Karel Van Miert : «L'Europe doit défendre son modèle»

Pour Karel Van Miert, seule l'UE en tant que bloc économique pèsera encore dans la balance au niveau mondial d'ici 20 ou 30 ans.

Karel Van Miert, le plus légendaire de tous les membres belges de la Commission européenne, demeure un fervent défenseur de l'Europe. «En définitive, le résultat de ces cinquante années d'Europe est incroyable, fantastique», assure-t-il en contemplant le superbe paysage à partir de son domicile de Beersel. «Finalement, dans le contexte de la mondialisation, l'Europe est le meilleur cadre qu'on puisse espérer.» Son message: l'Europe doit défendre plus fermement son propre modèle dans le monde mais aussi montrer clairement où sont ses limites.

«Carla s'occupe des animaux, moi des plantes.» La vie de Karel Van Miert, dans son refuge de verdure en périphérie de Bruxelles, est manifestement plus paisible qu'il y a dix ans. Trois chiens et huit chats, un jardin gigantesque et une maison remplie de plantes: voilà les nouvelles passions de l'homme qui a contribué à façonner l'Europe et qui a pris plaisir à le faire.

«A la formation du dernier gouvernement Martens, Willy Claes aurait voulu que je devienne vice-premier ministre. Moi, je voulais une place à la Commission européenne. Et personne ne le comprenait. C'est un hasard si je suis arrivé au sein d'une Commission - celle de Jacques Delors - à une période où il était encore possible de vraiment faire avancer les choses. J'ai pu y rester onze ans et gérer des portefeuilles très intéressants. J'ai eu beaucoup de chance.»

Après avoir enseigné et dirigé l'université de Nijenrode, aux Pays-Bas, sa carrière académique s'est terminée. Cependant, Van Miert est toujours très actif au niveau européen. Aucun livre, aucun débat ne peut se passer de son intervention. Sa connaissance de l'Europe lui a aussi ouvert les portes de nombreuses entreprises. «Je suis sans doute le seul Belge à avoir autant de mandats d'administration à l'étranger!» affirme Van Miert non sans fierté. Et particulièrement en Allemagne.

Comment est née votre fascination pour l'Europe ?

En secondaire, j'avais un professeur d'histoire, un fédéraliste européen, qui essayait de nous faire comprendre la nécessité d'une Europe unie. Il expliquait très clairement l'histoire de l'Europe et les guerres qui l'avaient déchirée. Les jeunes de notre âge avaient été envoyés au front pendant des siècles. Sa conclusion était la suivante: plutôt que de nous affronter sur un champ de bataille, il est peut-être temps de s'asseoir autour d'une table et de créer des institutions communes.

Ensuite, j'ai reçu une bourse pour pouvoir étudier en France. à l'époque, c'était exceptionnel. J'ai eu la chance de faire un stage à la Commission européenne et j'ai atterri au cabinet de son vice-président, Henri Simonet. En 1989, je suis devenu membre de la Commission européenne, et j'y suis resté onze ans.

Quel regard portez-vous sur les cinquante années d'unification européenne?

Considéré dans une perspective historique, on ne peut pas ne pas se rendre compte que l'Europe est un énorme succès, malgré toutes les difficultés auxquelles nous sommes confrontés aujourd'hui. Nous sommes parvenus à maintenir la paix, à désamorcer les conflits dans des pays qui s'opposaient depuis la nuit des temps, et à les réunir d'une manière démocratique. Ce résultat est inespéré, véritablement formidable, si l'on considère l'Europe à la lumière de son histoire plutôt sanglante.

Ce qui me dérange, c'est que l'on fasse comme si tout cela coulait de source, alors que ce n'est pas le cas. Il suffit de se remémorer les événements qui se sont produits en ancienne Yougoslavie pour comprendre comment une situation peut prendre une tournure dramatique très rapidement.

L'Europe est-elle également un succès économique?

