"Même si l'échec nous rend plus fort, on y perd toujours un petit bout de soi"

©Antonin Weber / Hans Lucas

Bonnet avec la mèche qui dépasse, capuche et écouteurs au fond des oreilles, Guillermo débarque à l’hôtel du Temps, son QG parisien qu’il squattait jadis, avant d’être vraiment connu et de prendre un appart dans la capitale. Assez fidèle, le bar de l’hôtel est devenu son deuxième bureau, celui où il reçoit, celui où il répond aux questions des journalistes et fixe la plupart de ses rendez-vous. Smack au gérant, smack à la serveuse, presque smack aux clients, ici l’humoriste est chez lui. Physiquement, son large col de tee-shirt couronné par une barbichette de trois jours accentue son côté grand chat maigre, la misère en moins, le poil brillant en plus.

Hier, comme toutes les fins de semaine, il s’emparait de la scène du célèbre Point Virgule pour trois soirées d’affilée durant lesquelles Guiz convainc son public que malgré son regard moqueur, il a finalement "bon fond". D’autant que devant cette salle archi-comble, sold-out à chaque fois, Guiz assume avec humour ses plus belles claques, ses ratés sexuels ou le parcours plein d’embûches de ce ketje d’Anderlecht qui, à 32 ans, se mettait subitement à faire rire les gens.

Profil
  • Qui: humoriste, chroniqueur et comédien
  • Son plus grand échec: renoncer à sa carrière de footballeur
  • Son plus grand regret: avoir connu le succès tard
  • Son erreur récurrente: la nuit + l’alcool + musique forte
  • Son secret: toujours trouver les ressources pour s’en sortir
  • Le pire échec qui pourrait lui arriver: décevoir ses amis

Juste à l’heure, il descend quelques verres d’eau aromatisée au bar avant de commander un café serré-serré et de nous rejoindre au milieu de son "bureau", transformé pour l’heure, en salle de petit-déjeuner.

"Moi, les échecs, ça me parle vachement, j’en ai eu des millions." Échec ou, pour lui, tous ces rêves en lesquels il croyait dur comme fer et qu’il a dû abandonner faute de ne pas "y être arrivé". L’échec ou le signal, telle une lumière qui clignote, qu’il est temps de modifier son itinéraire. Les raisons? Jamais les mêmes, parfois parce qu’il ne s’est pas donné les moyens de sa réussite, parfois parce qu’il n’assumait pas l’ampleur de la tâche; bref, à chaque échec sa raison d’être.

Le premier, le plus beau et sans doute le plus douloureux reste d’avoir abandonné son rêve de gosse qu’il était à deux doigts pourtant de réaliser: être footballeur professionnel. Pas du rêve de petit gosse qui tapait la balle avec ses potes en collectionnant les verres à moutarde du mondial dans la cuisine parentale, non celui d’un jeune espoir qui avait tellement de talent qu’il intégrait tout gamin les équipes pro du Standard et d’Anderlecht. "Le rêve de ma vie", poursuit-il avant d’achever le torse courbé: "mais mon corps a lâché". Blessures à répétitions, les "os en mousse", son corps s’use trop vite sans que rien ne semble possible pour le rendre plus résistant. Un jeune espoir du ballon rond s’éteint avant de devoir tourner définitivement les talons et de quitter le terrain à 23 ans.

Au final, je faisais tout et n’importe quoi, juste pour gagner de l’argent.

Heureusement, il y a l’unif’ et en sciences-politiques, cela marchait plutôt bien. De ses souvenirs d’école, il se rappelle cette grande humiliation où, cherchant à faire le malin, le gamin se lève pour expliquer à toute la classe ce que le mot "métaphore" signifie. "J’étais complètement à côté de la plaque, d’autant que je me prenais un bide devant l’autre intello de la classe (le journaliste Camille De Rijck) avec lequel j’entretenais une battle du plus malin des deux".

©Antonin Weber / Hans Lucas

Pendant longtemps, l’humoriste confie être resté "bloqué" devant les gens ou d’avouer avoir toujours de la peine à s’exprimer ou à définir certains mots. "Depuis, et encore aujourd’hui, j’ai très peu confiance en mes propres informations. Je suis nul en débat, donc je préfère toujours me taire. Je suis toujours dans le doute et finalement c’est devenu mon moteur, ce qui me permet d’avancer." Pareil sur scène où, à chaque représentation, il reste très étonné de se voir sur scène "Cela reste complètement surréaliste, surtout quand on rencontre le succès tard, comme moi. J’ai quand même galéré pendant 20 ans."

