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Marius Gilbert: "La réalité est nettement plus complexe que les slogans qui circulent"

Traqueur de risques de pandémie depuis des années, Marius Gilbert était aux premières loges durant cette crise du coronavirus. ©Tim Dirven

Dans son livre "Juste un passage au JT", l'épidémiologiste Marius Gilbert apporte un éclairage personnel sur la manière dont la crise sanitaire a été gérée en Belgique. Accessible et didactique.

Entre ses travaux, sa participation aux groupes d'experts et ses interventions médiatiques, la pandémie a parfois tenu du marathon pour Marius Gilbert. Propulsé, à la faveur d'un virus, de l'ombre à la lumière, d'un relatif anonymat de directeur de recherches FNRS à la tête du laboratoire d'épidémiologie spatiale de l'ULB au statut de "figure de référence" s'invitant, magie du petit écran, dans le salon de Belges confinés et déstabilisés.

"Mon rôle sera là. Donner du sens aux mesures, expliquer ce que l'on cherche à faire, dire ce que l'on sait et être franc sur ce que l'on ignore, montrer en quoi les décisions relèvent d'arbitrages difficiles."
Marius Gilbert
Directeur du laboratoire d'épidémiologie spatiale (ULB)

Vu son agenda, il semble bien que la rentrée 2021 ne le laisse pas vraiment souffler non plus, entre examens à passer et préparation du grand retour dans les auditoires. En même temps, cette fois, il l'a un peu cherché, puisqu'à cela s'ajoute la promotion d'un livre, paru ce lundi 6 septembre.

Le titre, "Juste un passage au JT", se veut un clin d'œil à cette soirée du 12 mars 2020 où ce qui devait constituer une intervention éclair au JT de la RTBF se mue en interminable direct, où il faut meubler en attendant que s'achève un Conseil de sécurité qui instaurera le premier lockdown.

Expliquer, l'objectif premier

Pourquoi pondre ces pages? "Je me suis toujours inscrit dans une démarche didactique", explique leur auteur. Le rôle qu'il pourrait jouer dans cette crise d'ampleur inédite, il l'a rapidement aperçu; ça lui est tombé dessus un dimanche, alors que l'on s'interrogeait encore sur la capacité de nuisance de ce virus.

"Mon rôle sera là, écrit-il. Donner du sens aux mesures, expliquer ce que l'on cherche à faire, dire ce que l'on sait et être franc sur ce que l'on ignore, montrer en quoi les décisions relèvent d'arbitrages difficiles."

Le voilà, l'objectif premier: expliquer. "C'est un événement sans précédent, traumatisant. Une bonne manière de s'en remettre consiste à le comprendre. C'est pourquoi j'ai voulu tout déposer dans un seul objet." Ce livre, il l'a écrit un peu pour lui aussi, il faut dire. "C'était l'occasion de coucher l'état de mes réflexions, avec une touche personnelle sur la façon dont j'ai traversé cette crise." Une manière, quelque part, de tenter de passer à autre chose.

"On doit se livrer à de l'épidémiologie de temps réel, sur la base de données parfois partielles ou incomplètes. Tout en se montrant encore plus prudents, puisque personne n'est à l'abri d'une erreur."
Marius Gilbert
Directeur du laboratoire d'épidémiologie spatiale (ULB)

Expliquer l'aura placé sous le feu des projecteurs. Cela fait quoi, de gagner en notoriété? "Dans un premier temps, comme nous étions confinés, je ne m'en suis pas rendu compte. Ce n'est qu'après le lockdown que j'ai réalisé que les gens me reconnaissaient. Mais à ce moment-là, les experts avaient encore une image positive."

Bien sûr, il y a des appels à filtrer et une boîte mail qui explose, contenant quelques missives écrites à l'encre de la colère. "Mais rien de très menaçant. Je n'ai pas eu à subir de vrais désagréments."

Sans oublier un peu d'angoisse, parfois. Celle de se faire prendre les doigts dans le pot de confiture, en train de ne pas respecter les règles. Comme cette fois où Marius Gilbert se sent obligé de s'exfiltrer d'un café où l'atmosphère avait trop tendance à se réchauffer. Un expert à une "lockdown party", cela ferait mauvais genre.

Le temps de la science, le temps de la crise

Outre cette exposition médiatique de premier plan, être bombardé "expert officiel" a de quoi vous placer dans une position inconfortable pour un scientifique. Un "grand écart", tant est grande la différence entre le temps de la science et celui de l'urgence épidémique. "Lorsqu’il s’agit d’analyser les données d’une épidémie en cours et d'aider à la décision, tout change."

