"La chance, c'est surtout une capacité de surmonter les épreuves qu'on a endurées par le passé"

©Thomas Ost

Sur la notion d’échec et ce qu’il peut représenter, le Directeur de Bozar estime qu’un échec dépend tout autant de l’état d’esprit dans lequel on se trouve que de l’âge auquel on le rencontre.

Trois semaines d’attente pour 30 minutes d’interview, le Directeur de Bozar est un homme fort occupé. Reconnaissons qu’un million de visiteurs annuels, cela ne tombe pas du ciel. Un peu en retard, il débarque dans le hall en poursuivant plusieurs conversations simultanément, à gauche en français, à droite en flamand, il saute de l’une à l’autre tout en prenant le temps de vous serrer la main pour vous demander "Qui est votre rédacteur en chef encore?"

Pour l’interview, il a décidé de s’installer dans le couloir qui mène aux expositions, en ce moment Fernand Léger d’un côté et la Nature Morte espagnole de l’autre. Entre les catalogues d’expos collés à la table, Dujardin se fraie un passage pour ouvrir son petit dossier. Dedans, des articles sur les échecs des autres et un mémo reprenant les questions possibles ou des suggestions de réponses; un dossier qui ressemble à ceux qu’on prépare à un ministre la veille d’un débat télévisé. Comme un ministre, notre homme n’a pas vraiment eu le temps de jeter un œil à ses petits papiers, en conséquent, c’est "en direct" qu’il semble découvrir le sujet de cette interview. "On ne parle donc ni des réussites, ni du reste non plus alors?", s’enquiert-il alors, un peu surpris, voire déçu. Car son truc à lui, c’est la vision à grande échelle, Bozar, Bruxelles, l’Europe, le monde… Tout un programme donc.

Sur la notion d’échec et ce qu’il peut représenter, Dujardin estime qu’un échec dépend tout autant de l’état d’esprit dans lequel on se trouve que de l’âge auquel on le rencontre. Mais sur le fond, l’homme se dit plutôt "confiant", il fait d’ailleurs partie de la Ligue des Optimistes, une association qui combat le pessimisme et le cynisme ambiant pour proposer "une métamorphose positive de l’état d’esprit de la société".

Optimiste, certes, mais Dujardin est aussi un homme qui reconnaît n’avoir pas franchement connu d’échec. "Je ne dis pas cela par arrogance, c’est juste parce que j’ai eu la chance de beaucoup voyager et de prendre conscience de la réalité du monde", explique-t-il en lâchant ses grosses lunettes sur la table. Il nous plante quelques-uns de ses voyages dans le paysage avant de poursuivre sur la démocratie, la politique européenne, Macron, Merkel et l’avenir de la culture; sujets qui le passionnent nettement plus que les obstacles et les ratés de l’existence, l’anecdotique et le plat du quotidien.

"L’échec est plus dans le quotidien et la confrontation de ses idées avec celles d’un milieu qui est obligé de dire non."
Paul Dujardin
Directeur de Bozar

Ramené sur le sujet, le Directeur repense alors à sa première année d’humanité, qu’il ratait magistralement en ne réussissant aucun de ses examens. "Post factum, explique-t-il, c’est incroyable, mais cela ne m’a rien fait du tout. D’ailleurs, je n’ai jamais vu aucun de mes échecs comme une non-réussite, mais bien à chaque fois comme une perspective ouverte sur l’avenir." Plus fondamentalement, Dujardin explique alors avoir toujours été très conscient de ses capacités; si des rêves de gosse il en avait comme tout le monde, il ne se sentait néanmoins pas capable de devenir cosmonaute ou un grand chef d’orchestre. Manque de patience aussi.

Pas de frustration cependant, ses études d’histoire de l’art le passionnèrent tout autant. Sans compter qu’avant de diriger Bozar, il gouvernait la Philarmonique. Parmi toutes ces expériences, bien sûr, il est des projets qui, in fine, ne se sont jamais faits. Des prêts pour des expositions qu’on lui refusait, des expos qui ouvraient avec plusieurs semaines de retard, mais pas de drame non plus. D’ailleurs, ajoute-t-il, s’il avait vraiment connu de gros échecs à Bozar, ce n’est pas ici qu’il vous recevrait aujourd’hui, pile à la moitié de son troisième mandat.

