interview

"Si dans la vie, quelque chose ne se fait pas, c'est qu'il y a une très bonne raison"

  • Parlez-nous de vos échecs
  • Daniel Hanssens
  • Comédie de Bruxelles
©Kristof Vadino

"À 50 ans, le ciel me tombait sur la tête" nous confie le directeur de la Comédie de Bruxelles. Avant d'avouer "en deux ans, j’avais tout perdu..." . Entretien.

Non loin du canal de Bruxelles, derrière une paisible cour, juste avant un jardin calme et serein, une maison blanche cloisonnée par deux murs de briques. Sur le pas de la porte, le directeur de la Comédie de Bruxelles attend bras croisés sur sa chemise ciel. Un physique de grand rôle, de ceux qui prennent toute la place mais qui étonne pourtant par la douceur et la légèreté de ses mouvements. Nous traversons un hall où s’entassent des photos de grands films, un couloir où des Bourvil et des De Funès côtoient des McQueen et des Belmondo, avant de pénétrer trois mètres plus loin dans un grand salon inondé de lumières, de livres et de films. Il y a de la figurine aussi, des petits Tintin, de grands serviteurs nègres et des pin-up des années 50. Un joli monde, dans lequel s’entremêlent passé et modernité, un univers masculin mais fin, presque féminin avec sa bougie "magnolia" posée sur la table et dont les effluves se diffusent au fur et à mesure que le vent s’engouffre par les portes-fenêtres.

Profil

Qui: acteur, metteur en scène et directeur de la Comédie de Bruxelles

Son plus gros échec: une faillite virtuelle et une ruine financière

Sa plus belle réussite: ses enfants et ses amis

Sa faiblesse: la nourriture

Sa force: être à l’écoute et faire confiance à l’humain

Son regret: ne pas avoir été assez présent pour ses enfants

 

Il a mis 6 ans avant d’oser déballer toutes ses caisses et s’installer vraiment dans cette maison aux allures de loft appartement. Des années longues et noires, de celles où les catastrophes s’entassent et font que, même lorsque l’on vend sa grande maison, on peine toujours à payer ses courses chez Lidl. "Si l’un d’eux l’avait vraiment voulu, il aurait pu tout faire sauter." Entendez l’un de ses nombreux créanciers qui aurait pu forcer la saisie de tous ses biens. Une situation de faillite dont le premier acte débutait alors que Daniel Hanssens venait de lancer avec quatre autres personnes The Egg, un espace polyvalent à Anderlecht, capable d’accueillir plus de 1.000 personnes. C’est là qu’il devait enfin poser les valises de sa compagnie qui, depuis sa création en 2004, louait les salles d’autres théâtres pour se produire.

Confortablement installé derrière la table en chêne de la salle à manger, Daniel Hanssens lisse sa barbe de sa paluche au fur et à mesure qu’il remonte mentalement les années; une patte sur l’accoudoir, l’autre derrière le dossier de sa chaise, il situe l’action aux alentours de 2011, peut-être 2012. Enfin, sur le fond, cela ne change pas grand-chose au déroulé de ses mésaventures. Après d’importantes rénovations, donc, le bâtiment-projet Egg est enfin prêt, mais les autorisations d’exploitation des salles tardent à venir. On autorise des spectacles ou des conférences de manière exceptionnelle ou épisodique mais pas sur le long terme, alors que lui a déjà programmé et vendu quasiment toute la saison.

Charger la barque encore plus

Pour ne pas freiner les autres projets de l’Egg, il est contraint d’annuler et déprogrammer des pièces en attendant les divines autorisations. Il perd évidemment beaucoup d’argent. Pour se refaire ensuite, il programme une autre pièce qu’il se fait piquer à la dernière minute par un confrère et se voit contraint et forcé de la remplacer par "Palace" de Jean-Michel Ribes, une pièce qui se révélera vite être un four monumental. Son premier bide, en dix ans. "La pièce était un tel bouillon que je demandais à toute la troupe de m’appeler Knorr", ajoute-t-il en riant avant de confier que, bien qu’il fît bonne figure, il était des soirs où il se serait bien mis à pleurer en garant sa voiture devant le théâtre. D’autant que, contrairement à d’autres théâtres, la Comédie de Bruxelles ne touche un franc de subvention publique.