Il faut tout de même admettre que nous évoluons, même si, sur le plan économique, la situation n'a pas été optimale ces dernières années. On a tendance à sous-estimer les efforts qu'il a fallu consentir en Europe pour optimiser notre système économique, surtout grâce au marché domestique. Je ne supporte pas le pessimisme de ceux qui prétendent que nous sommes toujours en retard sur les états-Unis. Ce n'est pas vrai. Depuis 1999, l'année de l'introduction de l'euro, davantage d'emplois ont été créés en Europe qu'aux états-Unis. Le revenu par habitant augmente plus rapidement ici que là-bas. Au niveau du commerce mondial, nous sommes également mieux placés qu'outre-Atlantique. Ils sont en train de perdre d'importantes parts de marché. Nous, au contraire, nous en avons grappillé. Par rapport aux relations commerciales avec les nouvelles économies, nous sommes également en avance sur les Américains.

L'euro est un succès indéniable. Malheureusement, les gens ne le perçoivent pas comme cela. C'est la première fois de l'histoire de l'humanité qu'une telle opération est menée. Et son succès est indéniable! De nombreuses banques centrales conservent moins de dollars désormais. Le dollar est plutôt en retrait alors que l'euro gagne en importance, également au titre de devise de réserve. Sur le marché obligataire également, l'euro remporte un franc succès.

Ce succès arme-t-il correctement l'Europe pour relever le défi de la mondialisation?

Il y a encore beaucoup de pain sur la planche! Cependant, nous disposons au moins d'un cadre dans lequel l'Europe pourra continuer d'évoluer positivement et se défendre au cours des décennies à venir. Seule l'Union européenne en tant que bloc économique pèsera encore dans la balance au niveau mondial d'ici vingt à trente ans, pas les pays individuels. En fin de compte, cette Europe est même, dans le contexte de la mondialisation, le meilleur cadre qu'on puisse espérer.

Nous ne nous rendons pas compte de ce qui nous attend. Au niveau monétaire, il y a trois blocs: les états-Unis, l'Europe et les pays émergents, qui représentent chacun environ un tiers du PIB. Considéré selon l'angle du pouvoir d'achat personnel, plus de la moitié se trouve déjà dans les nouvelles économies. L'économie chinoise signe une croissance de 10% par an! Chaque année, la Chine consomme plus d'électricité que ce que la Grande Bretagne génère. Nous ne nous rendons pas compte de ce qui est en train de se jouer. Nous le voyons, certes, mais plutôt comme une menace. L'Europe est le marché domestique le plus intéressant qui soit. Nous avons beaucoup évolué, malgré la faiblesse de certains pays comme l'Allemagne. Cependant, aujourd'hui, l'Allemagne est à nouveau sur pied.

Est-ce qu'en Europe, les partisans de l'Europe se font plus rares?

Le problème est qu'une partie de l'opinion publique est devenue sceptique. Dehors, pourtant, les pays qui veulent adhérer se pressent au portillon. Comment faire comprendre aux gens que notre Union européenne est une précieuse institution? Pour garder la population de notre côté, il faut lui offrir une plus grande sécurité. C'est-à-dire: lui dire clairement où nous allons et où sont nos limites.

Par ailleurs, notre propre modèle d'état-providence et de solidarité de la communauté doit être entretenu, dans le futur également. L'Europe doit suivre sa propre voie et ne doit pas s'enliser dans un libéralisme naïf. D'aucuns estiment que nous devons emprunter la même direction que les états-Unis. Alors qu'aux états-Unis, justement, la tendance est d'aller vers l'Europe. Même Schwarzenegger - imaginez-vous! - plaide en faveur d'une mutuelle pour tous. Le principe d'inclusivité - l'enseignement pour tous les enfants, gratuitement ou non - doit également être maintenu. Je pense que l'une des solutions peut consister à convaincre la population de soutenir à nouveau l'intégration.

Publicité
Publicité

Echo Connect