Échecs momentanés

Beaucoup de réussites donc et peu d’échecs, pas même des concours ratés pour la direction de musées à l’étranger. Car Dujardin, très conscient de ses limites, toujours, sait qu’il reste avant tout un généraliste qui, contrairement à nombre de ses collègues, a choisi de ne pas se spécialiser dans un domaine particulier. Difficile selon lui de prétendre dès lors à la "valeur ajoutée" pour diriger un grand musée.

Profil
  • Qui: directeur général et artistique de Bozar
  • Force: la patience et la persévérance
  • Plus belle réussite: avoir si peu d’échecs
  • Plus gros échec: aucun; sur le long terme, tous sont anecdotiques
  • Faiblesse: le manque d’empathie

"Non, l’échec est parfois plus dans le quotidien et la confrontation de ses idées avec celles d’un milieu qui, intrinsèquement, est obligé de me dire non; comme des conservateurs de musée, l’administration ou le politique", explique-t-il alors avant de confier qu’il ne se passe pas une journée sans qu’il ne vive lui-même, l’espace de 5 minutes, une "mini-dépression". Encore hier, il n’arrivait pas à convaincre la Ville de Bruxelles de le suivre dans un projet qu’il ambitionne. "Mais, assure-t-il, même si je suis déçu, j’ai décidé de leur écrire un document et de revenir vers eux avec plus d’empathie pour les convaincre."

L’empathie justement, une vertu qu’il admet n’avoir pas suffisamment développée par le passé, surtout vis-à-vis de ses équipes. Des équipes qu’il reconnaît avoir tendance à surcharger de travail en sachant que ce qu’il leur demande est impossible à réaliser. "Une exigence qui parfois peut avoir des conséquences humaines importantes, donc j’ai décidé de faire plus attention depuis."

Question turnover, sans être attaqué pourtant, l’homme se dresse sur ses pattes arrières "Chez nous, il n’est pas plus élevé que dans le privé." "Post-factum", le directeur reconnaît s’être planté dans des engagements, en privilégiant les compétences au détriment de ce qui compte finalement vraiment: partager la culture de l’entreprise. Souvent aussi, il dérape un peu sur la reconnaissance témoignée à ses équipes. "Je leur demande beaucoup sans nécessairement les remercier suffisamment alors certains décident de partir. Mais voilà, c’est un peu comme dans une grande famille, on ne peut pas retenir tout le monde non plus", explique alors Dujardin, le dernier d’une fratrie de 10 enfants.

Question vie privée, divorcé et père de quatre enfants, Dujardin confie avoir connu quelques échecs momentanés. Un divorce qui se cristallisait autour de visions différentes quant à l’éducation des enfants et une grande chance ensuite, celle de retrouver son amour de jeunesse qui, 30 ans plus tard, lui offrait une seconde chance. Et même si jamais il ne pensait se remarier, Paul Dujardin a sauté le pas il y a 6 mois. "La chance, c’est surtout une capacité de surmonter les épreuves qu’on a endurées par le passé. Et par cette grande fête, nous avons démontré à tous nos amis qui pensaient ne jamais se remarier que le faire à 50 ans était vraiment une chance exceptionnelle. Du coup, on en a convaincu pas mal depuis."

S’emparant d’une feuille et d’un crayon, Dujardin dessine un petit graphique pour nous expliquer que finalement, la réussite c’est une question "d’équilibre" qu’on doit trouver dans un "espace délimité" qui s’appelle la "gouvernance". Lui n’est jamais sorti de ce cadre, il n’a jamais d’ailleurs fait de déclarations grandiloquentes pour annoncer ses intentions, ses aspirations ou se plaindre des budgets alloués. Des raisons qui expliquent qu’aujourd’hui "je suis là", pointe-t-il à l’extrémité d’une courbe de croissance qu’il vient de dessiner.

Alors, s’il garde un côté impatient qui parfois lui fait même avaler la première lettre de ses mots, Dujardin conclut qu’il a fini par comprendre que certaines choses prennent du temps et que dans une perspective aussi longue que peut l’être une carrière comme la sienne, l’échec est somme toute, quelque chose d’extrêmement anecdotique.

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