Jodie Devos: "La musique ne s'arrête jamais dans ma tête"
Suite au décès tragique de la soprano belge Jodie Devos, fauchée par un cancer à 35 ans, nous republions le grand entretien qu'elle nous avait accordé et qui dit tout de la jeune femme talentueuse et généreuse qu'elle était.
Elle pourrait se construire un personnage, elle qui les chante et les joue avec une telle flamme chez Mozart, Gounod, Offenbach, Rossini… Ou s’inventer la biographie standard du musicien tombé dès le berceau dans le chaudron classique, choyé par des géniteurs férus de grande musique. Raté. Les parents de Jodie Devos, qui a grandi à Neufchâteau, étaient producteurs de foie gras "et à la maison, on écoutait de la pop et du rock. J’adorais cela." A 10 ans, dans la voiture qui l’emmène à l’école, c’est la cassette de Led Zeppelin et le célèbre "Kashmir" qui créent "la folie pure à bord!" A 15 ans, Queen prend le relais, avec "Le Presbytère" de Béjart. "J’ai regardé la vidéo un million de fois parce que j’adore la danse. Queen y croise Mozart. Je me suis précipité sur ‘Made in heaven’ et ‘A Night at the opera’". Souvenir d’adolescence: "J’y puisais une énergie incroyable, qui me permettait d’avancer en m’ancrant dans ce que j’étais."
Musique
Jodie Devos
Note: 5/5
"Offenbach Colorature"
1 CD Alpha
Voilà qui est dit. Sourire limpide, simplicité désarmante, Jodie Devos, soprano colorature aux aigus de cristal, préfère au jeu de la diva celui de la vérité: "Je n’ai rencontré la musique classique pour de bon que vers mes 16 ou 17 ans. Eh oui…!" Jusque-là, elle chantait, bien sûr, et depuis toujours, mais de la chanson française, dans le registre de Maurane et de Zazie.
Graal parisien
Son parcours fascine d’autant plus. Ses études à l’IMEP de Namur et un master à la Royal Academy of Music de Londres la mènent vers le Reine Elisabeth. Nous sommes en 2014, c’était hier. Elle a la voix chaude et expressive, un ambitus très étendu, un goût évident pour la haute voltige et un sens inné de la scène. Le public craque, le jury aussi, avec une deuxième place légitime. Elle intègre la même année l’académie de l’Opéra-Comique de Paris. Son agenda se remplit, les projets s’accumulent. Cinq ans plus tard, même si elle n’a pas oublié sa Belgique natale, c’est la France qui la phagocyte, de Paris à Montpellier, de Tours à Lille. Elle accepte ses rôles à l’instinct, Rosine dans "Le Barbier de Séville", Suzanne dans les "Noces de Figaro", Adèle dans "Le Comte Ory", Amour dans "Orphée et Eurydice"…
Inoubliable, elle l’est aussi en Lakmé, offrant au personnage de Delibes une épaisseur inattendue. Peut-être parce que c’est l’un de ses opéras fétiches, "d’une beauté absolue, magique, avec une musique d’une très grande richesse harmonique". Elle avoue dans la foulée que le célèbre air des clochettes n’est pas son préféré. "Écoutez plutôt le final", conseille-t-elle… avant de le chanter. Un passage à l’acte qui nous ravit, mais ne la surprend plus: "Parfois, j’ai l’impression que je m’exprime mieux en chantant. La musique ne s’arrête jamais dans ma tête. Quand je ne parle pas, quand je suis sur ‘pause’, je l’entends toujours…"
Une Reine redoutable
Ces jours-ci, c’est un autre rôle, l’un des plus célèbres de l’opéra, qu’elle va endosser, celui de la Reine de la Nuit, lors de la reprise de la "La Flûte enchantée" dans l’excellente mise en scène de Robert Carsen. Elle l’a déjà interprétée, cette sombre Königin, mais cette fois, ce sera à l’Opéra Bastille – près de 3.000 places – et pour 14 représentations. Sacré défi. "Lucia Popp disait que l’on avait une relation d’amour et de haine avec la Reine de la nuit. On adore ce rôle quand on se sent bien. Mais si on n’est pas en harmonie avec soi-même, on le hait car il est difficile à gérer." En cause, bien sûr, le fameux contre-fa, stratosphérique. "Si l’on rate celui du premier air, bien plus difficile que celui du second, qui est le plus connu, on commence à détester le rôle, lâche-t-elle avec un sourire résigné. D’autant qu’il réclame autant d’aigus que de graves, et toujours dans la colère. Or la technique ne suffit pas pour le réussir, car il exige également un grand investissement dramatique pour traduire toutes les émotions du personnage."
