interview

Joachim Coens (CD&V): "L'Etat ne doit pas entrer dans le capital de Brussels Airlines"

Joachim Coens, président du CD&V, espère que la crise aura rapproché PS et N-VA. ©siska vandecasteele

Joachim Coens préside le CD&V, parti du gouvernement fédéral minoritaire et du gouvernement flamand. Il préfère un bon contrat avec Lufthansa que voir l'Etat belge entrer au capital de Brussels Airlines. Et il espère toujours un mariage entre PS et N-VA pour former un gouvernement fédéral d'ici septembre.

Le trafic automobile est encore loin de ses heures de gloire, rue de la Loi, ce vendredi matin. La bande sacrifiée par les autorités bruxelloises pour y déployer une piste cyclable plus favorable à la distanciation sociale n'a pas (encore?) les effets désastreux prédits par d'aucuns. La polémique n'a pas l'air de préoccuper Joachim Coens plus que cela alors qu'il arrive au siège de son parti. Le CD&V est logé au milieu de cet axe de pénétration de la capitale. Le président vient de sa ville de Damme pour répondre aux questions de L'Echo. La route a été bonne, dit-il.

Catastrophe dans les maisons de repos, pénuries de masques et de matériel médical, etc. etc. Réaction du parti de gouvernements? "C’est une crise incomparable, nous n’avions pas de mode d’emploi, il a fallu tout inventer, répond-il posément. Le gouvernement a été créé un week-end à cause du corona. C'est une minorité qui jouit d'un soutien large, des pouvoirs spéciaux. Et puis il y a les Régions. Ce n’est pas évident mais tout le monde a fait de son mieux pour que cela fonctionne bien. Des choses ont-elle fonctionné moins bien? Certainement. Après la crise, il faudra évaluer tout cela. C’est le système qui doit être analysé, sans viser des personnes en particulier."

Alors qu'une deuxième vague est toujours possible, la question des stocks reste primordiale. "J'ai déjà tiré certaines leçons de cette crise. L'une d’entre elles est que pour un certain nombre de besoins, en alimentation, en santé, il faut des stocks et de la production locale."

Revaloriser la santé plutôt que distribuer des primes

On demande à Joachim Coens ce qu'il pense des propositions de primes destinées au personnel directement impliqué dans cette crise. "Tout le monde veut une récompense qui aille au-delà des applaudissements pour ces gens qui ont fourni un travail exceptionnel. Mais j’entends aussi des gens qui disent "j’ai fait mon boulot, ce dont j’ai surtout besoin ce sont des conditions de travail qui me permettent de mieux organiser ma vie privée" ou encore d'un meilleur salaire." Le CD&V préfère donc une revalorisation structurelle plutôt qu'une prime.

"Il faut aussi voir où mettre les moyens. Réfléchir un peu. Donner, donner, donner de l’argent ? Attendez! Il faut d’abord savoir ce que l’on veut."

La France vient d'annoncer un plan de 18 milliards pour soutenir le tourisme. En Belgique, la politique de relance semble encore dans les limbes. Va-t-on assez vite alors que nombre d'entreprises suffoquent déjà? "Peut-être va-t-on trop vite, répond Joachim Coens avec un sourire. On gère l’urgence économique, beaucoup de mesures ont été prises par les Régions et le Fédéral. Les gouvernements ont été assez vite. Pour la relance, il ne faut pas tarder certes, mais il faut aussi voir où mettre les moyens. Réfléchir un peu. Donner, donner, donner de l’argent ? Attendez! Il faut d’abord savoir ce que l’on veut. La société va entrer dans une phase de transition. Beaucoup de gens dans l'Horeca, le tourisme, l'événementiel, sont concernés. Cette transition va demander du temps."

Inévitablement, d'accord, mais un problème de survie va se poser à très court terme pour nombre d'entreprises. "Les primes suffisent pour certains, pour d’autres pas du tout. Pour tous les secteurs qui doivent s’adapter à de nouvelles conditions, il faut un fonds de transition. Il va falloir faire d'autres choses. Il y a des opportunités dans cette crise. Il faut donner de l’espoir aux gens. La période est difficile mais on pourrait se trouver dans un monde meilleur par après." 

Net dans le viseur

Et pour l'heure, pas question encore de mettre un frein aux soutiens financiers publics. Le retour à l'équilibre budgétaire ne sera plus, à court et moyen terme, un impératif. Joachim Coens compte sur la relance de la demande intérieure pour booster les recettes de l'Etat mais pas seulement. "Grâce au digital, on paie en Belgique pour des services fournis par ces entreprises basées dans des régimes fiscalement intéressants. Ce n’est pas logique, et c’est une concurrence pour l’économie locale." Suivez son regard. 

"Ce n’est pas Lufthansa, Alitalia ou KLM qu’on doit sauver mais la connectivité de Zaventem-Bruxelles. Elle doit être durable, du point de vue écologique et économique."

