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Bill ou Greta?

Greta Thunberg. ©REUTERS

Chacun à leur manière, le milliardaire américain Bill Gates et l'activiste suédoise Greta Thunberg inspirent les citoyens du monde. Leur vision, aux antipodes, montre toute la complexité du débat. "Et vous, êtes-vous plutôt Bill, ou plutôt Greta?"

  1. Faut-il prôner la décroissance, ou au moins un changement radical de nos comportements et de nos vies, pour déjouer la catastrophe annoncée?

Si vous répondez "oui" à cette question, vous êtes probablement plus Greta Thunberg. Dans son livre, l'activiste suédoise déclare sans ambages: "Nous devons commencer à vivre dans les limites de ce que la planète propose, à nous concentrer sur les questions d'équité, et prendre quelques pas de recul au nom de la vie des différentes espèces." Greta Thunberg veut-elle pour autant toucher à la croissance économique? Dans son fameux discours devant les Nations unies en septembre 2019, où elle apostrophait d'un "How dare you?" son parterre de décideurs politiques, elle dénonçait le "conte de fées d'une croissance éternelle". Mais, contrairement à ce que ses détracteurs veulent laisser croire, elle n'a jamais prôné explicitement la décroissance économique.

Bill Gates est beaucoup plus conservateur (dirions-nous: plus réaliste?): on ne parviendra pas à changer suffisamment les comportements de l'espèce humaine pour atteindre nos objectifs. Sur les habitudes alimentaires, notamment: "La viande joue un rôle trop important dans l'histoire de l’humanité", dit-il. Et Bill Gates de proposer de la viande végétale comme l'une des solutions (il a des participations dans Beyond Meat et Impossible Foods), la viande en laboratoire. Ou tout simplement gaspiller moins.

  1. Une taxe carbone est-elle nécessaire pour arriver à nos fins?

Vous avez répondu "non"? Alors vous êtes en ligne avec la pensée de Bill Gates. Le mantra du milliardaire américain est celui-ci: "L'idée n'est pas de punir les gens pour leurs gaz à effet de serre, mais d'inciter les inventeurs à développer des solutions concurrentielles sans carbone." Une taxe carbone est donc à éviter, estime-t-il. "Ce sera techniquement et politiquement difficile à accomplir, aux États-Unis comme ailleurs dans le monde. Les gens seront-ils prêts à accepter cette hausse des prix pour leur essence, et pour tous les autres produits qui, dans leur vie, implique des gaz à effet de serre, autrement dit, pratiquement tous?" Ses regards croisaient sans doute ceux des gilets jaunes, dont l'origine du mouvement en France vient d'une augmentation des taxes sur les carburants.

De son côté, Greta Thunberg a toujours dit qu'elle préférait éviter de débattre sur les solutions à apporter. Dans une interview récente au Financial Times, elle défend sa position. "Si je commençais à parler, par exemple, de taxes ou des choses comme ça, puisque j'ai une si grande portée, cela enverrait un signal que la crise climatique est un problème qui peut revenir aux partis politiques. Et cela minimise vraiment cette crise." Elle ne s'est pas prononcée sur une taxe carbone, mais sa philosophie n'en est sans doute pas éloignée. En avril dernier, elle a fustigé l'allègement fiscal américain pour les producteurs de combustibles fossiles durant la pandémie, affirmant que leur existence était une "honte".

  1. L'équation énergétique passe-t-elle par le nucléaire?

Greta Thunberg est contre, a priori. Sur sa page Facebook, elle écrit: "Personnellement, je suis contre l'énergie nucléaire, mais selon le GIEC, cela peut être une petite partie d'une très grande nouvelle solution d'énergie sans carbone, en particulier dans les pays et les régions qui n'ont pas la possibilité d'un approvisionnement en énergie renouvelable à grande échelle – même si c'est extrêmement dangereux, coûteux et chronophage. Mais laissons ce débat jusqu'à ce que nous commencions à avoir une vue d'ensemble."

