Parlez-nous de vos échecs, Paul-Loup Sulitzer

©Debby Termonia

De ses échecs, l'écrivain et homme d'affaires Jean-Loup Sulitzer retient qu'il faut toujours croire en son destin.

"Cest vous la journaliste?" s’enquiert gentiment un jeune Mauricien, les bras remplis de sacs du supermarché, dans le hall d’une résidence uccloise. Présentation faite, il demande d’attendre près de l’ascenseur et si possible, de garder la porte ouverte car Paul-Loup Sulitzer va arriver.

Quelques longues minutes plus tard, l’ancien écrivain à succès débarque à petits pas au bras de sa partenaire en affaires, Surpriya, rencontrée lorsqu’il conseillait le gouvernement mauricien en 2014. Tous sont désolés de leur retard mais ils sortent d’une réunion importante concernant l’organisation d’un événement en Wallonie que Paul-Loup parrainera en octobre et pour lequel, précise-t-on, "on vous invitera".

L’ascenseur au complet, direction le quatrième étage où vit désormais l’ancien homme d’affaires. Un petit nid à l’ameublement sobre que l’on penserait presque "lieu de passage" si quelques fauteuils fatigués et plusieurs tableaux à l’effigie du maître des lieux n’égayaient les 100 mètres carrés situés sous les toits. À gauche, une toile grise le représentant en citoyen de la Ville de Liège. à droite, une seconde le personnifiant en Rambo combattant est encastrée dans le châssis d’une fenêtre, tandis qu’au centre du salon, une photo jaunie de l’écrivain en smoking vous invite à découvrir "Le Nouveau Sulitzer".

Ici, faut-il le dire, rien ne porte à l’intime. Tournant alors le dos à une commode peinturlurée de bleuets sur laquelle reposent des médailles recouvertes de poussière, Paul-Loup nous prie de l’excuser mais pour l’interview, il préfère se mettre à l’aise. Exit la tenue sportswear chic et foulard de soie, Sulitzer revient paré d’un costume traditionnel mauricien. Enveloppé désormais dans une longue tunique à col Mao tissée de soie bleue et traversée de fils dorés, Sulitzer fait songer à un oiseau replet bleu, du genre oiseau de paradis ou passerin indigo. D’un geste pesant de la main, l’écrivain nous invite à prendre place à son bureau, à savoir la table vitrée de la salle à manger.

Les années fric

Face à nous, quatre bibliothèques à cinq étages présentent ses meilleurs ouvrages: de "Money" au "Roi Vert", en passant par "Hannah" (en version russe) ou carrément "Le Régime Sulitzer" dressé fièrement à côté d’un exemplaire doré des "Riches". Tous sont exposés de face, comme des tableaux ou des trophées. Une galerie des années 80, celles des années fric, des années frime, une époque où l’on fumait des cigares à la télé avant de s’envoler au bras d’un top model dans le Concorde pour New York. En somme, les années Wall Street où les vestons croisés et cravates à rayures se prenaient tous un peu pour Michaël Douglas.

"C’est aujourd’hui la plus belle période de ma vie!"

Désignant des yeux son petit mémorial, Sulitzer précise que la bibliothèque ne recèle que 1% de sa production littéraire. "Comme vous le voyez, il y a également les BD tirées de mes livres ainsi que les reproductions des chèques de droits d’auteur que je touchais à l’époque. C’est amusant de voir tous ces chiffres à millions." Sulitzer est fier et explique que loin de le déprimer, la contemplation de ces vestiges lui rappelle qu’au moins, il aura fait ça dans sa vie, "parce que s’il fallait compter sur les autres pour le faire…".

Pas d’aigreur ni de rancœur cependant chez cet homme qui aura perdu successivement son argent, son statut social, sa santé, sa famille et la plupart de ses amis. Sulitzer l’affirme: "C’est aujourd’hui la plus belle période de ma vie!"

Balance positive

Démarrant sur ses succès dont il parle plus volontiers en chiffres qu’en titres – 60 millions d’exemplaires, 43 titres, 42 langues –, Sulitzer finit par atterrir sur ses échecs qu’il définit, en baissant les yeux, comme quelque chose qui tourne mal et ce, indépendamment de notre volonté. Et c’est avec des gestes mesurés (conséquence de son coma diabétique en 2002 et de ses AVC en 2003) qu’il ajoute: "Mais seuls ceux qui ne font rien ne connaissent pas l’échec."

Lui, il en a connu deux, très graves mais face à quarante ans de succès, "la balance est toujours positive", sourit-il un peu. Le premier est, incontestablement, son divorce d’avec Delphine Jacobson, héritière d’une famille de financiers canadiens, à laquelle Paul-Loup avait confié l’argent qu’il dissimulait au fisc français depuis des années. Un argent tellement bien planqué qu’au moment de faire les comptes, la future ex-belle famille réplique: "L’argent? Mais quel argent?" obligeant Paul-Loup à avouer aux autorités françaises l’existence d’une cassette de millions d’euros qui, après un petit somme en Suisse, avait pris le soleil aux Bahamas pour se retrouver quelque part au Canada, au nom de son épouse et de leurs deux enfants.