"Quand on dit quelque chose, on sait que cela aura un impact. Dans l'action, on finit par l'oublier. À un moment, il faut se faire confiance et avancer. Cela ne sert à rien de rester paralysé par le poids des responsabilités."
Marius Gilbert
Directeur du laboratoire d'épidémiologie spatiale (ULB)

Tout doit aller vite, très vite. "On doit se livrer à de l'épidémiologie de temps réel, sur la base de données parfois partielles ou incomplètes. Tout en se montrant encore plus prudent, puisque personne n'est à l'abri d'une erreur. Ce qui reste, toutefois, c'est la démarche scientifique. Qui nécessite de communiquer également sur les incertitudes auxquelles on fait face. C'est ça qui permet de rester crédible."

À cela s'ajoute un certain poids sur les épaules. "Quand on dit quelque chose, on sait que cela aura un impact. Dans l'action, on finit par l'oublier. À un moment, il faut se faire confiance et avancer. Cela ne sert à rien de rester paralysé par le poids des responsabilités."

Maggie De Block, l'absente

On l'aura compris: la position est périlleuse. Mais au moins vient-elle avec une vue imprenable sur les rouages de la politique belge. Un chapitre qui risque de se montrer saignant, se dit-on à son entame. "Dans les tout premiers contacts, sur les plateaux télévisés, les ministres m’apparaissaient comme des personnalités changeantes, volatiles, défensives, habiles à l’esquive d’une question dérangeante, soumises à l’évolution de l’opinion publique et incroyablement sensibles à l’image qu’elles pourraient donner."

Mais non. Marius Gilbert manie assez peu le vitriol. "Au fil des semaines, j'ai découvert des personnes totalement investies dans leur rôle, bossant du matin au soir, avec des responsabilités terribles face à une crise totalement nouvelle pour elles. Je n'aurais pas voulu être à leur place."

"L’erreur de la communication politique a peut-être été de chercher à se servir de l’argumentation scientifique pour venir justifier des choix de mesures qui combinent science et politique."
Marius Gilbert
Directeur du laboratoire d'épidémiologie spatiale (ULB)

Ce qui n'exclut pas quelques critiques. Sur l'impréparation généralisée – c'est que le risque pandémique ne risque pas d'hier. Ce ne sont pas les avertissements viraux qui manquaient. Prenez la grippe aviaire: "entre 2013 et 2017, ce virus H7N9 avait contaminé des centaines de personnes en Chine avec des taux de décès supérieurs à 30%", rappelle d'emblée Marius Gilbert. "La menace était là, bien là, sous nos yeux." Sans que l'on s'en saisisse, ni en Belgique ni ailleurs.

"Le risque pandémique a insuffisamment été pris en compte. C'est dit, pas la peine de s'éterniser là-dessus. Mais cela illustre bien notre approche de la santé, nettement plus axée sur le curatif que le préventif. Car tel est le paradoxe de la prévention: lorsqu'elle est efficace, elle a l'air inutile."

"Juste un passage au JT", aux éditions Luc Pire. ©Ed. Luc Pire

Dans son viseur également, le temps qu'il a fallu pour que les autorités prennent la mesure de la menace. Ou encore la "très faible présence de Maggie De Block", qui était ministre de la Santé au début de la crise. "Je l'ai compris par après, en creux. Lorsque j'ai vu Frank Vandenbroucke endosser un rôle beaucoup plus actif et à l'avant-plan, se faisant le défenseur de la santé publique. C'est là que j'ai compris que Maggie De Block n'avait pas tenu le sien. D'ailleurs, depuis que le duo formé par Vandenbroucke et De Croo est en place, les critiques ne visent plus les experts, mais le ministre. Qui assume."

Les ratés de la communication

Sa plus grosse flèche, il la dédie à la communication gouvernementale. "Sous-investie", pas à "la hauteur des enjeux", peut-on lire. Voire parfois limite tendancieuse. "L’erreur de la communication politique a peut-être été de chercher à se servir de l’argumentation scientifique pour venir justifier des choix de mesures qui combinent science et politique", fruits de compromis mêlant "motivations scientifiques, arbitrages économiques et sociaux ou pures questions de faisabilité".

"Je distinguerais deux phases, analyse l'épidémiologiste. Celle du premier lockdown, où il n'était pas facile de faire autrement. Il y avait tellement de pression, et pas un rapport de groupe d'experts qui n'ait pas fuité; la communication devait pratiquement s'improviser, il n'y avait pas suffisamment de temps pour la fignoler. Ce qui a pu mener à certaines maladresses, dont on pourrait presque sourire a posteriori."

