La filière bovine redessinée par la distribution

Image d'illustration, à l'abattoir de l'Aisne ©Thomas De Boever

Suite aux fraudes découvertes à l’abattoir de Veviba, les grands distributeurs, arrêtent ou suspendent leur collaboration. Ahold Delhaize, Colruyt, Carrefour, Cora et Lidl changent de crêmerie. Mais pour aller où? Ce lundi, à la Chambre, les commissions Santé et Economie aborderont le dossier Veviba.

Depuis le déclenchement de l’affaire Veviba, il y a dix jours, certains acteurs du secteur de la viande bovine fournissent un maximum d’informations en jouant à fond la carte de la transparence, tandis que d’autres préfèrent se taire dans toutes les langues. C’est le cas, entre autres, des groupes actifs dans la grande distribution qui, pour bien fixer les choses, sont responsables d’environ 70% des ventes de viande bovine en Belgique. Plusieurs d’entre eux sont impactés par la crise, soit directement parce qu’ils traitaient avec l’abattoir Veviba de Bastogne, soit indirectement parce qu’ils collaboraient avec un autre abattoir du groupe Verbist ou qu’ils se fournissaient auprès d’un tiers qui travaillait avec l’un de ceux-ci. Parmi les six distributeurs identifiés, trois ont décidé de communiquer clairement sur leurs nouveaux choix de partenaire(s) pour l’abattage et, le cas échéant, pour la découpe des carcasses, tandis que les trois autres ont préféré rester discrets. Un mutisme justifié, disent ces derniers, par la pression concurrentielle et la curiosité – selon eux – excessive de leurs rivaux…

Delhaize, Cora et Carrefour communiquent

Au rang des bons élèves (en communication) figurent Ahold Delhaize, Cora et Carrefour. Dans le fond de la classe, on rangera Colruyt, Lidl et Match. Ce sont les six distributeurs a priori les plus concernés.

"Outre Veviba, on travaillait déjà avec Derwa et Hemelaere. On a tout redirigé vers les deux premiers."
Roel Dekelver
Porte-parole, ahold delhaize

Ahold Delhaize utilisait non seulement l’abattoir Veviba de Bastogne, mais aussi deux autres, Derwa à Jupille (Liège) et Hemelaere (Opwijk). Il a redirigé l’ensemble de ses bêtes vers ces deux derniers. Les tâches de découpe qu’il faisait réaliser à Bastogne sont désormais assurées par la société Debaenst, à Mouscron.

Cora recourait aux services de Lanciers, l’abattoir du groupe Verbist établi à Rochefort. Par mesure de précaution, il a redirigé ses commandes vers Derwa, "qui pourra absorber sans problème nos volumes", précise le porte-parole Luc Janssens. Pour la découpe, il collaborait avec la société Viangro. "Viangros reste notre fournisseur", ajoute-t-il. Cora achetait par ailleurs quatre produits à Veviba (des hamburgers): il a également arrêté ce courant d’affaires pour s’adresser à d’autres fournisseurs.

De son côté, Carrefour coopérait avec Adriaens, un abattoir de Zottegem racheté l’an dernier par Verbist. Bien que les contrôles de qualité réalisés sous sa houlette (lire ci-contre) n’aient détecté aucun problème chez Adriaens, le géant de la distribution a suspendu sa relation contractuelle avec lui, le temps de l’enquête. Il a élu Euro Meat Group, à Mouscron, pour reprendre en charge l’abattage des bêtes qu’il achète aux éleveurs. Carrefour assume lui-même les opérations de découpe de viande dans ses principales implantations. Pour les autres, il passe par les firmes Viangro ou Vandenbogaerde.

Colruyt et Lidl discrets

Colruyt, qui était client de Bastogne pour les abattages, a "pour politique de ne pas communiquer le nom de nos fournisseurs en marques propres". Et "cela vaut également pour la viande", nous dit Nathalie Roisin, sa responsable presse. Elle ajoute que le distributeur "travaille avec une trentaine d’abattoirs, toutes viandes confondues, disséminés dans toute la Belgique. À ce nombre, il s’agit dorénavant de soustraire tous les abattoirs appartenant au groupe Verbist, avec lequel nous avons suspendu toute collaboration depuis mercredi dernier. Les commandes ont été redistribuées entre les différents fournisseurs avec lesquels nous collaborions déjà (pas de nouvel abattoir, donc). Et ce, en fonction de leurs possibilités". On n’en saura pas plus.

