"Un ING ou un Proximus dans le coin, ça gâche l'ambiance"

©Saskia Vanderstichele

Lancé en 2011, le startup studio eFounders a créé 13 start-ups qui ont levé au total près de 140 millions de dollars. À cheval entre Paris et Bruxelles, son fondateur nous livre son regard sur l’écosystème belge.

EFounders est ce qu’on appelle un startup studio, une sorte de Rocket Internet belge mais avec une vision plus saine de la construction d’entreprise. Plus précisément, c’est un holding belge qui "fabrique" des start-ups qui sont incorporées aux Etats-Unis. On compte en moyenne 150 à 200 startup studios dans le monde. Souvent, ils investissent simplement très "early stage" mais eFounders à une approche différente: les idées naissent en interne et sont ensuite portées par des fondateurs et une équipe triés sur le volet, qui se les approprient. Sept ans après son lancement, la firme va bientôt pouvoir récolter les premiers fruits. Son fondateur, Thibaud Elzière, jette un regard critique mais non dénué d’optimisme sur l’écosystème belge.

"Il manque à la Belgique une figure de proue, un champion de l’internet. Un mec inspirant comme Sébastien de Halleux, par exemple."
thibaud elzière
fondateur de efounders

  • 2017 était une très bonne année pour eFounders…

On savait qu’on allait être sous le radar pendant au moins 5 ans. On a planté les premières graines en 2011 et cela a pris du temps pour que les premières boîtes sortent de terre. Aujourd’hui, on ne récolte pas encore, on n’a pas encore fait d’exit mais on voit que ça pousse. Pour ne citer que ceux-là, Front a levé au total 80 millions de dollars en série B, Spendesk 12,2 millions de dollars en série A et Forest a levé 3,7 millions de dollars en seed.

  • Quand pensez-vous pouvoir réaliser votre premier exit?

Pour l’instant, on a généré zéro euro, on a surtout "investi". Mais l’exit n’est pas un objectif en soi. On se doit, bien sûr, d’être un minimum liquide parce qu’il y a des actionnaires qui sont derrière nous mais on ne pousse pas du tout comme un fonds d’investissement de type VC. Ce n’est pas notre philosophie. En général, dans le SaaS (software as a service, NDLR), il faut compter 7 ans et demi. Statistiquement donc, dans les 6 à 12 mois, nos premières entreprises (Mailjet, Mention ou TextMaster) vont faire le premier exit.

  • Qui sont vos investisseurs?

Les gros fonds de la place, comme Index Ventures, Balderton Capital, Sequoia Capital… Au début, on était plus franco-français sur les fonds mais aujourd’hui, on est davantage sur des fonds anglo-saxons et américains. C’est logique. On crée des logiciels pour les entreprises et on essaye que ça fonctionne pour toutes les sociétés dans le monde. Depuis le départ, on se dit que notre marché, c’est le monde et dans notre secteur, il y a deux gros marchés: Etats-Unis et Europe. Mais bien sûr, ça n’interdit pas d’aller en Asie plus tard non plus.

  • La valorisation de votre portefeuille (380 millions de dollars) montre que le modèle fonctionne. C’est quoi votre recette?

Nous sommes sur une verticale qui est le SaaS. On n’a jamais dit qu’on savait tout faire, on fait du logiciel pour des entreprises de 50 à 500 personnes partout dans le monde. On s’y restreint et cela nous permet de mutualiser pas mal de compétences. Aujourd’hui, on peut dire qu’on est en quelque sorte "spécialisés" et les investisseurs le savent, ils connaissent notre histoire et nous font confiance. En outre, toutes nos boîtes sont financées par des VC institutionnels. Pas de conflits d’intérêts. À partir du moment où elles sortent de chez nous, elles sont complètement indépendantes. Par comparaison, Rocket Internet a un modèle un peu similaire mais uniquement par certains aspects. Pour le reste, il est basé sur du copycat et sur la survalorisation d’entreprises, ce qui n’est pas toujours très sain.

  • Le modèle économique des start-ups est de plus en plus décrié: survalorisation excessive, course à la levée de fonds….

