nécrologie

Albert Frère (1926-2018)

Albert Frère a quitté à tout jamais la scène des marchés financiers. A 92 ans, lui, qui s’était juré de ne jamais s’arrêter de travailler, le voilà désormais condamné à laisser à ses principaux collaborateurs le soin de poursuivre son travail.

"Groupe Bruxelles Lambert (GBL) a la tristesse d'annoncer qu'Albert Frère, Président d'Honneur et actionnaire de contrôle conjoint de la société, s'est éteint ce jour à l'âge de 92 ans", annonce ce lundi matin GBL

Albert Frère faisait partie de cette trempe de gestionnaires autodidactes et capables de transformer, sans baguettes magiques, une acquisition en affaire en "or". L’opération qui marquera pour longtemps encore les esprits est celle qui concerne la cession de 30% de RTL Group contre 25,1% du capital de l’Allemand Bertelsmann. Cette transaction avait permis de faire entrer dans les caisses de GBL une plantureuse plus-value de 2,378 milliards d’euros en 2006, en 5 ans à peine ! "Le meilleur deal que je n’ai jamais connu à ce jour", s’était d’ailleurs exclamé quelque temps plus tard l’Américain Henry Kravis, cofondateur du célèbre fonds d’investissement KKR en 1976, et que Frère avait rencontré quelques années plus tôt.

Retour en vidéo sur la carrière d'Albert Frère

Albert Frère (1926-2018)

Des petits clous à GBL

Marchand de clous à l’âge de 21 ans dans sa région natale de Charleroi pour les Etablissements familiaux Frère-Bourgeois, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Albert Frère était parvenu en un demi-siècle à faire évoluer les affaires commerciales de la famille en un véritable empire financier. La valeur de GBL, l’entité de la sphère Frère-Bourgeois cotée en Bourse, est actuellement valorisée à 15 milliards d’euros. Ce holding fait partie Bel 20, et cela depuis la création de l’indice au début des années 1990.

13,1
milliards d'euros
13,1 milliards d'euros, c'est la capitalisation de GBL en ce début décembre


La chance de Frère, ou plutôt son flair, lui avait indiqué de céder à l’Etat belge, en 1983, les intérêts que les membres de sa famille détenaient dans la sidérurgie. Juste avant que le secteur de l’acier ne plonge dans sa pire crise de ces dernières décennies. Cette opération lui a permis ainsi de disposer à l’époque d’une cagnotte enviable de 27,8 millions d’euros. Un trésor de guerre qui lui a ouvert les portes de la haute finance.

Albert Frère accompagné de sa fille Ségolène et son gendre Ian Gallienne, en 2014. ©AFP

Sa rencontre, peu de temps auparavant, avec le Baron Léon Lambert avait été déterminante pour la suite de sa carrière. A la recherche d’un investisseur qui accepterait de recapitaliser GBL, endetté à l’époque à hauteur de 500 millions d’euros, Léon Lambert avait suggéré à Albert Frère de monter à bord du holding. En échange d’une participation de 35% et du contrôle de la direction de la gestion des affaires –Frère ne pouvait pas faire autrement que de jouer au chef d’orchestre-, les membres de la famille Frère ont accepté de débourser 64,5 millions d’euros. C’était en février 1982.

La famille Frère était montée à bord de GBL en compagnie du richissime Canadien Paul Desmarais Sr (Power Corp) qui cherchait justement à investir en Europe, et avec qui Albert Frère avait monté l’opération " l’Arche de Noé " en 1981. Cette opération mise au point lors de la vague de nationalisation de pans entiers de l’économie française décidée par François Mitterrand, visait à sortir la filiale suisse du groupe bancaire français Paribas du périmètre de sa maison-mère française en 1981. En vain toutefois. Elle s’était conclue sur un échec. Les deux complices ne se sont pas pour autant séparés. Ils ont poursuivi leur collaboration via le holding suisse Pargesa, auquel ils amarreront GBL.   