"Ce public plus précarisé et moins éduqué n'a pas été touché. Cela a eu un impact sur les taux de transmission et, un an plus tard, cela en a sur la vaccination. Et on en est toujours à se demander pourquoi, alors que les causes sont identiques."
Marius Gilbert
Directeur du laboratoire d'épidémiologie spatiale (ULB)

Urgence qui n'était plus aussi déterminante à dater de la seconde vague, la donne ayant perdu en nouveauté. "Il y aurait eu moyen de réfléchir davantage et de mieux structurer la communication. Surtout, de procéder de manière plus réactive et ciblée." "Eén ploeg van 11 miljoen": durant tout ce temps, le niveau fédéral s'est contenté d'un message très généraliste, tout ce qui relève de la prévention tombant sur les épaules des entités fédérées.

Un public laissé pour compte?

Mais voilà, estime Marius Gilbert. À trop miser sur des slogans motivationnels, on en vient à délaisser les explications qui auraient été nécessaires. Et en privilégiant les "canaux traditionnels", on ignore tous ceux qui ne les suivent plus guère, sauf à penser que cela finira bien par percoler jusque-là.

"Ce public plus précarisé et moins éduqué n'a pas été touché. Cela a eu un impact sur les taux de transmission et, un an plus tard, cela en a sur la vaccination. Et on en est toujours à se demander pourquoi, alors que les causes sont identiques."

Alors oui, Bruxelles – puisque c'est elle la principale concernée – met les bouchées doubles pour rapprocher la vaccination de ses citoyens; reste à savoir si cela suffira. "Il faut aller plus loin. Les moyens dégagés doivent être proportionnels à l'implication financière qu'implique cette crise. Les difficultés de vaccination concernent essentiellement des personnes n'ayant pas de lien direct avec la médecine."

©Tim Dirven

C'est un fait: les proportions de personnes non vaccinées et de celles ne disposant pas d'un généraliste se ressemblent assez fort. "Ce souci d'accessibilité à la médecine générale préexistait, mais la crise l'a mis en valeur. Si l'on se donne les moyens maintenant, cela aura des effets positifs sur le long terme."

Faut-il en venir à un pass sanitaire? "L'obligation vaccinale ou le pass, cela relève du 'quick fix', parce que cela revient à ne pas se donner les moyens. Cela étant, un pass peut s'avérer utile dans le cadre d'activités qui le justifient vraiment", comme pour le redémarrage des boîtes de nuit.

"Les pièges du bon sens"

Au fil d'un chapitre bien charpenté et parfois drôle, Marius Gilbert en profite pour, sans animosité aucune, régler quelques comptes. "J'espère que ça ne sera pas perçu de la sorte", se défend-il aussitôt. Il a raison, la formule n'étant pas dépourvue d'accents guerriers. Partons sur "remettre les choses à leur place".

"Pour chaque affirmation se prenant pour un slogan, quand on creuse un petit peu, on se rend compte que la réalité est nettement plus complexe et qu'il y a une quantité d'autres facteurs à prendre en compte."
Marius Gilbert
Directeur du laboratoire d'épidémiologie spatiale (ULB)

Et d'égrener une série d'affirmations, proches du slogan et apparemment pétries de bon sens. Il suffit de créer des lits de soins intensifs. Que seules les personnes à risque se protègent! Pourquoi ne pas suivre l'exemple de la Suède? La bulle sociale ne sert à rien et, d'ailleurs, plus personne ne la respecte. Autant de scies, et plus encore, rabâchées au fil de la pandémie. Comme s'il suffisait de.

"Je ne prétends pas délivrer la vérité suprême, juste mon interprétation. Et montrer que, pour chaque affirmation se prenant pour un slogan, quand on creuse un petit peu, on se rend compte que la réalité est nettement plus complexe et qu'il y a une quantité d'autres facteurs à prendre en compte."

Voilà qui constitue le passage le plus jouissif du livre. Pour le plaisir de voir, en quelques pages, une série de clichés joliment démontés. "Vous avez pensé quoi du livre?", nous demandera Marius Gilbert à la fin de notre entrevue, en cette fin août. Que c'est l'ouvrage idéal à offrir à tout beau-frère ou toute vieille tante adeptes de théories fumeuses sur le coronavirus. Une petite somme sur le Covid-19 "made in Belgium". Accessible encore bien, ce qui ne gâche rien.

À ce propos, afin d'éviter que le débat scientifique ne se déroule à coups de "cartes blanches" se contredisant et perdant le grand public, Marius Gilbert appelle de ses vœux l'instauration d'une conférence scientifique permanente. De quoi favoriser le débat, confronter intelligemment les points de vue et rabibocher sciences et société. "Cela constituerait également un garde-fou: toute décision devra être blindée", puisqu'elle passera vraisemblablement à la moulinette de cette conférence.

