"Un de mes plus gros échecs est d'avoir voulu quitter ma femme pour une autre"

©Kristof Vadino

Lionel Rigolet, le chef du restaurant étoilé Comme chez Soi, nous parle de ses échecs professionnels, personnels et scolaires... et en relativise certains qui paraissaient pourtant insurmontables à l'époque.

La veille des congés de Toussaint, la chasse bat son plein. A gauche le chaud, à droite le froid, au centre Lionel Rigolet bichonne ses chevreuils avant le service de midi. Sur les murs de la cuisine courent les autographes, dessins ou photos; autant de souvenirs de clients célèbres qui, depuis des décennies, s’attablent au Comme chez Soi quand ils n’y laissent carrément pas leur rond de serviette.

Complice et fier, le chef déballe alors le nom de toutes ces stars qui, de Leonardo Di Caprio à Michel Sardou, ont fréquenté l’établissement. "Il y a des autographes vieux de plus de 40 ans, ils datent de l’époque de mon beau-père." Pierre Wynants, celui qui transforma le restaurant de son papa en haut lieu de la gastronomie bruxelloise. Plutôt sentimental, Rigolet confie que sa rencontre préférée reste sans doute celle avec le pilote Lewis Hamilton, un homme qu’il admire, mais aussi le seul client qui souhaitait poser avec le chef "D’ordinaire, c’est moi qui le demande. Ca m’a touché à un point que vous ne pouvez même pas imaginer!"

Grand, musclé et bronzé, sans son tablier, Rigolet ferait un peu songer à un footballeur, du genre chic et prisé. Avant de passer à table et de confier ses plus beaux échecs, le chef noue, dénoue et renoue son tablier, vérifie ensuite la tenue de sa chemise avant de s’installer, jambes et bras croisés dans ce petit bureau situé au milieu des cuisines en acier poli. "Drôle de thématique, votre truc! Heureusement, qu’on en a tous!" lâche-t-il l’air de se rassurer.

"Le monde s’est écroulé sous nos pieds, d’autant que le directeur nous prévenait que si je ne me montrais pas à la hauteur, on n’hésiterait pas à m’en retirer une seconde l’année prochaine."

Derrière lui, de vieux Larousse culinaires se disputent les étagères avec les grands noms de la nouvelle cuisine, un décor plutôt discret qui n’est pas sans rappeler que "créativité" et "héritage" peuvent faire bon ménage. Sans attendre la première question, le chef tire au but: "Mon plus gros échec, c’est la perte de notre 3e étoile. Trois semaines plus tôt, j’étais élu Meilleur Chef de l’Année au Gault & Millau (2007), la perte de l’étoile a tout gâché." Rigolet plante alors la scène de la disgrâce dans les bureaux Michelin à Paris où, beau-papa et lui se rendaient pour annoncer officiellement le passage du témoin. "Le monde s’est écroulé sous nos pieds, d’autant que le directeur nous prévenait que si je ne me montrais pas à la hauteur, on n’hésiterait pas à m’en retirer une seconde l’année prochaine."

Un très gros choc pour le duo, mais pas de dispute non plus; plutôt un sentiment de révolte face à un échec qu’ils mettront tous deux plus d’un an à digérer. Si à chaud Rigolet le vivait comme un drame personnel, à froid il se dit que finalement ce n’était peut-être si mal que cela. Lui, cela faisait 17 ans qu’il apprenait auprès de ce beau-père, "un très grand Monsieur" mais qui sans doute ne lui laissait peut-être pas assez de place. Deux générations en cuisine, deux visions et deux hommes désireux chacun de "faire à sa manière". Inévitablement, cela crée des tensions. "Cela s’est peut-être répercuté sur notre cuisine…" suspend-il alors d’un regard bas.

Parlez-nous de vos échecs

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Après la "déchéance", place à la reconquête! Rigolet subit une pression folle, d’autant que tous sont persuadés de voir revenir le macaron l’année suivante. Lionel met les bouchées doubles et devient rapidement invivable et désagréable avec à peu près tout le monde. En parallèle, le second de cuisine – en poste depuis plus de trente ans – décide de rendre son tablier pour profiter d’un repos bien mérité, une page se tournait sans doute.

Plutôt en verve, Rigolet pose alors les mains sur la table et plantant son regard dans le nôtre ajoute: "Et encore, tout cela ce n’est pas le pire." C’est bien connu, comme le disait Chirac, "les emmerdes ça vole en escadrille" et planté au milieu de son restaurant, Rigolet venait d’assister au décollage. Mal dans sa cuisine, mal dans son couple, le chef se met à sortir de plus en plus. "Vous savez comment ça va, on rencontre une autre fille, on pense qu’on est amoureux et puis voilà…"

L’heure d’assumer

D’autant qu’au restaurant, certains se réjouissent et envoient des lettres anonymes à l’épouse ou aux beaux-parents pour dénoncer ses infidélités. L’heure pour Rigolet de cracher le morceau et d’assumer: "Annoncer à la femme de ma vie que je la quittais pour une autre est sans doute l’un des plus grands échecs de ma vie. C’était un samedi après-midi de juin. Le soir, Laurence et moi sommes pourtant venus travailler alors que je partais le lendemain."