Pendant plus de trois décennies, sous son impulsion, GBL est devenue une des plus grandes holdings d'Europe. Ses qualités professionnelles et humaines ont profondément marqué notre groupe.
GBL


L’ère GBL

Une fois installé à la direction de GBL, Albert Frère ne s’est pas empressé de bouleverser la composition du portefeuille de GBL, même si des participations ont été réduites dans le but de réduire le niveau d’endettement du holding. A l’époque, GBL détenait déjà des participations dans PetroFina, la Banque Bruxelles Lambert (BBL) et l’assureur Royale Belge.

  • 4 février 1926: naissance à Fontaine-L’Evêque
  • 1956: premières acquisitions dans la sidérurgie wallonne
  • 1970: création de Frère-Bourgeois
  • Février 1982: Frère et Desmarais entrent via Pargesa dans le capital de GBL
  • 1983: vente des intérêts de la famille dans la sidérurgie (vente à l’Etat de Frère Bourgeois Commerciale – c’est Jean Gandois qui négocie pour le compte du gouvernement belge) accord le 17 octobre 1983
  • Février 1990: faillite de Drexel Burnham Lambert – GBL amortit pour 3,2 milliards de FB de pertes
  • 1994: Albert Frère est fait baron par le roi Albert II
  • Septembre 1996: vente des 25% de GBL dans Tractebel à la Société Générale et entrée de GBL dans Suez
  • Novembre 1997: vente par GBL de sa participation de contrôle dans BBL à ING
  • Mai 1998: Albert Frère (GBL) cède la Royale Belge à Axa
  • Décembre 1998: GBL vend ses 30% dans Petrofina à Total et reçoit en échange 8 ou 9% de Total Fina
  • Février 2000: Cession de 29,9% de RTL Group contre 25,1% de l’Allemand Bertelsmann (opération initiée par Didier Bellens)
  • 2006: cession par GBL de la participation dans Bertelsmann et entrée dans le capital de Lafarge et Pernod Ricard
  • 2012: arrivée de Lamarche et Gallienne comme administrateurs délégués de GBL – Albert Frère cède la présidence du conseil à Gérald Frère, mais reste CEO
  • 2013: GBL commence à réduire sa participation dans GDF Suez et Total
  • Juillet 2013: prise de participation dans Umicore
  • 2015: investissement dans Ontex et Adidas
  • 28 avril 2015: fin de la vie opérationnelle d’Albert Frère (il renonce à sa fonction de CEO)
  • 3 décembre 2018: décès d'Albert Frère

Il a fallu attendre les années 1990 pour assister à une large recomposition du portefeuille. Encore sous le coup de la déroute, en 1988, de Drexel-Burnham Lambert aux États-Unis dans la foulée de la chute du roi du "Junk Bond" de l’époque, Michaël Milken, Albert Frère a commencé par céder ses participations dans les institutions financières. La compagnie d’assurance Royale Belge a été vendue à l’assureur français UAP,  repris à son tour quelque temps plus tard par un autre assureur français AXA. La banque BBL a pour sa part été cédée au Néerlandais ING. Toutes ces opérations ont eu lieu à la fin des années 1990.

En 1990, 36% du portefeuille de GBL était constitué de sociétés actives dans les services financiers. C’était trop pour quelqu’un qui, comme Albert Frère, trouvait que ces activités étaient difficiles à contrôler. Il leur préférait nettement des participations dans des entreprises industrielles, en particulier celles actives dans l’énergie, comme Tractebel et Petrofina et dont il détenait un cinquième de leur capital.

Vision paneuropéenne

Frère avait pressenti le mouvement de concentration qui allait déferler sur l’Europe, notamment dans le domaine financier, et qui a remis en question les schémas traditionnels du secteur. "Il était donc particulièrement important de prendre les devants, et de se préoccuper de la transition de nos filiales vers des ensembles plus larges et plus puissants", avait-il déclaré dans une interview à L’Echo, en mai 1998. Une philosophie qui s’est étendue à d’autres participations, comme celles détenues dans Tractebel et Petrofina.

