Yves Sente: "Question échecs, pour moi, Pepper est un chef-d'œuvre"

©Kristof Vadino

Avant, il était au café. Aujourd’hui, il est passé au thé, sans d’ailleurs vraiment se l’expliquer. Et versant notre café dans une tasse Beatles mauve, il explique trouver intéressant de parler des échecs ou toutes ces choses sur lesquelles on ne prend jamais vraiment le temps de s’arrêter.

Alors il a bien réfléchi. D’autant que ces derniers temps, ses nuits sont plutôt blanches. La faute aux insomnies, la faute au scénario sur lequel il planche pour le moment, une des futures aventures de "Blake et Mortimer", la dixième qu’il écrit. Et comme dans toutes les histoires, il y a toujours bien un moment où "ça coince", un endroit où il faut dénouer le nœud pour dérouler l’intrigue. Et ça, ça l’empêche de dormir. "Même si à chaque fois c’est pareil, sur le moment cela me rend dingue et je me dis que jamais je n’y arriverai", explique-t-il, la mine un peu chiffonnée, avant de nous mener dans son bureau, de l’autre côté de cette villa bien rangée.

Installé dans un petit fauteuil, l’esprit aussi bien organisé que ses étagères, Yves Sente découvre une feuille quadrillée. Il y a juste noté "deux ou trois trucs comme ça", pour ne pas perdre le fil de ses idées. "Vous me direz ceux que vous préférez", ajoute-t-il avec sincérité.

"Une très belle collection d’échecs"

Si, comme pour beaucoup, un échec se résume à un objectif que l’on n’a pas réussi à atteindre, Sente explique que, pour un pur passionné comme lui, un échec est toujours grave car, lui, il ne se lance jamais dans une aventure s’il n’est pas certain de pouvoir réussir. Par contre, si en cours de route il se rend compte que "cela ne va pas le faire" ou que son idée est nulle, il n’a aucun problème à rétropédaler. "S’emballer pour une idée, c’est le propre des métiers créatifs. Et si je dois finir par abandonner ce que je pensais être l’idée du siècle, ce n’est pas un échec, c’est une bénédiction."

Profil
  • Qui: scénariste ("XIII", "Blake et Mortimer", "Thorgal"…) et ex-directeur éditorial du Lombard
  • Son plus gros échec: avoir perdu le mensuel "Pepper" qu’il avait créé
  • Morale de ses échecs: ne jamais faire confiance à 100%
  • La leçon de ses échecs: la passion est dangereuse
  • Sa faiblesse: ne pas résister à une belle collaboration
  • Sa devise: le plaisir avant l’ego

Question échec, il y a les gros et les petits. Dans les petits, il y a ces deux années d’université ratées, l’une en fac de droit, à cause d’un chagrin d’amour, l’autre en sciences po, à cause du néerlandais. Ce sont des petits échecs, car quand on se plante à l’université, on sait toujours un peu pourquoi. "En général, c’est parce qu’on n’a pas assez bossé. Sinon, on est un peu con." Ce qu’il y a de difficile, par contre, dans les échecs de jeunesse, c’est qu’on n’a pas vraiment l’habitude de gérer les grandes déceptions. "Alors on tâtonne et on finit par perdre du temps. Et puis il y a les rêves qu’on s’imagine et qui ne correspondent pas toujours à la réalité."

Si enfant il se rêvait dans la BD, c’est en "grand pénaliste" qu’il se voit à 18 ans. Trois ans de droit auront raison de lui, avant qu’il ne bifurque vers les affaires publiques et internationales et se projette alors comme diplomate. C’est bien diplomate, surtout que cela laisse du temps pour écrire, un jour, peut-être. "Sauf qu’en sortant de mes études, je me suis très vite rendu compte que mon diplôme n’intéressait personne", ajoute-t-il en riant franchement, avant de sauter de son fauteuil et de partir à la recherche de quelque chose dans la pièce d’à-côté qui va "certainement vous intéresser".

Il revient et tend alors un gros classeur à deux anneaux. "Une très belle collection d’échecs", explique-t-il fièrement dans un large sourire. Dedans, près de 300 lettres de refus d’employeurs potentiels. Il y a des vieux briscards de la politique, des ONG comme Greenpeace, l’ONU ou Amnesty International et des banques. Tout au bout de la farde, il y a aussi des lettres de refus de maisons d’édition qui étaient vraiment "désolées", mais qui estimaient qu’il n’avait vraiment "pas le profil pour une fonction dans l’édition". Moins de 5 ans plus tard, il devenait pourtant directeur éditorial du Lombard, la célèbre maison d’édition. S’il a gardé tout ça, c’est autant parce que Sente a une mémoire comme un gruyère qu’il rebouche à coup de souvenirs, que pour montrer à ses enfants qu’une carrière, cela ne se construit pas en un claquement de doigts.