Cela concerne surtout les start-ups BtoC, qui demandent énormément de capital pour arriver à se créer un marché. Mais dans tout ce qui est logiciel BtoB, il n’y a pas beaucoup de capital avancé et le modèle économique est plus sain. Les entreprises sont prêtes à payer pour des services dont elles ont besoin.

  • On va donc d’abord trouver les clients, avant l’argent…

Exactement. Je ne comprends vraiment pas qu’on puisse encore faire l’erreur en tant que start-up de se focaliser sur l’argent plutôt que sur les clients. c’est écrit noir sur blanc partout. Aujourd’hui, à part peut-être les crypto-monnaies, il n’y a plus autant d’affolement et de spéculation autour des start-ups comme c’était le cas il y a un ou deux ans. Les valorisations restent un peu élevées mais les VC investissent plus raisonnablement sur des sociétés dont la bonne santé est avérée. Ce n’est pas le pire moment pour les start-ups, c’était nettement plus délirant en 2014.

  • Qu’est-ce qui a changé?

Aujourd’hui, si tu cherches de l’argent et que tu as un produit/service qui tient la route et qui est porté par une bonne équipe, tu trouves assez facilement du capital d’amorçage. En deux mois, tu peux trouver 200.000 euros. Ce n’était pas du tout le cas il y a quelques années. Si tu ne trouves pas de capital, c’est soit que ton idée est mauvaise, soit que tu ne sais pas comment t’y prendre.

  • Une critique récurrente des entrepreneurs en Belgique, c’est la difficulté à trouver du capital pour les scale-ups...

Ces dernières années, j’ai investi en tant que business angel dans une septantaine de boîtes, notamment en France. Mais je regarde aussi l’output en Belgique, autrement dit la qualité des boîtes qui sortent et je ne trouve pas qu’il se passe grand-chose. Il y a bien certains projets qui sortent du lot comme Cowboy mais ce n’est pas la norme. D’ailleurs, c’est surprenant. Je me suis toujours demandé pourquoi il n’y avait pas une activité plus intense en Belgique alors que sur le papier, tout est réuni pour que ça fonctionne bien.

  • Bonne question, tiens. Pourquoi Bruxelles n’est pas la capitale de la tech?

Je pense qu’on cherche tout le temps des causes qui sont macroéconomiques alors que ça peut être dû à des concours de circonstances. Une personne ou un groupe de personnes peut lancer un écosystème. Ça a été le cas à Paris avec The Family. Ils ont complètement bouleversé l’écosystème en le fédérant. Ils ont créé une certaine ferveur. Ça s’est passé en Belgique aussi avec Jean Derely, avec le BetaGroup. En 2009, je suis arrivé en Belgique et je me suis retrouvé à l’ULB dans un amphithéâtre avec 600 personnes réunies autour du web. Je n’avais jamais vu ça à Paris.

  • La situation a quand même bien évolué depuis. Désormais, l’écosystème est plus fourni, la machine tourne.

Ah bon, vous trouvez? Il y a de belles choses comme startups.be, par exemple, et d’autres bonnes initiatives mais elles sont souvent trop formelles, trop corporate. Il y a toujours un ING ou un Proximus dans le coin, qui traîne. Ça gâche l’ambiance. C’est ennuyant, ça arrondit les angles, ça lisse la façade.

  • Mais qu’est-ce qu’il manque pour que ça décolle?

À Berlin, il n’y avait rien avant Rocket Internet. Il suffirait qu’il y ait un ou deux fous pour transformer un building de Flagey en un projet un peu dément avec des bureaux gratuits pour les start-ups. Et là, tu vas créer une sorte d’émulation. Mais le problème aussi, c’est qu’il n’y a pas encore de grand champion internet. Il y a bien eu Zurstrassen mais il nous faudrait un champion un peu plus jeune. Il nous manque des figures de proue. Sébastien de Halleux (Playfish) était un mec inspirant, par exemple.

  • On a tout de même quelques succès…

Oui, ça commence, surtout en Flandre, et spécifiquement à Gand. C’est Netlog à Gand qui a été la figure de proue de l’écosystème. Aujourd’hui, il y a une série de boîtes dans le SaaS hyper connues comme Showpad et Sparkcentral. C’est la petite étincelle qui a attisé le feu.

EFounders

13 sociétés créées

136,7 millions de dollars de fonds levés

380 millions de dollars de valorisation du portefeuille

 

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