Contrairement à d’autres, c’est avant de monter sur scène que Guiz s’est pas mal ramassé, comme journaliste d’abord, comme maître des nuits bruxelloises ensuite. "Je ne suis pas parvenu à devenir le journaliste que j’aurais aimé être. Comme tout le monde, je me rêvais reporter de guerre ou pro de la politique, au lieu de cela je faisais des piges au Soir, sans que jamais aucune porte ne s’ouvre devant moi. Au final, je faisais tout et n’importe quoi, juste pour gagner de l’argent." Pas de regret cependant, Guiz estime que s’il n’a peut-être pas enfoncé les portes qu’il fallait, il lui manquait surtout l’audace et le "contact facile" avec les gens. "J’étais trop timide pour aller chercher l’info. Je n’ai pas le contact facile et ça, c’est très mauvais dans ce métier".

Le tout, c’est de trouver le bon cheval pour se remettre en selle.

Alors Guillermo sort beaucoup et finit par s’installer professionnellement dans le monde de la nuit. D’abord au VIP Room à Knokke, au Gotha à Bruxelles ensuite, de jolis petits succès avant de se casser la gueule. Du jour au lendemain, Guiz a tout perdu: son appart, ses meubles, sa bagnole et enfin, sa petite amie. Plus de boulot, encore moins d’argent, il se met à squatter l’appartement de ses copains en dormant dans le canapé. "En 2013, reprend-il, j’avais tout perdu. Alors j’ai décidé d’ouvrir enfin le courrier que j’avais accumulé pendant un an et j’ai découvert que j’avais plus de 12.000 euros de dettes. C’est là que j’ai décidé de monter sur scène."

"Même si l'échec nous rend plus fort, on y perd toujours un petit bout de soi."

Trois représentations qui se passent plutôt bien, Guiz prend confiance et se dit que ça y est, il est un mec drôle, c’est réglé. Quatrième représentation, 7 personnes dans la salle dont l’humoriste belgo-canadien Dan Gagnon et le propriétaire du Kings of Comedy, Cédric Vantroyen: "Le bide total, personne ne réagit, au point que j’entendais même les gens respirer dans la salle. C’est l’horreur car, quand on débute, on n’est pas du tout armé pour faire face à une situation pareille. Alors, j’appelle Gagnon à l’aide, il reprend la salle et je vais m’effondrer à une table en me jurant que je vais tout arrêter." Finalement, pour ne pas le regretter toute sa vie, Guiz se lève et remonte courageusement sur scène, il gagne quelques rires, mais surtout le respect des professionnels dans la salle.

Si, au départ, l’échec terrorise et paraît insurmontable, Guiz l’affirme aujourd’hui, on s’en remet toujours. Un peu comme en amour, où à chaque rupture, on pense, comme lui, qu’on ne va jamais s’en remettre et que c’est la fin du monde, de cela aussi, on guérit. "Ce qui est dommage, c’est que si l’expérience permet de relativiser l’échec, on perd aussi en noblesse ou en innocence. L’échec nous rend plus fort, mais on perd aussi un petit bout de soi."

©Antonin Weber / Hans Lucas

Question résilience et adversité, l’humoriste confie avoir commencé jeune. Une maman qui se barre quand il a trois ans, sans plus le revoir, et un père décédé il y a dix ans. Guiz a appris tôt à encaisser. Un jour, il a même commencé une thérapie mais, là aussi, l’expérience s’est soldée par un échec, la thérapeute s’était endormie en l’écoutant; plus question pour lui d’y remettre les pieds.

Et puis il y a eu toutes ces filles qui l’ont fait souffrir. "Le mythe de la jeune fille sans défense qui pleure à cause des garçons, moi, je ne l’ai jamais vu en vrai, explique-t-il en riant, mi-figue mi-raisin, quand on est célibataire, la vie n’a aucun sens et quand on est en couple, la vie n’a pas d’intérêt." Une de ses fulgurances sur scène, qui le pousse à reconnaître être devenu plutôt "pragmatique" en la matière. "Finalement, des femmes de ta vie il y en a 50.000 sur terre. C’est une question de contexte et de timing", conclut-il un peu blindé.

De toute façon, quoiqu’il arrive aujourd’hui, Guiz sait qu’à 36 ans il peut faire face à tout. "Les échecs, qu’ils viennent seulement", lâche-t-il avec l’assurance de celui qui se pense désormais invincible. "Le tout, c’est de trouver le bon cheval pour se remettre en selle et de se rappeler qu’après la pluie revient toujours le beau temps." Un peu comme quand il enchaînait plusieurs chroniques pas terribles sur France Inter l’année dernière. "Une sacrée loterie, c’est très déstabilisant. J’ai pensé que je n’allais plus jamais y arriver et qu’ils allaient me virer. Et puis tout d’un coup, on en fait une bonne, puis une très bonne et encore une meilleure et tout repart!"


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