"Une thérapie, cela permet de déposer ‘ses poubelles’, toutes ces choses qui ne vont pas, et de repartir mieux."

Trois jours. Trois jours après lesquels la maîtresse le remballe avec ses valises au motif qu’il est toujours amoureux de sa femme. Une seconde claque qui lui fait se rendre compte qu’il était juste "perdu" et qu’il avait oublié à quel point sa femme était belle. Lionel Rigolet entreprend alors une thérapie personnelle et en parallèle une thérapie de couple avec son épouse: "Cela nous a véritablement sauvés, dans un couple c’est du 50/50, Laurence a pris aussi sa part de responsabilités. Une thérapie, cela permet de déposer ‘ses poubelles’, toutes ces choses qui ne vont pas, et de repartir mieux. Aujourd’hui notre couple est plus fort et plus que jamais nous vivons l’un à travers l’autre."

Quand on vit des choses aussi difficiles au vu et au su de tous, les langues se délient, Lionel et Laurence ne comptent plus les histoires de couples "en crise" qui, se sentant en confiance, viennent leur confier leurs problèmes conjugaux: "Aujourd’hui, c’est l’hécatombe, nous sommes les seuls parmi nos amis à ne pas avoir divorcé. Même si cela a été très dur, cette histoire finalement, c’était notre chance."

Rééquilibrage de couple, rééquilibrage des carrières et des aspirations. Le Chef confie à son épouse souhaiter profiter plus de la vie en prenant du temps pour lui et sa famille. A la question "du stop ou encore", Laurence, elle, choisit de persévérer avec le restaurant. "Et je la comprenais tellement, elle avait passé toute sa vie ici. Alors j’ai dit ‘OK, mais sans tes parents cette fois, juste nous deux’."

Car même si Lionel officiait derrière le piano depuis des années, ses beaux-parents n’étaient jamais loin. Le beau-père le prend très mal et ne met plus les pieds au restaurant pendant des mois. "Je le comprenais aussi mais pour moi, c’était difficile de prendre ma place à côté de quelqu’un de si impressionnant. Il faut s’imaginer que quand il entrait dans la cuisine, on entendait les mouches voler. Et moi, j’étais terrorisé à l’idée de mal faire ou de commettre des erreurs." Rigolet raconte qu’encore aujourd’hui, il aurait tendance à se présenter comme le beau-fils de Pierre Wynants, "Même si depuis, je me suis fait un nom aussi."

Sans doute parce qu’il reste un grand timide, sans doute parce qu’il est admiratif devant le parcours de son beau-père, un homme qui s’était fait virer de l’école hôtelière et qui a tellement bien réussi. "Vous voyez, encore un échec!", s’amuse-t-il un peu.

Lionel et sa femme Laurence ©Kristof Vadino

Question échec scolaire, Rigolet confie toujours regretter ne pas s’être accroché à ses cours; pourtant il avait des capacités, mais bon, à 16 ans, il a choisi la facilité en quittant les bancs pour l’école hôtelière. "Si je suis très heureux de ma vie, je regrette d’avoir commencé à travailler si jeune, en quelque sorte, je suis passé à côté de ma jeunesse." Des échecs scolaires qui l’ont pas mal déstabilisé et des études avortées qui, malgré sa réussite, le complexent toujours un peu: "J’aurais voulu être chirurgien pour pouvoir m’occuper des autres, les aider, les soigner et les sauver, ça, c’est resté mon truc. Que ce soit quelqu’un qui se blesse en cuisine ou un gars qui tombe en panne dans les tunnels, c’est plus fort que moi, faut que j’y aille."

On frappe à la porte du petit bureau, c’est beau-papa. Documents sous le bras, il précise d’un air paternel que cet exemplaire est "à classer" et que l’autre doit être "envoyé par la poste". Sourire en coin, ça l’amuse de voir Lionel parler de ses échecs. Le gendre explique en souriant que depuis "leur nouveau départ fin 2010", son beau-père passe encore mais uniquement manger avec des amis.

Ne pas réussir à profiter de la vie

Il reprend alors sur ce qu’il considère comme son plus gros échec actuel: "Ne pas réussir à profiter de la vie." Pourtant, à l’issue de leur thérapie, ils s’étaient jurés avec Laurence de prendre plus de temps pour eux ou la famille. "Je culpabilise à fond, surtout avec mes parents mais je n’arrive pas à quitter le restaurant." Alors oui, de temps en temps, ils participent à des soirées mais toujours pour le restaurant. Comme cette soirée "Justine for Kids" au profit des enfants malades où Rigolet, d’ordinaire économe, a complètement explosé les enchères. "Ça m’a fait tellement plaisir de faire plaisir."

"Je culpabilise à fond, surtout avec mes parents mais je n’arrive pas à quitter le restaurant."

Concernant le troisième macaron, Rigolet conclut que finalement c’était une très bonne chose de l’avoir perdu. Sans cela, il aurait sans doute "pété les plombs et aurait tout quitté un jour". Quant à boucler la boucle en regagnant sa place dans le club ultra-select des 3 étoiles? Un rêve sans doute mais plus une obsession. Car depuis sa thérapie, Rigolet sait que l’important pour lui est avant tout de faire plaisir à ses clients "en les chouchoutant".

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