"Je n’ai rencontré la musique classique pour de bon que vers mes 16 ou 17 ans. Eh oui…!"
Pas de panique, elle s’y est préparée, portée ici par "la très belle vision que Robert Carsen a de cette femme, sans doute un peu manipulatrice, mais qui n’est pas un monstre de rancune."
Rien à voir avec la Reine de la version Castellucci, plus clivante, que Jodie défendait à La Monnaie il y a quelques mois. D’où la question rituelle: quel regard porte une chanteuse lyrique sur les metteurs en scène dont elle ne partage pas forcément la vision? "Cela peut créer de la frustration, admet-elle, mais cela ne change rien à votre obsession de professionnalisme. Cela dit, il m’est arrivé, lorsque deux propositions tombent en même temps, de délaisser une salle prestigieuse au profit d’un projet monté par un metteur en scène avec lequel j’avais vraiment envie de travailler."
L’aveu, carré, tranche sur l’air du temps et l’obsession carriériste. Mais le choix de la Chestrolaise montée à Paris, c’est celui de l’épanouissement dans un art où la sensibilité est exacerbée et la prise de risque incessante. Car Jodie, bosseuse impitoyable avec elle-même, reconnaît ne pas toujours avoir confiance en elle à 100%. Alors, elle fait sienne la leçon de Joyce DiDonato, immense mezzo américaine dont les masters classes pour les jeunes chanteurs sont une référence: "Un échec signifie pour moi l’obligation d’aller plus loin. C’est ce que Joyce appelle la petite voix intérieure. Elle peut être très méchante avec moi, cette petite voix. Mais elle me rappelle que je dois me battre contre moi-même, et pas contre mes collègues. La seule personne qui peut faire mieux, c’est moi. Si je rate une note essentielle, j’estime que ma prestation est loupée, même si le public ne s’en rend pas compte. Je n’ai pas la vision d’ensemble du spectateur, mais juste le moment présent. Or le corps mémorise très fort ce qui se passe sur scène. C’est là qu’il faut renforcer son mental. On sous-estime l’importance de ce facteur dans le métier de chanteur."
Mental en acier
Cela tombe bien, le sien est en acier – "cela se travaille" – et un caractère plutôt optimiste. "J’ai appris à me pardonner. Et puis, j’ai encore tant de choses à apprendre, sur moi, la scène, la musique…" Propos sincère, qu’elle valide par une révélation amusée: "Il y a un mois à peine que j’ai découvert par hasard le somptueux mouvement lent du concerto de Ravel, interprété par Martha Argerich. Je ne savais pas que c’était un tube! Cela a fait rire quelques amis…"
L’amitié, parlons-en, dans un milieu qui ne passe pas pour le plus facile à conquérir. Elle s’y est pourtant faite une complice de choix – la soprano française Sabine Devieilhe, autre étoile montante – avec laquelle elle partage la même vision du boulot: "L’art lyrique a aujourd’hui besoin de simplicité, d’honnêteté. La star figée appartient à un autre temps. La nouvelle génération, chanteurs ou musiciens, est très accessible.
C’est une façon de dire au public que tout est possible." Pas question pour autant de lui faire sentir tout le travail qu’il y a derrière l’apparente évidence d’un grand air. "Tout cela doit paraître facile!", assène-t-elle. Démonstration éclatante avec son premier CD solo, "Offenbach Colorature", largement primé. C’est un festival d’airs vertigineux, fruité et généreux, drôle et profond à la fois, servi avec une élégance parfaite et un naturel époustouflant. Jodie, quoi.
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