"Seuls ceux qui ne font rien ne connaissent pas l’échec."

Devant son jus d’orange pressé posé avec élégance sur une assiette, l’ancien "plus jeune homme d’affaires" du Guiness Book explique: "Mon échec, c’était de m’être marié avec cette femme dont la famille était connue pour être de véritables escrocs. Je n’avais jamais été couillonné en affaires et c’est à cause de l’amour pour mes enfants que je n’ai pas vu le coup venir."

À la question de la morale qu’il retire de cette histoire, Sulitzer grogne un peu et confie regretter avoir transgressé les règles qu’il s’était toujours fixées: ne jamais placer une confiance absolue en quelqu’un et toujours avoir un plan B. "J’ai été trahi, pas physiquement mais financièrement", précise l’homme aux nombreuses conquêtes féminines – un autre de ses secrets qu’il vous invite à deviner . "Au final, cette histoire m’aura coûté 15 millions d’euros cash."

Coup de grâce

L’affaire le ratiboise mais lui laisse encore quelques plumes. Le coup de grâce suivra peu de temps après, il sera public, politique et ultra-médiatisé: l’Angolagate. Une sombre affaire cumulant tous les éléments des plus mauvais romans: un trafic d’armes provenant d’ex-URSS au profit d’un pays en pleine guerre civile, l’Angola, orchestré par l’homme d’affaires français Pierre Falcone, et qui aboutira, en première instance, à la condamnation de nombreuses personnalités comme l’ancien ministre Charles Pasqua, Jean-Christophe Mitterrand ou Pierre Falcone.

"L'Angolagate, cela m’a coûté dix ans de ma vie et 10 millions d’euros."

Sulitzer, lui, écope de 15 mois de prison pour recel d’abus de biens sociaux en raison de ses activités de "conseils" dans le cadre de ce juteux marché estimé à plus de 790 millions d’euros. Dix ans de procédure et de contrôle judiciaire pour se voir, au final, blanchi. "Cela me fait une belle jambe! En attendant, cela m’a coûté dix ans de ma vie et 10 millions d’euros, lâche-t-il d’un calme olympien avant de reprendre: Mon erreur est d’avoir cru un type comme Falcone, alors que l’affaire tournait mal, il me jurait avoir fait le nécessaire et moi, je le croyais. Ce que je retiens, c’est que personne n’est protégé et quand l’heure est grave, les hommes politiques ferment le rideau. Je le savais mais je n’ai pas écouté mon instinct, c’est sans doute ma grande erreur."

De là à y voir la même faute que celle commise avec son épouse, qu’il surnomme "le diable", Sulitzer balaie cette mauvaise idée de la main. Non, pour lui, ses échecs s’apparentent plus à un "tsunami", l’histoire d’un type qui se trouvait juste au mauvais endroit au mauvais moment. "Même si ces échecs ne me sont pas imputables, qu’on le veuille ou non, on est toujours responsable. Je le dis toujours, si on craint la chaleur, il ne faut pas aller dans la cuisine. Et quand on a du succès et de l’argent à gogo comme j’en avais, on n’a pas droit à l’erreur, c’est certain."

Nègres

Deux échecs certes, et un scandale dont tous se rappellent et que Bernard Pivot dévoile en 1987 sur le plateau d’Apostrophes: Paul-Loup Sulitzer ferait appel à des nègres pour écrire ses best-sellers. Aujourd’hui encore, le père du western financier s’en défend: "Mes livres, c’est moi. J’ai, par contre, fait appel à des collaborateurs pour me documenter. Le reste, ce n’est qu’une polémique de l’establishment parisien orchestrée par des ayatollahs culturels comme Pivot. Excellent journaliste au demeurant mais qui n’a jamais publié que deux bouquins." Bernard Pivot appréciera.

S’il se dit totalement ruiné aujourd’hui, Sulitzer ne regrette pas sa vie d’avant, celle où il avait tellement d’argent et si peu de temps pour le dépenser. Devant son jus pressé qu’il n’a toujours pas touché, il conclut alors l’entretien: "Je pense qu’on apprend beaucoup mieux de ses échecs que de ses succès. De mes échecs, je retiens qu’il faut être suffisamment fort pour tourner la tête quand le vent est mauvais et surtout ne jamais laisser tomber. Même aveugle et paralysé, je croyais encore en mon destin. Et si aujourd’hui, je dois me battre pour survivre, c’est la vie! Après tout, je reste un guerrier."

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