"C'est une perte, Albert Frère est devenu une grande figure du capitalisme et du monde des affaires belges. Au cours d'une vie bien remplie, il a eu une influence significative au cours de la crise sidérurgique et dans des sociétés importantes comme Petrofina, Tractebel..."
Etienne Davignon
Ancien président de la Société Générale de Belgique

Cette façon de voir les choses a en quelque sorte donné naissance à une des techniques d’investissement privilégiées de Frère:
- prendre une part importante dans une société moyenne en Belgique,
- la troquer pour une plus petite dans une grande société étrangère tout en participant à la gestion de celle-ci
.

Les exemples les plus éloquents ont été la cession de 25% de Petrofina contre près de 8% de Total, ou celle de 25% de Tractebel contre 9,5% de Suez.  

En 1999, les participations détenues dans les groupes français Suez, Total Fina, Imétal (devenu entretemps Imérys) et luxembourgeois CLT – UFA (RTL), constituaient 96% du portefeuille de GBL.

Là ne se sont pas achevées les opérations capitalistiques chez GBL. Parmi les plus importantes réalisées par la suite, on retiendra celle d’Electrafina qui avait absorbé GBL, pour se renommer en GBL. C’était en 2001. Un peu plus tard, c’était au tour de la participation dans la CLT – UFA de faire l’objet d’un échange contre 25,1% du capital de l’Allemand Bertelsmann. Et une fois cette participation recédée à Bertelsmann en 2006, GBL s’était lancé dans l’acquisition de 21,05% du capital du cimentier français Lafarge, et de 8,69% de celui du fabricant de boissons alcoolisées Pernod Ricard.

"Je ne grimpe pas par la fenêtre"

Albert Frère et Bernard Arnault. ©Photo News

Les relations conviviales et les amitiés qu’Albert Frère entretenait avec un certain nombre d’hommes politiques (Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy,...) et de dirigeants d’entreprises comme Paul Desmarais, Gérard Mestrallet et Bernard Arnault, l’ont aidé à tisser sa toile dans les affaires. C’est Félix Rohaty, ambassadeur des États-Unis en France de 1997 à 2000, qui disait de lui qu’ "Albert Frère était toujours écouté, sans pour autant parler de trop".
 

Une qualité qui devait à coup sûr rassurer à la fois les managements des sociétés dans lesquelles il prenait une participation. L’homme de Gerpinnes qui, rappelons-le au passage, avait été fait baron par le roi Albert II en 1994,  n’avait pas l’habitude de s’imposer envers et contre tout, mais cherchait plutôt à être accepté, voire coopérer. "Je ne grimpe pas par la fenêtre", se plaisait-il à dire pour résumer sa manière d’investir. "L’essentiel, c’est que nous soyons acceptés par le management". "Nous allons là où nous pouvons tenir un rôle d’accompagnement du management à réaliser une certaine stratégie", expliquait en 2007, Thierry de Rudder, celui qui était considéré comme le bras droit d’Albert Frère chez GBL. De Rudder était administrateur délégué jusque fin 2011, au même titre que Gérald Frère, son fils et en même temps beau-frère de de Rudder. Gérald Frère est depuis 2012 président du Conseil d’administration de GBL.

Pour le reste, Albert Frère a construit sa fortune en faisant preuve de patience. Sa politique était de toujours investir pour le long terme. "Frère n’a jamais été concerné par la performance à court terme des actions des sociétés qu’il contrôle", disait encore Thierry de Rudder.  

Albert Frère a vécu sa dernière assemblée générale des actionnaires en tant qu’administrateur délégué le 28 avril 2015. Il a laissé à Gérard Lamarche et à son gendre Ian Gallienne, toujours aux manettes de GBL à ce jour, le soin de poursuivre sa tâche sous l’œil avisé de son fils Gérald président du holding. Au même moment, sa fille Ségolène Gallienne et son petit-fils Cédric prenaient place au conseil d’administration. La relève est assurée.

Albert Frère et Nicolas Sarkozy, en 2004. ©BELGA

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