Bronislaw Geremek : «Je refuse une Constitution en mini-jupe»

Ancien opposant du régime totalitaire en Pologne, Bronislaw Geremek donne sa lecture de la construction européenne.

Figure emblématique de la défense des libertés fondamentales en Pologne, Bronislaw Geremek est aujourd'hui eurodéputé mais surtout un Européen convaincu.

à l'occasion du 50e anniversaire du traité de Rome, l'ancien cofondateur du syndicat Solidarnosc et conseiller de Lech Walesa raconte à «L'Echo» comment la construction européenne a été perçue à l'Est et quelles sont aujourd'hui les attentes dans les nouveaux états membres de l'Union européenne.

Quelle importance attachez-vous à la commémoration du traité de Rome?

Le traité de Rome représente un moment crucial pour la construction européenne mais nous ne pouvons pas négliger la mise en place la Communauté européenne du charbon et de l'acier au début des années 1950. Il était question de créer une coopération économique, mais aussi un immense projet culturel tel qu'imaginé par Robert Schuman, Jean Monnet et Konrad Adenauer. Ces figures ont eu cette incroyable capacité à envisager la réconciliation. Ce fut en soi un événement historique!

On ne peut pas non plus oublier l'échec de la Communauté européenne de défense (CED) et la difficile conférence de Messine où tout semblait bloquer. Même si finalement la volonté de faire progresser la construction européenne l'a emporté avec un pragmatisme merveilleux.

Je me souviens d'ailleurs que lorsque le traité a été signé, un observateur britannique a défié les Européens en commentant que cet accord ne serait jamais signé et ratifié, et certainement pas mis en ½uvre. En y pensant aujourd'hui, on se rend compte de l'immense succès de l'Union européenne qui a été rendue possible grâce au courage et à la vision des leaders de l'époque.

Comment cette construction européenne avait-elle été perçue à l'Est?

Certes, le traité de Rome a trouvé son langage dans une coopération économique. Mais il y avait dès le départ un objectif politique visant la grande réunification de l'Europe. Cinquante ans plus tard, ceci est un message aux leaders actuels.

Ceci dit, pour nous, habitants des pays de l'Est, la construction européenne était bien loin de nos pensées. Le traité de Rome n'a pas retenu notre attention car cette époque fut dramatique pour nous: en juin 1956, nous avons connu l'insurrection ouvrière en Pologne et en octobre de cette même année, il y a eu le soulèvement de Budapest.

Quels sont les moments clefs pour vous?

Pour moi, l'année charnière était sans aucun doute 1989. Cette date est essentielle pour les nouveaux états membres de l'Europe, mais aussi pour les anciens Quinze, car elle a changé le contexte de la politique européenne par la volonté de la société civile. Cette date a marqué la seconde période de l'Union européenne qui a signé à ce moment-là un traité d'association avec les douze états de l'Est.

Cet élargissement est la base d'une grande politique de stabilité de l'Europe, mais illustre surtout le succès du modèle européen. 1989 est donc la date de l'unification de l'Allemagne, mais aussi de l'unification de l'Europe.

L'Europe est-elle sur la bonne voie depuis lors?

Aujourd'hui, nous avons besoin d'institutions pour assurer la bonne marche de l'intégration européenne. Nous avons donc besoin d'un nouveau traité et d'initiatives - telles que l'initiative madrilène ayant réuni les pays du «oui» à la Constitution - nous permettant d'arriver à ce nouveau traité.

Et nous ne pouvons pas nous décourager. Il y a 50 ans, des Européens ont lancé les bases de l'Union - le traité de Rome, la CEE et Euratom - qui sont perçues aujourd'hui comme réalistes et historiques.

Le prochain grand défi de cette fin de siècle pour l'Europe est la globalisation. Pour répondre à ce défi, l'Europe a besoin d'une dimension politique. Nous devrons la penser de la même façon qu'en 1957.

Comment mettre en place cette dimension politique européenne ?

L'Europe devra d'abord se doter de ce traité constitutionnel. Il faut sortir de la crise d'une manière pragmatique. Nous n'avons pas besoin de grandes rhétoriques mais de réformes profondes assurant l'efficacité du fonctionnement à 27. Cela implique un système de vote clair, une présidence libérée de ces périodes de 6 mois et une plus grande place pour le citoyen européen. Si l'Europe veut jouer un rôle de premier plan sur la scène mondiale, elle devra se doter de moyens d'action politiques et diplomatiques.

Certains proposent la mise en place d'une mini-Constitution.

Je refuse une Constitution en minijupe! Il faut une réforme compréhensible et acceptée par tous. Elle devra donc être acceptée par les Néerlandais et les Français, même si on ne peut pas s'attendre à ce que tout soit changé: plus de la moitié des pays membres ont ratifié le traité.

Selon moi, la solution passe par l'abandon de certains passages de la partie III de la Constitution qui reprend notamment des extraits des traités précédents. Cela nous permettrait d'arriver à un nouveau consensus sans remettre en question les réformes envisagées.

D'ailleurs, les référendums européens ne devraient pas poser la question d'une manière directe: voulez-vous une Constitution? Mais ils devraient être plus concrets: voulez-vous plus d'efficacité? Voulez-vous un système de vote à doubles majorités? Voulez-vous une présidence plus longue?

Et les conférences intergouvernementales devraient réunir non plus des rhétoriciens mais de techniciens mandatés pour préparer les grandes décisions.

Les habitants des nouveaux états membres sont-ils trop souvent perçus comme des citoyens de seconde classe?

Le fait que les Irlandais soient devenus plus prospères que les Anglais est rassurant pour les Européens de l'Est. D'ailleurs, les Espagnols et les Portugais sont passés par le même stade. L'intégration et l'unification ne sont pas terminées. Il est clair que les Douze ont vécu longtemps sous un système différent, ce qui crée parfois de l'incompréhension. Pour nous, les questions de sécurité sont tout aussi importantes que la liberté et la prospérité.

L'UE est un rempart contre les menaces de guerre ou de non-approvisionnement, par exemple sur le plan énergétique. Ainsi, dans ce domaine, les Douze demandent une politique de solidarité permettant à toute l'Union de réagir si un des 27 a un problème, notamment à l'égard de la Russie. Nous devrions mettre en place un oléoduc permettant d'assurer les compensations en cas de frictions.

Comment jugez-vous l'attitude de l'UE face à la Russie?

L'UE se laisse trop facilement diviser par la Russie, notamment par l'utilisation de vetos individuels qui passent au-delà de l'intérêt général des Vingt-sept. Et la diplomatie russe s'est avérée très efficace à diviser les états membres. Il appartient donc aux 27 de s'accorder.

C'est pourtant votre pays, la Pologne, qui a imposé son veto à la coopération énergétique UERussie...

En effet. La Pologne avait raison d'exprimer son opposition car la viande polonaise était interdite d'entrée sur le sol russe. Mais je ne suis pas sûr que l'emploi du veto soit bon, ni pour l'UE, ni pour la Pologne. Car on met les états membres dans l'impossibilité de se montrer solidaires.

La Pologne est isolée alors que la meilleure garantie de la protection des intérêts polonais, c'est de se ranger derrière l'Union européenne.

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