu’à déballer de grandes théories à des journalistes. Il en oubliera même de faire la promo de ses deux derniers hôtels inaugurés en grande pompe, pourtant, à Louvain-La-Neuve (Agora Resort) la semaine dernière. Car l’aîné de la troisième génération de brasseurs (Gordon, Timmermans, Waterloo, jadis Schweppes…) est un homme ultra-discret qui, depuis 1982, développe sa chaîne hôtelière (14 hôtels) tandis que ses frères Peter (aujourd’hui décédé) et Andrew restaient dans la boisson.

Pas très à l’aise, John Martins avoue immédiatement n’avoir rien lu des échecs des autres "pour rester vierge", explique-t-il en joignant les mains sur son grand bureau. Il semble un peu étonné de devoir expliquer ce qu’un échec peut représenter. "Avant tout, une expérience! D’ailleurs, même si je dois parfois laisser tomber certains projets, il m’arrive néanmoins de les reprendre des années plus tard. Il y en a un que je traîne depuis 30 ans. Mais que voulez-vous, c’est comme l’éducation des enfants, on n’abandonne pas en cours de route!" Pour lui, d’ailleurs, les règles ou principes que l’on se fixe professionnellement sont souvent les mêmes que dans la vie privée et si les échecs sont des expériences, les réussites professionnelles ou amoureuses sont surtout des chances que l’on se crée. "Quitter son confort pour aller à la rencontre de l’autre, c’est comme cela qu’on forge son avenir."

Ruptures multiples

Pour son premier échec, John Martins ne tourne pas autour du pot, pas besoin de réfléchir loin, le sien remonte à l’enfance et à l’évocation de celui-ci, ce sont des plaques de tristesse qui émergent à la surface de ses souvenirs. Un échec de scolarité qui verra le premier de classe terminer dernier au classement en quelques mois seulement. John Martins a dix ans quand il quitte Paris, son père le met dans un train pour Calais, il prendra ensuite un bateau puis un avion pour atterrir dans un pensionnat jésuite du nord de l’Angleterre.

Rupture avec la terre (le continent), rupture avec la mère, rupture avec la langue. "Apprendre le latin et le grec à partir de l’anglais: pas évident. Donc je passe de premier à dernier de la classe. c’était très dur, d’autant que je ne parlais pas un seul mot d’anglais." Sans compter que pour le "casser un peu", les jésuites décident de le coller aussi en français, sa langue maternelle. Heureusement, il y a le sport. Non pas par fierté, mais comme exutoire. Martins remporte pas mal de prix et termine même très bien sa scolarité, du genre "préfet" de Gryffondor comme Harry Potter. Rétrospectivement, Martins confie ne rien retirer de positif de l’expérience. Il ne s’est même pas endurci, il a juste raté une année ou deux de bonheur. "Quand on est sensible à ce point, on le reste toute sa vie, on le cache juste mieux."

"Les projets, c’est comme l’éducation des enfants, on ne laisse pas tomber quand cela ne marche pas!"

À 18 ans, la famille Martins ne peut prendre le risque de perdre l’aîné des héritiers, l’urgence est là, en cas d’accident il faut être prêt. Pas le temps pour les études ou l’université, John est envoyé à Londres, en Écosse et en Irlande, chez les concurrents (usine la nuit, manutention, livraisons…) avant d’atterrir chez son oncle à Anvers à 24 ans. Son rêve de gosse de faire de l’hôtellerie est relégué aux oubliettes. Le plus important, c’est d’assurer la pérennité des entreprises. Ce n’est qu’en 1982, qu’à la fermeture de l’usine Schweppes de Genval que John lance son premier hôtel. "On m’avait prédit 3 mois. 30 ans plus tard, je suis toujours là." Le secret, selon lui: "Croire dur comme fer en son produit. Petit à petit, la machine se met en marche, les wagons s’accrochent et il devient très difficile de la freiner."

Entre l’école et les hôtels, des affaires, des succès et quelques claques. Une de confiance, surtout. Un ami qui l’entraîne dans un chouette projet en Amérique, du genre innovant pour les années nonante. Une carte de fidélité à utiliser dans tous les magasins et qui donne droit à 3 dollars de réduction chez McDo. Pour les investisseurs, un retour via la centrale qui traite et utilise ensuite les données de consommation des clients. Au final pourtant, l’aventure se solde par un échec. Une erreur, d’abord: la gratuité de la carte. "Les Américains ne croient pas au produit gratuit. La carte aurait été payante qu’elle aurait eu plus de succès." Et la seconde: ne pas avoir vérifié l’origine des appels de fond chaque année. Alors qu’il croyait être le seul investisseur, ils sont en réalité plusieurs à alimenter la société, surtout le compte privé de l’associé. "C’est sans doute un tort et un vilain défaut, mais quand un projet semble solide, j’aime faire confiance…"

Parmi les leçons de ses échecs, au-delà des petits "ratés" de confiance, John Martins relève avant tout qu’il ne faut pas s’éloigner de son core business. C’est là qu’il faillit perdre quelques plumes. Un projet immobilier d’abord, celui des anciennes papeteries de Genval, que Martins se voyait bien de réaménager en un nouveau centre urbain. Il rachète alors patiemment les lots aux différents propriétaires avant de finir par lâcher le gant et de revendre le tout à Equilis. Essoufflé moralement et financièrement, des nuits d’insomnies et une santé qui vacille, si l’homme n’a pas gagné un sou dans l’aventure, elle lui aura permis de redéfinir sa trajectoire de vie. "L’immobilier, c’est un autre métier, et moi, ce qui m’intéresse avant tout, c’est le contact humain de l’hôtellerie."

Pour son dernier échec, Martins lustre sa barbichette et lâche en regardant une photo posée sur la cheminée où on le voit poser au bras d’une star américaine: "Sinon, Eva Longoria, c’est un bel échec aussi!" Loin de dévoiler l’échec d’une idylle ou un beau râteau, Martins explique s’être lancé dans la création d’un parfum qu’il commercialisait avec le mari de l’actrice, Tony Parker. Tête des ventes chez Sephora trois samedis d’affilée, l’outsider irrite les géants du parfum. "Le produit était super, mais se retrouver du jour au lendemain face à d’énormes groupes concurrents, nous n’avions aucune chance. Encore une fois, si pour des petits projets, il est bon de se diversifier, pour les gros, ne quittez jamais votre core business."

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content