Bill Gates, lui, est pour, et en finance même la recherche. En 2008, il a fondé TerraPower, une société qui développe une nouvelle génération de réacteurs nucléaires, capables "de fonctionner à partir de différents types de combustibles, y compris les déchets provenant d'autres installations nucléaires". Il en est convaincu: "Le nucléaire est la seule source d'énergie sans carbone que nous pouvons utiliser presque partout, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept."

  1. Êtes-vous d'accord avec cette maxime: ce sont les riches qui polluent, les plus pauvres n'en sont que les victimes?

C'est le discours du président du PS, Paul Magnette. Eh bien, Bill Gates aussi le pense, mais il place le curseur un peu plus bas: "Les gens riches et ceux qui ont des revenus moyens sont les principaux coupables du réchauffement climatique. Les plus pauvres en sont les moins responsables, mais ce sont eux qui en souffriront le plus." Mais, ici encore, il préfère rester dans une approche de statu quo: le but est de ne punir personne. Dans une interview au Monde, il cite les pays à "revenus intermédiaires", comme la Chine et l'Inde qui "ont aussi le droit d'avoir l’électricité la nuit, le chauffage ou la climatisation, tout ce que nous considérons comme des acquis. Il faut donc se mettre d'accord sur le fait que le monde aura besoin de plus d'acier, de ciment ou d'énergie."

Greta Thunberg, elle, est catégorique: "Personne ne parle jamais d'équité ou de justice climatique, des principes pourtant clairement posés au cœur de l'Accord de Paris. Ils sont incontournables si nous voulons que l'accord fonctionne à l'échelle mondiale. Compte tenu des niveaux actuels d'émission, cela implique que les pays développés doivent parvenir à zéro émission dans les six à douze ans pour que les populations des pays les plus pauvres puissent se doter des infrastructures que nous possédons déjà, comme des routes, des hôpitaux, des centrales électriques et des écoles, ou encore l'accès à l'eau potable. Car comment pouvons-nous espérer que des pays comme l'Inde ou le Nigeria s'intéressent aux questions climatiques si nous, qui avons déjà tout, ne sommes pas capables d'y accorder la moindre seconde d'attention?"

  1. Les annonces d'objectifs de décroissance d'émissions suffiront-ils? Devons-nous plutôt viser à atteindre le zéro carbone d'ici 2030?

C'est l'urgence que veut mettre en avant Greta Thunberg: "Si l'Union européenne entend sérieusement s'engager à limiter le réchauffement climatique à 2 degrés, elle doit réduire ses émissions carbone de 80% d'ici à 2030 (et cela inclut le transport aérien et maritime). C'est donc deux fois plus ambitieux que la proposition actuelle."

Bill Gates n'est pas d’accord. Encore une fois, nous n'aurons pas le temps de changer les comportements, estime-t-il. "Compte tenu de la place cruciale qu'occupent les combustibles fossiles dans nos vies, nous n'avons tout simplement aucun moyen de cesser de les utiliser aussi massivement en une seule décennie." Il voit 2050 comme un défi atteignable. "Ce que nous devons faire dans les dix prochaines années, c'est adopter des politiques qui nous engageront sur la voie d'une décarbonation totale d'ici 2050." "Si réduire d'ici 2030 est le seul indicateur de notre succès, il serait alors tentant de remplacer les centrales alimentées au charbon par celles au gaz; après tout cela réduirait nos émissions de dioxyde de carbone. Mais toute centrale au gaz construite entre aujourd'hui et 2030 serait toujours opérationnelle en 2050 (…) Nous arriverions à notre objectif de réduire d'ici 2030, mais il y aurait peu d'espoir d'atteindre un jour zéro émission."

*La plupart des citations reprises ici viennent des livres suivants (sauf si indiqué autrement):
- Bill Gates, "Climat: comment éviter un désastre". Éditions Flammarion. 350 pages. 22,90 euros.
- Greta Thunberg, "Rejoignez-nous #grevepourleclimat". Éditions Kero. 32 pages. 3 euros.

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