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La vallée de la Vesdre revient doucement à la vie

Le site de Corman2, le long de la Vesdre, porte encore les stigmates de la violence des eaux. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Corman et Cabot relancent leur production. Quelques commerces rouvrent. L'activité économique reprend dans la vallée sinistrée, mais le chemin sera encore long.

Sur l'esplanade devant l'un des deux sites de la beurrerie Corman à Limbourg, les grues et les élévateurs disputent la place aux camions-citernes. Derrière la fenêtre embuée d'un des bâtiments, un plafonneur achève de lisser un mur. Pourtant surélevée de quelques mètres par rapport au parking, la bâtisse aux allures de maison patricienne porte encore les marques de l'inondation qui a frappé le site les 14 et 15 juillet derniers.

Mais Vincent Mazy, le directeur général de Corman, se réjouit des progrès accomplis ces dernières semaines. Le 10 novembre, soit presque quatre mois jour pour jour après la catastrophe, une ligne de production a pu redémarrer. Et les 240 membres du personnel de l'usine de Limbourg n'étaient pas peu fiers de recevoir Alex Bongrain, le président et actionnaire de référence du groupe Savencia, propriétaire de Corman. "C'était véritablement une grande fierté pour le personnel de remettre leur outil, leur entreprise en état", assure Mazy.

"C'était véritablement une grande fierté pour le personnel de remettre leur outil, leur entreprise en état."
Vincent Mazy
Directeur général de Corman

Hasard du calendrier, à quelques kilomètres de Limbourg, Thomas Estienne affiche la même satisfaction et la même fierté. Coincée dans un méandre de la Hoëgne en amont de Pepinster, l'usine Cabot qu'il dirige produit à nouveau sur une de ses deux lignes. "Cela ne représente encore que 10% de notre capacité et uniquement pour les mélanges spéciaux. Mais c'est plus que symbolique!", se réjouit-il.

"Hier... et une éternité"

Vincent Mazy se souvient encore avec une émotion palpable de ces 48h de la mi-juillet. "À 8h du matin, tout était encore normal, mais à 11h30, on a dû arrêter la production, et le comité de direction est passé en gestion de crise: une organisation quasi militaire, très directive; la sécurité avant tout", raconte-t-il. Dans le milieu de l'après-midi, les derniers employés quittent Corman 2, le site de stockage et de soutirage, les pieds dans l'eau. Ne reste qu'un vigile qui garde le pont d'accès. "Vers 2h du matin, il entend un grondement sourd dans la vallée. Il n'a eu que le temps de sauter dans sa voiture et de remonter sur le versant, quand la première vague a frappé l'usine. La seconde a 'achevé le travail' une heure plus tard", dit-il avec la voix encore tremblante.

"C'était il y a quatre mois... Hier et une éternité", constate Estienne qui se souvient avoir donné l'ordre d'évacuation de l'usine le 14 juillet à 11h, "quelques minutes avant d'être pris au piège sur le site. J'ai fermé la dernière vanne de gaz et je suis parti dans 50 cm d'eau. J'ai encore en tête les sirènes qui hurlaient un peu partout sur le site..." À son retour, 48h plus tard, sa principale crainte était les dégâts occasionnés aux tiers. "Les points critiques, comme les citernes d'huile, étaient saufs." Par contre, le site est inaccessible, bloqué par des décombres sur une centaine de mètres. Estienne fait appel à son réseau pour trouver un bull qui ouvrira un premier passage. Le personnel présent s'organise. "A posteriori, cela m'a rappelé mes années scout... Il faut veiller aux besoins de base: boire, manger, disposer d'une toilette et mettre au point un plan d'action."

L'heure des comptes

Et après le nettoyage de leur propre site, les personnels des deux entreprises se sont aussi mobilisés pour déblayer les rives en aval et récupérer une partie de leurs stocks emportés par les flots. Depuis, Corman a fait ses comptes: quelque 75 millions de pertes, couvertes à hauteur de 10 millions par les assurances. 20 millions de stocks emportés, des dommages aux bâtiments et aux machines évalués à 27 millions. L'un des principaux postes est celui du personnel (16 millions), notamment en raison du complément de salaire offert par l'entreprise pour garantir un salaire net équivalent.