Même souci de discrétion chez Lidl. Le hard discounter ne collaborait pas directement avec le groupe Verbist, mais son fournisseur Viangro, bien. Ce dernier passait en effet par l’abattoir Adriaens. Où son partenaire Viangro se fournit-il désormais en carcasses? "C’est un sujet sensible, nous répond-on chez Lidl. Les prix vont être négociés avec d’autres." Mais encore? Son porte-parole Julien Wathieu finit par dire que Lidl et Viangro passent dorénavant "par deux autres abattoirs, dont l’un est situé à Mouscron". Deux entreprises abattent des bovins à Mouscron, Debaenst et Euro Meat Group (EMG). Comme le deuxième abat sept fois plus de bêtes que le premier, on retiendra la piste du deuxième, puisqu’il dispose de plus de capacités: EMG, donc.

Match, enfin, qui fait partie comme Cora du groupe Louis Delhaize, n’a pas répondu à nos appels.

Les 2e et 9e abattoirs wallons

Le secteur de l’abattage a réussi à trouver les capacités nécessaires pour suppléer au boycott des installations liées au groupe Verbist. C’était pourtant loin d’être évident, puisque ce dernier a une part de marché évaluée à 28% à l’échelle belge. Selon la Febev, la fédération du secteur de l’abattage et de la viande, il fonctionne toutefois à plein aujourd’hui.

Ce secteur est majoritairement flamand. En 2016, les abattoirs du sud du pays ont abattu 205.000 bovidés, contre 912.000 en Flandre, soit 23% du total. Et encore faudrait-il réduire la part des Wallons, car plusieurs d’entre eux sont détenus par des actionnaires flamands: le cas de Veviba Bastogne et Lanciers à Rochefort, mais aussi d’EMG à Mouscron. Ce dernier est le plus gros abattoir de la filière en Wallonie, avec 64.385 bêtes abattues en 2016, loin devant Bastogne, qui était deuxième avec 32.587 bêtes. Quant à Lanciers, il était 9e (9.466 bêtes). Ensemble, les trois abattoirs, qui ne sont pas totalement à l’arrêt aujourd’hui, abattaient 115.000 bêtes par an. Reste l’abattoir EEG Verbist à Izegem, fermé depuis l’affaire liée au bien-être animal: il opérait au rythme de 39.541 abattages annuels.

Au plan régional, les mouvements d’abattage réalisés par la grande distribution depuis le déclenchement de la crise montrent une légère augmentation de la part flamande, avec les réaffectations faites en faveur de Hemelaere à Opwijk, mais sans qu’on puisse quantifier tout cela. Pour approfondir l’analyse, il faudrait connaître les plans de Colruyt, Lidl et Match.

©MEDIAFIN

3 questions au porte-parole de Carrefour, Baptiste van Outryve

1. Où avez-vous transposé l’activité d’abattage que vous faisiez chez Adriaens, et où faites-vous la découpe?

Nous collaborons depuis le vendredi 9 mars avec l’abattoir Euro Meat Group à Mouscron. C’est un abattoir qui ne fait qu’abattre, un prestataire de services pur. Pour la découpe, nous travaillons de deux façons: nous faisons nous-mêmes la découpe dans les ateliers de nos Hyper et de certains de nos Market. Pour les plus petits magasins, nous collaborons avec deux entreprises, Viangro et Vandenbogaerde. Comme nous le faisions avant le déclenchement de l’affaire.

2. Comment garantissez-vous la qualité de vos contrôles?

Nous achetons nos animaux chez les éleveurs et nous les livrons à l’abattoir, puis nous reprenons les carcasses pour la découpe. Pour les contrôles, nous faisons appel au bureau Vinçotte, qui va en abattoir et qui pratique des vérifications inopinées. S’ajoutent à cela des audits réguliers, sur place. Quant à mélanger viande bio et non-bio, c’est impossible chez nous car nous avons mis en place une traçabilité de la ferme jusqu’au magasin et nous contrôlons nous-même le système. On découpe les oreilles de chaque bête abattue et on les conserve dans un congélateur. Une entreprise externe prélève des échantillons dans nos magasins et effectue notamment un test ADN sur chaque produit en comparant les résultats avec les mesures ADN faites sur les oreilles: cela permet de vérifier que chaque morceau de viande identifié comme provenant de la vache Untel correspond bien à cette vache-là. S’il devait y avoir une différence entre les deux ADN, cela déclencherait l’alerte. Nous n’avons jamais eu de cas jusqu’ici.

3. Contrôlez-vous tous les maillons de la chaîne?

Oui, y compris chez l’éleveur qui est soumis à un cahier des charges précis, renseignant entre autres le type d’alimentation de l’animal, ses pâturages… On vérifie même le poids de chaque animal: si telle bête donne, mettons, 200 kilos de viande à l’abattoir, il faut qu’on arrive toujours à 200 kilos à l’atelier de découpe, sinon cela déclencherait l’alerte. Si le poids est moindre, où sont passés les kilos manquants? S’il est supérieur, y a-t-il eu ajout d’une autre viande? Cette traçabilité de A à Z nous coûte un peu d’argent, certes, mais garantit la qualité fournie au client. Je crois qu’on est les seuls en Belgique à contrôler aussi profondément. 

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