Place au sujet chaud de la semaine: Brussels Airlines. Faut-il que l'Etat vienne en aide  - on parle de 300 millions minimum - à une compagnie qui faisait déjà des pertes avant que ses avions ne soient cloués au sol par le Covid-19? "Certes, mais que veut-on? Ce n’est pas Lufthansa, Alitalia ou KLM qu’on doit sauver mais la connectivité de Zaventem-Bruxelles. Elle doit être durable, du point de vue écologique et économique. Si pour cela on doit mettre de l’argent, d'accord, mais on doit être sûr qu'à long terme, telle et telle destination seront desservies, que Lufthansa et Star Alliance nous aident pour les long-courriers..." Mais la compagnie annonce un plan social en plein milieu de négociations. "Ce n’est pas évident, c'est vrai." 

Un siège au CA ne suffit pas

Pourquoi ne pas laisser la société s'éteindre pour recommencer autre chose? "Cela prendrait du temps. Si le groupe Lufthansa et Star Alliance ont une ambition à Bruxelles, il faut leur appui." L'Etat doit-il entrer dans l'actionnariat de BA? "Pour moi non. Je ne pense pas qu'il faille revenir à des compagnies d'Etat. Alexander De Croo et le gouvernement doivent avoir des assurances dans le cadre d'un accord contractuel entre la Belgique, l'aéroport, BA et Lufthansa. Je laisse les négociations se dérouler. BA a besoin d'un nouveau business plan, même si l’Etat ne donne pas d’argent." Il ajoute: "Avoir une chaise dans un CA n'offre pas une garantie suffisante." Même avec 25 % du capital? "Je n'en suis pas convaincu." L'Etat belge est-il en position de force? "Non, et Brussels Airlines non plus."

"Avoir une chaise dans le CA de Brussels Airlines n'offre pas une garantie suffisante."

Son téléphone vibre... Il lance un jovial "Allô Georges-Louis..." avant de s'éclipser. A son retour, Joachim Coens se fait un petit café avant d'entamer le troisième volet de l'entretien: quelle suite politique donner à ce gouvernement Wilmès II? Le café coule de l'imposante machine de la salle de réunion. Le président plante le décor: gouvernement minoritaire largement soutenu, les pouvoirs spéciaux jusqu'en juin. "On verra si la situation sanitaire impose de les renouveler." Et une confiance du parlement jusqu'en septembre.

"Ce qui est nouveau, c'est que nous avons une deadline: le mois de septembre." Il faudra une nouvelle majorité à ce moment-là? "Oui. Il ne faut pas de discontinuité. Il faut tout faire pour avoir une solution, et donc pas trop en parler en public." D'accord mais qui doit prendre l'initiative? "Peu importe. Tout le monde est concerné, tous les partis démocratiques. Après une telle crise, il est très important de donner de l’espoir aux gens, une orientation, de relancer l’économie. Je suis prêt, le "qui fait quoi" est secondaire."

Pour un consensus PS/N-VA

Faut-il une nouvelle fois lancer une dynamique PS/N-VA? Ni oui ni non. "Nous ne sommes qu'à la mi-mai et toujours dans la gestion de crise... mais les contacts peuvent reprendre." Il est temps de poser la question-clé: le CD&V est-il toujours attaché à une majorité en Flandre et donc à la N-VA? "On a réduit la question à cela, surtout côté francophone, dit-il. Il faut voir la réalité des trois Régions. Il y a un gouvernement régional où le PS est important et en Flandre il n’y a pas de gouvernement possible sans la N-VA, sauf à travailler avec le Belang. Pour le redressement de l’économie, il faut un consensus entre ces partis."

OK mais les recettes N-VA et PS ne sont pas les mêmes au niveau économique. "C’est la question en effet. Quelles sont les visions des partis concernés..." D’accord avec la N-VA pour dire que le PS doit venir à la table? "Personne ne leur interdit de parler." Donc le CD&V n'a pas changé de position, rien sans la N-VA? "La crise a changé le contenu et je veux voir ce que cela veut dire pour chacun des partis concernés", répond Coens

"Je trouve que le monde politique doit essayer d’abord avec les cartes qui ont été données le 26 mai 2019. C’est notre devoir."

Sinon? Des élections à l'automne? "Si on ne s’en sort pas et que les visions des uns et des autres sont trop éloignées, on peut demander l’avis des électeurs. Mais je trouve que le monde politique doit essayer d’abord avec les cartes qui ont été données le 26 mai 2019. C’est notre devoir. J’ai le sentiment qu’on peut s’en sortir."

Avec une réforme de l'Etat pour 2024? "On est demandeur d’améliorer le fonctionnement de l’Etat. La crise a montré qu’une évaluation est nécessaire." Pour une refédéralisation de certaines compétences? "Nous sommes ouverts à un meilleur fonctionnement de l’Etat et on veut des compétences proches des gens..." Même en santé où l'on ne compte plus les ministres?, place-t-on. "Ce n’est pas côté flamand qu’il y a beaucoup de ministres de la santé. S’il y en a tant, ce n’est pas notre faute."

On évoque certains échos de Flandre où la coalition idéale serait un mariage entre N-VA et Groen. Joachim Coens s'en amuse. "Oui, Ivan De Vadder dit que si on combine N-VA et Groen, on aurait le nouveau CVP. Je suis d’accord mais ce parti existe déjà et c’est le CD&V! Le social, le durable, l’économique, nous sommes la synthèse !"

Lire également

Publicité
Publicité