Laurent Minguet nous parle de ses échecs: "Le plus important, c'est l'optimisme!"

©Debby Termonia

Laurent Minguet revient sur les échecs et les rebonds rencontrés avec sa société EVS. "Pour l'investisseur liégeois, entreprendre n'est pas une chose facile."

Sur le mur à gauche, une grande publicité vantant les mérites de l’investissement au Sénégal, du genre résidence et piscine privée dans un parc immobilier, ensoleillement 320 jours par an, clim, golf pour les parents et quad pour les enfants. À droite, des photos imprimées sur toiles célébrant les charmes de la République d’Afrique de l’Ouest en matière d’art de vivre et de loisirs. On y voit des oiseaux qui volent, des pêcheurs qui pêchent, des bateaux qui mouillent et des autobus qui roulent. Des images chatoyantes qui tranchent franchement avec la grisaille liégeoise qui s’abat sur la Meuse en ce lundi matin de janvier.

Au centre de la pièce, cintré dans un trois-pièces où se chamaillent les fils de laines bleus et gris, l’ingénieur Laurent Minguet, accessoirement consul honoraire du Sénégal (où il investit depuis 2003), un homme d’affaire qui s’emmêle un peu les pinceaux entre les différentes interviews qui visiblement se bousculent un peu ces jours-ci. "Vous n’avez pas reçu mon livre?", s’agite-t-il alors en expliquant qu’il y raconte sa vie et ses success stories. "Dommage!", car l’un des chapitres est justement consacré "à ses rebonds" ou les échecs qu’il a rencontrés avec sa société EVS, une boîte de projecteurs vidéo numériques qui coula deux fois avant de faire de lui un millionnaire.

Itinéraire

"Le bouquin, c’était pour dire qu’entreprendre n’est pas une chose facile. On se prend les pieds dans le tapis, on rencontre beaucoup d’échecs et puis aussi beaucoup de réussites. Le plus important c’est l’optimisme, car il en faut beaucoup pour prendre des risques et réussir", explique l’entrepreneur avant de nous tendre un exemplaire dont il propose de paraphraser le propos.

Plutôt bon client, Minguet déroule alors le scénario de sa vie ou "L’itinéraire d’un entrepreneur liégeois"; 13 chapitres, 2h30 d’interview d’où nous ressortons en connaissant l’âge et le prénom de "sa première fois", l’identité de ses copains à l’athénée, la fin tragique du premier bison de son élevage, ses statistiques personnelles sur la transmission du virus du sida, sans oublier les faits divers de la Région ou les derniers rebondissements dans l’affaire de son exclusion du club de golf du Sart-Tilman. Voilà.

"Quand on gagne, on a envie de recommencer et quand on perd, on rejoue pour inscrire une réussite derrière un échec."

Encouragé à ne pas perdre de vue le sujet de cet entretien, à savoir ses échecs et non ses réussites, Minguet confie en avoir connu un "paquet", mais peine franchement à se les rappeler. Il se rabat alors sur sa dernière passion, le bridge, une idée de sa femme qui, comme le golf, n’avait pas envie de pratiquer le nouveau hobby sans son mari.

Le bridge, un jeu difficile où l’on gagne rarement contre l’ordinateur, mais qui se rapproche tout de même de notre sujet en ce qu’il est très addictif et qu’après chaque partie perdue, on ne peut s’empêcher d’en rejouer une nouvelle "La vie, c’est pareil. Quand on gagne, on a envie de recommencer et quand on perd, on rejoue pour inscrire une réussite derrière un échec. La différence, c’est que contrairement aux affaires, quand vous perdez au bridge, c’est toujours votre faute".

À brûle-pourpoint, il semble difficile pour l’entrepreneur de tirer une leçon de ses échecs ou d’identifier des mauvais tics dans ses affaires. Non, trop compliqué de screener 40 sociétés portant chacune une quarantaine de projets. "1.600 choses à penser ou repenser, je n’y arriverai pas. Par contre, je peux vous dire que j’ai souvent essuyé des déconvenues quand je prêtais de l’argent aux autres." Des prêts sans garantie pour des projets immobiliers qui se cassent la gueule, un prêt assorti prudemment d’une garantie hypothécaire ensuite, mais un échec à nouveau car l’emprunteur n’avait jamais activé la sûreté.

(In-)Justice

Si Minguet reconnaît avoir avalé quelques couleuvres dans le domaine, c’est surtout l’attitude de la justice liégeoise qu’il pointe du doigt. "Le phénomène Robin des Bois où, même si je suis dans mon droit, on donne toujours raison au ‘plus petit’, car on se dit que Minguet a du fric et qu’il s’en remettra." Ce genre d’attitude "franchement hostile à la réussite", il la paie souvent et, à son estime, c’est clairement un échec.