"Si je dois abandonner ce que je pensais être l’idée du siècle, ce n’est pas un échec, c’est une bénédiction."

De fait, il y a trente ans, le marché de l’emploi, ce n’est pas la joie. À 26 ans, Sente vaque d’intérim en intérim et broie du noir dans sa chambre chez ses parents. Et puis, il y a l’annonce qui changera sa vie, Le Lombard cherche un rédacteur en chef. Alors qu’il s’apprêtait, faute de mieux, à accepter un job dans une banque japonaise, Sente tente sa chance. Et il est choisi. La BD, il en rêvait depuis tout gosse, explique-t-il avant de sauter à nouveau de son fauteuil et de revenir avec un petit classeur A5 qu’il nous tend. À l’intérieur, 32 pages lignées et margées, remplies de petites cases dessinées, crayonnées, et dont la première annonce "C’étai pendent la guerre". "Ne faites pas attention à l’orthographe, j’avais 10 ans", précise alors le scénariste avant de reprendre le fil de son histoire.

Arrivé au Lombard donc, le challenge est titanesque, la plupart des grands noms sont partis, ne restent que "Thorgal", "Cubitus" et "Ric Hochet" et surtout une perte annuelle de 2 millions d’euros. Si le journal, Hello Bédé (nouvelle mouture du journal Tintin) pour lequel il avait été engagé finit par être arrêté, Sente engrange les résultats comme directeur éditorial. Bâton de pèlerin en main, il fait revenir les grands noms et lance de nouvelles collections. Au bout de quelques années, le bilan affiche + 2 millions d’euros.

Bref, tout le monde est content. Surtout la direction qui estime alors qu’il est temps de "développer" la maison. Sente propose alors un projet de mensuel, "Pepper", que l’on applaudit des deux mains. Deux ans plus tard, le premier numéro est prêt à être imprimé, la pub a déjà commencé et les partenariats sont signés, quand la direction belge fait valoir un refus net de Paris: on arrête tout. "J’étais vert de rage. Non seulement je me sentais trahi, mais j’étais effondré vis-à-vis des journalistes que j’avais débauchés pour ce projet. Heureusement, l’une d’entre eux, Eve-Marie Vaes m’a dit: ‘Allez viens, on va aller le vendre à quelqu’un d’autre ce journal.’" Et ça a marché.

Pepper est repris pour un euro symbolique par Le Soir et RTL et le premier numéro sort 10 jours plus tard. L’aventure Pepper s’arrête pour Sente qui, depuis ce jour, a retenu qu’il ne faut jamais faire confiance à quelqu’un à 100%, pas même à sa direction. "J’aurais dû tout bétonner et vérifier moi-même que Paris nous suivrait jusqu’au bout. En tout cas, question échec, pour moi, Pepper est un chef-d’œuvre."

Aucun regret

De directeur éditorial, Sente passe ensuite à celui de directeur général adjoint, un poste qui l’emballe franchement moins. Heureusement, quelques années plus tôt, il avait postulé anonymement comme scénariste de "Blake et Mortimer", pour qui on cherchait à monter alors une seconde équipe de création. Sente est choisi, les propositions affluent.

Après ça, c’est Rosinski qui fait appel à lui, avant que Jean Van Hamme ne l’adoube pour "Thorgal" et que William Vance le réclame pour "XIII". Si sa double casquette ne posait pas de problème au départ, elle finit par embarrasser la direction du Lombard, qui finit par lui retirer son poste de directeur éditorial d’abord, les autres ensuite. "Même si je les comprenais, cela reste un échec car, aujourd’hui encore, je reste persuadé que je pouvais manager les deux."

Scénariste à temps plein depuis 2011, Yves Sente ne regrette rien. Pas même les petits signaux d’avertissement qui se déclenchaient parfois dans sa tête et qui l’avertissaient qu’il allait se faire lâcher. "C’est compliqué, les signaux. Parfois on ne les voit pas parce qu’on est aveuglé par son objectif, parfois on doit les ignorer pour tenter des choses que notre raison nous interdirait de faire". Et croisant les jambes et les bras, Yves Sente conclut que finalement les échecs sont à double facette: s’ils vous enjoignent à plus de prudence, il arrive qu’ils vous paralysent face aux risques qu’il faut savoir pouvoir prendre. Comme celui de réussir sa vie.

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