La messe était presque dite, l’homme suffoque alors sous les dettes. Ne manquaient plus qu’un contrôle TVA, deux contrôles fiscaux ensuite, dont l’homme ressort aussi blanc qu’un cierge de province pourtant. "Sans verser dans la paranoïa, il faut bien admettre que cela finit par faire beaucoup", ajoute-t-il sans chercher à se faire plaindre non plus.

"À 50 ans, le ciel me tombait sur la tête. En deux ans, j’avais tout perdu."

En tout cas, l’échec de la dernière pièce parachève sa descente en enfer et alors qu’on imaginerait difficilement pouvoir charger plus encore la barque, Daniel Hanssens perd successivement la maman de ses enfants ainsi que son frère en une semaine de temps. "À 50 ans, alors que j’avais toujours espéré pouvoir me poser et profiter un peu de la vie et de mes enfants, le ciel me tombait sur la tête. En deux ans, j’avais tout perdu." 1.000 euros pour vivre, les huissiers tous les mois, deux enfants et le moral au plus bas, l’homme coule, enseveli par sa situation qui lui semble inextricable. "Jusqu’au moment où je me suis dit que je devais inverser la situation, enrayer le cours des événements en me disant que moi aussi, j’avais droit au bonheur."

Alors que beaucoup lui conseillent de se mettre en faillite et de recommencer l’aventure autrement, Daniel Hanssens refuse tout net. "Je ne pouvais pas faire cela à ces gens qui m’avaient fait confiance et avec lesquels je souhaitais continuer à travailler ensuite." Malgré la déflagration, il prend son bâton de pèlerin et appelle un à un ses créanciers pour leur avouer qu’il ne pourra pas payer, "pas tout de suite" mais qu’il le jure, un jour, il remboursera toutes ses dettes. "Ce jour-là, j’ai compris que je pouvais demander de l’aide aussi. Et à ma grande surprise, 90% des gens à qui je devais de l’argent m’ont suivi." Dans l’aventure, il perd sa banque et certains qu’il pensait être de vrais amis. "Ce genre d’expériences permet de faire le tri", lâche-t-il alors, sans même une ondée d’amertume, confiant préférer regarder du côté des "amis qu’il a trouvé".

©Kristof Vadino

S’il en a passé des nuits noires et des matins sans trouver de raison de se lever, Hanssens explique que le secret pour s’en sortir – au-delà du soutien et de l’amour de ses proches – c’est de ne "jamais regarder la montagne mais se concentrer sur les étapes à franchir jour après jour", et si c’est le théâtre qui l’avait "mis dedans", c’est par lui également qu’il s’en sortirait. "Au lieu de passer mon temps à colmater les brèches et à me battre contre les huissiers, je me suis concentré sur ce que je savais faire: des spectacles de qualité. Et pour la première fois, j’ai dû me faire confiance."

Une banque lui consent un prêt "bullet" (qu’il prononce "boulette"), qui lui permet de ne rembourser que les intérêts pendant 2 ans, Hanssens relance alors des spectacles et avant que l’échéance ne tombe, il a déjà remboursé tout le monde. De cela, l’homme est fier quand même, comme d’avoir réalisé pas mal de choses dans sa vie "sans avoir un balle pour le faire". Même si cela n’a pas toujours été simple, l’homme de scène et de plateau confie avoir une vision de la vie proche de celle qu’on aurait à la plage. "Comme le sable, on passe son existence à travers un tamis: au final, les crasses tombent et nous ne gardons que le beau."

Devant lui, un rôle qu’il prépare pour un casting prévu le lendemain. L’acteur confie être persuadé que "si dans la vie, quelque chose ne se fait pas, c’est qu’il y a toujours une très bonne raison"; d’ailleurs, c’est un tort que d’accorder autant d’importance à ce que les gens pensent.

Posant les mains sur la table, Daniel Hanssens conclut cet entretien en expliquant que si pour les autres, il a sans doute rencontré beaucoup d’échecs, pour lui, il n’en est rien. Car comme Nelson Mandela qu’il cite dans un large sourire: "Moi, je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends."

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