75
millions
Corman a fait ses comptes: quelque 75 millions de pertes couvertes à hauteur de 10 millions par les assurances.

L'unité de production de Cabot a pu bénéficier de la couverture d'assurances du groupe de colorants plastiques, qui prend en charge jusqu'aux pertes d'exploitation. Le matériel endommagé est couvert en fonction de sa valeur de fonction sans tenir compte de la vétusté éventuelle. "Nous avons eu aussi un support utile en matière de gestion de crise et de sinistre", reconnaît Estienne. L'ensemble des tableaux d'arrivée électrique ont ainsi été refaits à neuf (et surélevés...). Après évaluation des dégâts, certains fournisseurs ont également mis la priorité sur les entreprises sinistrées, comme Cabot.

De l'utilité pour Cabot comme pour Corman de faire partie d'un groupe solide en termes de supports financier, technique et même psychologique. Les personnels des différentes entités qui les composent à l'international se sont d'ailleurs mobilisés via des cagnottes au profit de leurs collègues belges.

Livraisons

Si la production reprend encore en mode mineur, mais dans de parfaites conditions d'hygiène, il faudra encore attendre l'été prochain pour que l'usine de Limbourg retrouve 80 à 90% de sa production. "Mais nous pourrons à nouveau livrer certains de nos clients d'ici quelques semaines", assure Mazy. Jusqu'ici, Corman paraît au plus pressé pour satisfaire ses clients industriels, soit près de 50% de son chiffre d'affaires, dont il est souvent le seul fournisseur. "Comme Corman 1 est resté opérationnel, nous pouvions assurer certaines étapes de la production. Mais pas jusqu'au produit fini. L'urgence maintenant, c'est de revenir dans les rayons des supermarchés et retrouver la place qui est la nôtre depuis 85 ans."

"Il faut définir des priorités", note Thomas Estienne. "Pour nous, le plus urgent était de remettre en état la plus petite ligne de production. C'est la plus récente – quatre ans – et donc plus facile pour retrouver les pièces. La ligne principale est plus ancienne et ne correspond plus aux standards actuels. Il faudra donc revoir certaines spécificités techniques. Sous réserve des disponibilités chez les fournisseurs, nous espérons un redémarrage en janvier."

Pas de délocalisation

"Si les bâtiments avaient bougé, la question de la délocalisation se serait posée. Et il s'en est fallu de peu."
Thomas Estienne
Directeur général de Cabot Plastics Belgium

Cela valait-il la peine de rénover et de relancer l'outil à ces endroits menacés? "L'usine 1, qui prépare les recettes de produits finis, et la station d'épuration sont toujours opérationnelles. La question d'une délocalisation ne se posait donc pas. Par contre, à plus long terme, nous réfléchissons à la manière d'écarter du bord de la rivière l'usine 2 qui abrite le soutirage et les stocks. Nous avons mandaté des acteurs économiques dans ce sens, mais ce sera de toute façon très proche du site actuel."

Même analyse du côté de Cabot. "Le site de Pepinster représente 30% de la capacité de production du groupe et elle ne peut pas être délocalisée du jour au lendemain sur d'autres sites du groupe", note Estienne. Par contre, si les bâtiments avaient bougé, la question aurait été différente. "Et il s'en est fallu de peu. La rivière a mangé près de 6 mètres de berges, jusqu'aux fondations du bâtiment principal..."

Le résumé

  • Corman et Cabot Plastics sont deux employeurs importants de la Vallée de la Vesdre.
  • Ravagées par les inondations, les deux usines ont relancé cette semaine une partie de leur production.
  • Mais il faudra encore attendre quelques mois pour retrouver le rythme de croisière.

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