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analyse

Le Pacte vert sous les assauts de la "lobby planet"

Des voitures neuves parquées sur un quai du port d'Emden, en Allemagne. L'industrie auto espère un report des prochaines normes d'émissions de carbone. ©Bloomberg

La crise du Covid-19 a déclenché un épisode intense de lobbying autour des institutions européennes avec une visée convergente: faire reporter ou édulcorer des législations environnementales. Entre appels à l’aide de secteurs en détresse et réemballages opportunistes de vieilles revendications.

Crise oblige, la Commission européenne doit publier dans les semaines qui viennent une mise à jour de son programme de travail – largement axé sur l'environnement –, et une ébauche de plan de relance pour l’Europe. Autant d’orientations à prendre qui l’exposent à un lobbying intense, de la part d’industries laminées par la crise, mais aussi de secteurs qui voient dans le Covid-19 une opportunité de remettre en cause le vent de changement que l’équipe d’Ursula von der Leyen avait annoncé en présentant en décembre son Pacte vert.

Détresse et opportunisme

«Mais entre détresse légitime et opportunisme, il faut être vigilant: certaines industries ont utilisé cette pandémie pour réemballer leurs demandes."
Margarida Silva
Corporate Europe Observatory

"Il y a toujours beaucoup de lobbying à Bruxelles, mais je pense qu’on est face à un cas exceptionnel parce qu’il se concentre d’une seule manière", observe Margarida Silva, qui travaille sur la question à l'ONG Corporate Europe Observatory. "Mais entre détresse légitime et opportunisme, il faut être vigilant: certaines industries ont utilisé cette pandémie pour réemballer leurs demandes. Avant la pandémie, cela pouvait être difficile pour certaines industries de dire ouvertement qu’elles ne voulaient pas de l'action climatique, c'est moins difficile aujourd'hui", observe-t-elle.

Quelques exemples, sans procès d'intention. L’association européenne de défense des bouchers (Clitravi) estime que "le débat autour de l’impact du secteur de l’élevage doit être reconsidéré" vu la baisse des émissions de CO2 provoquée par la pandémie. Le lobby du plastique (EuPC) a demandé la suspension de la directive qui interdit l’utilisation de certains plastiques à usage unique, comme les couverts, et demandé de la "flexibilité" dans les objectifs de recyclage fixés pour 2025 – soulignant au passage l’importance du plastique dans la lutte contre la pandémie.

"Ceux qui s’opposent à l’agenda climatique et qui tentent de faire passer la question verte comme un luxe qu’on ne peut pas se permettre sont toujours les mêmes, mais en temps de crise, l’argument des milliers d’emplois qui vont être perdus est plus percutant."
Ester Asin
WWF Europe

Les fabricants de matériel informatique (CTA) ont demandé le report de six mois de l’application de nouvelles normes ecodesign pour les chargeurs. Le défenseur des constructeurs auto (ACEA), a écrit à Ursula von der Leyen pour lui signifier qu'en raison de la crise du Covid, le secteur ne serait pas en mesure de respecter les lois et régulations européennes existantes et futures dans les délais". Le puissant lobby agricole COPA-COGECA plaidé pour un nouveau report de la stratégie "de la ferme à la fourchette", par laquelle la Commission envisage une série de mesures allant de la réduction de l’utilisation de pesticides et engrais chimiques à la lutte contre l’obésité.

La liste est trop longue pour être exhaustive, mais il faut encore mentionner BusinessEurope, qui représente les grandes associations d’employeurs européens (dont la FEB), et qui plaide plus généralement pour plus de flexibilité dans l’application des règles actuelles et demande le report des "initiatives non essentielles" – appelant en particulier à repousser la fixation de nouveaux objectifs de réductions pour 2030, les émissions industrielles, les normes d'émissions pour les voitures.

Mobilisation verte

Les principales ONG environnementales européennes ne sont pas en reste. Elles ont notamment lancé une pétition commune appelant au "plus grand programme d'investissement vert que le monde ait jamais vu", appelant l'Union à financer une reprise à la fois verte et équitable. "Ceux qui s’opposent à l’agenda climatique et qui tentent de faire passer la question verte comme un luxe qu’on ne peut pas se permettre sont toujours les mêmes, mais en temps de crise, l’argument des milliers d’emplois qui vont être perdus est plus percutant, observe Ester Asin, directrice du WWF Europe. Au contraire, nous ne voyons pas de contradiction entre reconstruire l’économie, créer des emplois, et garder une haute ambition climatique."

Ces appels trouvent des échos divers dans la sphère politique. Au Parlement européen, le centriste français Pascal Canfin, président de la commission Environnement, a cosigné une tribune transpartisane avec des capitaines d’industries, de Renault à L’Oréal, pour demander une relance verte. En écho à cette lettre signée par dix-sept États membres appelant aussi à mettre le Pacte vert au cœur de la relance (et soulignant au passage que les dix autres États, dont la Belgique, ne le demandent pas). Jusqu’ici, les poids lourds de la Commission européenne défendent la stratégie d’avant-crise. Les messages envoyés successivement par plusieurs commissaires européens soulignent l’impérieuse nécessité de continuer de faire avancer le Pacte vert sur ses rails tout en consentant qu’il faudra aussi tenir compte de la réalité que traversent les entreprises. Tout sera dans les actes.

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