"Je n'ai pas de regrets, mais des doutes. Durant cette période charnière avant la deuxième vague, n'ai-je pas trop été à la recherche d'une forme de consensus?"
Marius Gilbert
Directeur du laboratoire d'épidémiologie spatiale (ULB)

Le blues de la rentrée

Posé et didactique, on le sent également touché, Marius Gilbert. Au moins à deux reprises. Interpellé par la détresse des étudiants du supérieur, qui figurent parmi les oubliés de la gestion de la crise. Et découragé en septembre 2020. Complètement abattu. "Le sort en est jeté, tous les ingrédients de la deuxième vague sont là, je le sais, d’autres que moi le savent, et nous n’avons pas réussi à convaincre." L'homme délaisse alors les groupes d'experts pour se replonger dans la vie académique.

De quoi nourrir des regrets? Non. "Par contre, j'ai des doutes. Durant cette période charnière avant la deuxième vague, n'ai-je pas trop été à la recherche d'une forme de consensus?" Sous-entendu: n'aurait-il pas dû se montrer plus combatif au sein du groupe d'experts afin d'emporter l'adhésion? "Et cela a-t-il été une bonne idée de se désengager, quand j'ai ressenti cette fatigue?"

"Je regrette que nous n'ayons pas investi dans des solutions plus structurelles en parallèle de la vaccination. La stratégie de communication était porteuse de ce message: 'Vaccinez-vous et puis ce sera réglé'. On risque d'en payer un peu le prix."
Marius Gilbert
Directeur du laboratoire d'épidémiologie spatiale (ULB)

Sans doute se situe-t-elle là, la marge entre le doute et le regret. Dans cette impossibilité de rejouer le match par après, dans ces vapeurs d'incertitude qui tiennent souvent compagnie au conditionnel. "Je ne suis pas sûr que cela aurait changé quelque chose. En septembre, la société n'était pas prête à entendre ce message; j'aurais été catalogué 'vendeur de peur' et pas écouté."

Rentrée pour rentrée, on lui demande tout de même s'il envisage plus sereinement celle de 2021. "Nous sommes mieux armés face à la transmission. Cela change fortement la donne et permet d'envisager un hiver plus serein. Sans nouveau variant, nous aurions pu dormir sur nos deux oreilles. Là, il faut se faire à l'idée du maintien du port du masque et des messages de prudence par rapport aux environnements intérieurs. Mais nous ne reviendrons pas à de grandes mesures collectives."

Reste ce bémol, tout de même. "Je regrette que nous n'ayons pas investi dans des solutions plus structurelles en parallèle de la vaccination." Notamment en matière de ventilation. "On risque de faire face à quelques déconvenues cet hiver. Parce que la stratégie de communication était porteuse de ce message: 'Vaccinez-vous et puis ce sera réglé'. On risque d'en payer un peu le prix."

"Et maintenant, on fait quoi?"

À l'heure de conclure son ouvrage, Marius Gilbert suggère quelques pistes d'action, afin que la prochaine crise nous trouve plus aguerris. Parmi elles, la participation citoyenne. N'est-ce pas un brin Bisounours? Ou dérisoire, à l'image de l'expérience des 35 Français tirés au sort pour statuer sur la stratégie de vaccination?

"Je suis convaincu que cela aurait du sens. Pas pour décider à la place du politique, mais pour émettre des avis. Et, symboliquement, sortir de ce qui pourrait paraître un peu 'occulte', de ces politiciens qui s'entendent avec des experts pour imposer des mesures liberticides. Cela aurait aidé en matière d'acceptation. Correctement encadrée, l'expérience serait intéressante. On a bien des jurys d'assises et là, on ne trouve pas cela ridicule."

"On ne peut pas se résigner, sinon on ne fait plus rien."
Marius Gilbert
Directeur du laboratoire d'épidémiologie spatiale (ULB)

Menaces globales nécessitant une action collective afin de les enrayer, Marius Gilbert établit un parallèle entre pandémie, changement climatique, dégradation de l'environnement et crise migratoire. Sommes-nous outillés pour y faire face? "Non, pas encore. Mais cette crise, où l'on a placé la protection des plus faibles à l'avant-plan, a montré que nous disposions des valeurs pour y arriver."

Le voilà confiant pour la suite alors? "Non." Il rit. "Mais pas désespéré. On ne peut pas se résigner, sinon on ne fait plus rien."

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