Feuilletant son livre à la recherche d’une photo, l’homme d’affaires retombe alors sur une anecdote qui pourrait convenir pour notre rubrique, le jour où, jeune ingénieur il échouait à être engagé chez Solvay. L’homme a alors 25 ans et revient de deux ans de coopération au Maroc en lieu et place de son service militaire. Il passe les entretiens chez Solvay, où travaille déjà l’un de ses amis d’université. Une grosse tête, selon lui. "Là, je me fais recaler au test psychologique. ‘Trop rétif à l’autorité’, selon la psy. Deux mois plus tard, Petrofina me trouvait pourtant tout à fait apte à travailler en équipe. Toujours est-il que, si je m’étais fait engager chez Solvay, je n’aurais jamais fait la carrière que j’ai faite ensuite. Au final, mon ami était peut-être plus malin, mais moi, j’ai gagné plus d’argent!"

À presque une heure d’entretien, qui correspondent plus ou moins aux quatre premiers chapitres de son livre, nous arrivons à la grande aventure d’EVS, cette petite entreprise qui chipotait alors dans la vidéo simulation. Minguet quitte Petrofina pour y rejoindre son ami d’enfance, l’architecte et informaticien Pierre Lhoest. Ensemble, ils obtiennent des subsides pour développer des projets de recherche et créent Video Paint, une machine capable de retoucher directement les sujets dans l’image. Une sorte de Photoshop avant l’heure.

L’ingénieur rencontre alors quelques petits échecs, des petits bugs techniques, mais dans l’ensemble, tout se passe relativement bien jusque dans les années 90. La période est au ralentissement économique, la guerre du Golfe capte l’intérêt de toutes les télés, le marché de l’image et le secteur encaissent sec. Six mois plus tard, EVS est déclarée en faillite avant que de nouveaux investisseurs entrent dans la danse. Mais ils exigeront que Lhoest et Minguet mettent "leurs couilles sur la table" en participant au capital. EVS II entre en scène.

Rapidement, les investisseurs sont déçus des résultats. "La technologie, c’est compliqué, ça bugge!" Sans compter qu’EVS II a tout misé sur le développement de la RAM et non sur le disque dur. Juste le mauvais cheval, mais cela, même les experts l’ignorent. L’entreprise va mal et demande à être mise sous administration provisoire avant de se retrouver carrément en liquidation.

Remise en cause

Pour un million, Lhoest et Minguet "tapent leurs proches" et rachètent ce qu’il reste d’EVS II. Ce sera l’ère EVS III, celle qui verra la société se recentrer sur le disque dur, engendrer enfin les succès et des bénéfices avant d’entrer en Bourse quatre ans plus tard. De cette expérience "non pas de l’échec, mais du rebond sur l’échec", Minguet conclut que le succès de tout être humain réside avant tout dans sa capacité à remettre toutes ses croyances et ses certitudes en question. Un peu comme lui qui pensait naïvement que l’homosexualité était une maladie qu’il fallait soigner ou que les transgenres étaient des allumés. "C’est fou, mais en 1984, c’est ce qu’on disait au JT de la RTBF! Heureusement, dans ma vie, j’ai été souvent amené à bouleverser mes schémas de pensée. Depuis, je ne supporte plus les idées fausses et les préjugés. Je ne me fais pas que des amis, mais plutôt que de plaire, moi, j’ai choisi de faire évoluer les choses!"

Question vie privée, pas vraiment d’échec. Minguet est marié avec Martine depuis plus de 25 ans. Ensemble ils ont deux enfants, jouent au bridge et pratiquent le golf. "Avant de rencontrer la bonne personne, la vie amoureuse n’est finalement qu’une succession d’échecs. 50 petites copines, 50 échecs. Même si notre couple fonctionne, nous ne sommes pas la famille Bisounours non plus. Finalement, le mariage, c’est un peu comme un team building: on rampe par terre, on en bave un max, mais on est plus soudés après."

Question amitié, là par contre, c’est plus compliqué. Enfin surtout une grande histoire d’amitié qui s’est soldée par un gros échec. "Et ça, ce n’est pas dans le livre, donc on va en parler", ajoute-t-il, mi-figue mi-raisin. Car il s’agit de Pierre Lhoest, son ami d’enfance. Une amitié qui a commencé à 13 ans et qui s’est poursuivie à l’adolescence et à l’université. La belle époque où ils retapaient des vieilles bagnoles pour se faire de l’argent de poche.

Puis l’aventure EVS I, II et III, les claques et la réussite avant que Minguet quitte le CA de la société pour se concentrer sur de nouveaux projets, tandis que Lhoest, son complice de toujours, reste à la direction d’EVS. Toujours actionnaire, Minguet apprend que des dissensions apparaissent entre Lhoest et le CA, qui s’inquiète de sa gestion. "Il avait toujours été décidé, entre Pierre et moi, qu’un jour nous céderions le management de la société. J’ai pensé que ce temps était peut-être venu pour lui aussi et, de bonne foi, j’ai pris contact avec quelqu’un avant de lui en parler juste après."

Finalement, la situation dégénère. Lhoest y voit un complot contre sa gestion, vend ses parts et ne parle plus à aucun actionnaire, dont son ami depuis 40 ans, dont le fils est son filleul. Minguet regrette amèrement, c’est certain. "À refaire, je l’aurais appelé avant pour le prévenir de ma démarche. Mais je ne suis pas sûr que cela aurait changé quelque chose. C’est toute la question des échecs et de l’expérience. C’est inévitable, car tant qu’on ne s’est pas planté, on se trompe de toute façon."

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