Le développement durable, une aspiration qui marche sur un fil

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Utilisé sans modération, le concept de développement durable pourrait en perdre sa signification d'origine. Et brouiller les étapes et exigences de ses ambitions. Retour sur le parcours d'une notion complexe.

Le développement durable a fait une entrée remarquée dans le dictionnaire des idées reçues. Selon les acteurs engagés dans les questions de l'environnement et du développement, il incarne un projet salvateur, une bouée lancée aux crises que traverse la société. Force est de constater que ce projet ambitieux, devenu polysémique et multiple, soulève aujourd'hui de nombreuses questions. Plus de trente années après sa création, où en est le développement durable?

Pour comprendre la complexité de cette notion, il est important de revenir de façon non exhaustive sur les temps forts de son histoire.

"Le développement durable, c'est s'efforcer de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité de satisfaire ceux des générations futures."
Rapport Brundtland
Ce rapport, intitulé "Notre avenir à tous", commandé par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l'Organisation des Nations unies, serait à l'origine du terme de développement durable.

C'est au rapport Brundtland (1987) que l'on attribue généralement l'origine du terme de développement durable. Selon lui, "le développement durable, c'est s'efforcer de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité de satisfaire ceux des générations futures". À côté de cette définition est aussi posée une condition déclinée selon les trois dimensions du social, de l'économique et de l'environnemental.

L'âge d'or

La conférence des Nations unies sur l'Environnement et le Développement (CNUED) à Rio de Janeiro, en juin 1992, s'imposera, cinq ans plus tard, comme un point de réflexion culminant. La déclaration de Rio (Agenda 21), déclinée en 27 principes, débouchera sur la signature de la Convention sur le changement climatique et la Convention sur la diversité biologique. 

La diffusion du concept sera largement répandue dans les années qui suivent. Comme le souligne le chercheur Edwin Zaccai, professeur à l'Université Libre de Bruxelles dans le domaine du développement durable, "l'objectif de développement durable sera adopté par des États, des collectivités locales ou des régions comme principe politique. Il génèrera un certain nombre d'institutions et des programmes."  L'équilibre entre les trois sphères de l'économie, de l'environnement et du social sera ainsi de plus en plus recherché. Un équilibre souvent repris dans ce qu'il est convenu d'appeler le triptyque du développement durable, ce dernier se situant à l'intersection des trois champs de compétences.

193
pays
Le programme de développement durable à l'horizon 2030 de l'ONU fixera universellement, en 2015, 17 Objectifs de développement durable (ODD), et sera adopté par 193 pays.

Émergeront également, plus tard, le Sommet mondial sur le développement durable de Johannesburg (2002), l'entrée en vigueur du Protocole de Kyoto (2005), l'adoption du paquet climat-énergie par l'Union européenne (2008). Enfin, le programme de développement durable à l'horizon 2030 de l'ONU fixera universellement, en 2015, 17 Objectifs de développement durable (ODD), et sera adopté par 193 pays.

L'ONU prêtera une attention particulière à deux conditions: "le concept de besoins, à savoir ceux des plus démunis, à qui il convient d'accorder la plus grande priorité, et le concept de limite, imposé par l'état actuel de nos techniques et de notre organisation sociale à la capacité de l'environnement à répondre aux besoins actuels et à venir." Ces deux critères transparaîtront dans chacun des ODD: "pas de pauvreté",  "une faim zéro", "des villes et des communautés durables", etc.

Une mosaïque d'intentions

Alors que le développement durable a influencé bon nombre de politiques dans les années 90 et 2000, il suscite aujourd'hui un désenchantement. Beaucoup veulent aussi lui substituer d'autres notions. Transition, durabilité… Chaque définition repose sur un socle de critères bien spécifiques, complexifiant encore un peu plus le débat, fragilisant davantage l'équilibre entre le social, l'économique et l'environnement.

"Il convient de distinguer développement durable et durabilité."
Edwin Zaccai
Professeur à l'ULB dans le domaine du développement durable.

Des propos corroborés par Edwin Zaccai, qui précise qu'il convient, par exemple, de distinguer développement durable et durabilité. "Le développement durable implique de modifier les modes de vie, les projets de société, pour permettre une durabilité nationale et internationale. La durabilité s'appliquera à des maisons, à des produits, ses critères varieront selon les problèmes, matériaux et questions écologiques tout en tenant compte des critères sociaux."

Edwin Zaccai pointe cependant que le terme de durabilité est aujourd'hui "utilisé à toutes les sauces", ce qui tend à le vider de sa substance. "Ce n'est pas parce qu'un plastique est durable que l'on contribue significativement au développement durable. On a tendance à s'approprier trop facilement ce terme, ce qui est fort critiqué."

"Le terme de transition ne laisse peut-être pas assez transparaître le caractère d'urgence de la situation."
Marek Hudon
Professeur à Solvay et principal auteur de l'Étude pour une Belgique plus durable.

Marek Hudon, professeur à Solvay et principal auteur de l'Étude pour une Belgique plus durable, inclusive et résiliente, partage ce point de vue, même s'il porte un regard plus nuancé sur le sujet. "Le terme de transition ne laisse peut-être pas assez transparaître le caractère d'urgence de la situation." Marek Hudon, préfère, par exemple, parler d'économie régénérative, précisant que "tout dépendra du niveau où l'on place le curseur".

Un équilibre fragile

Ce curseur n'influence pas seulement le degré d'implication de chacun. Dans certains cas de figure, il conditionne l'équilibre fragile du développement durable, voire, en substance, sa survie. La production des batteries des véhicules électriques est un exemple parmi d'autres de cet équilibre précaire. Malgré leur importance dans la transition vers un transport plus vertueux pour le climat, ces batteries contiennent, entre autres, du lithium, du nickel et du cobalt, et deviennent un facteur de risque pour l'environnement (pérennité des ressources, impacts du minage, transformation industrielle). En outre, plus de la moitié de la production mondiale de cobalt se localise dans l'est du Congo, une région en proie aux conflits armés, à la corruption et au travail des enfants.

Cette problématique en cascade ne s'arrête pas là. L'énergie éolienne utilise des terres rares, dont l'extraction est dévastatrice pour l'environnement. Les smart cities, les big data et l'optimisation numérique, pourtant utiles pour une société plus verte, ne peuvent ignorer la pollution engendrée par les data centers, ni l'impact sociétal du contrôle de nos données. La taxonomie européenne n'échappe pas non plus à cet imbroglio: la Commission européenne a ouvert la porte à un affaiblissement du concept. Prétextant la nécessité d'accroître la flexibilité et de financer la transition des secteurs "non verts", la taxonomie européenne pourrait conduire à l'inclusion d'activités qui en sont actuellement exclues

Ces façons de procéder sont-elles durables? S'inscrivent-elles vraiment dans l'un des ODD, à savoir la "consommation et la production responsable"? Le développement durable est à l'image d'une balance qu'il est difficile de stabiliser: même si l'on arrive à développer une filière de recyclage efficiente, ou une méthode de production durable, cela ne se fera pas sans un coût important, qu'il soit économique, humain ou environnemental. Ces déséquilibres incarnent donc autant de bonnes intentions que de dommages collatéraux.

Cependant, la société pourra de moins en moins accepter que, sous couvert de développement durable, les positions les plus contradictoires soient légitimées. Le développement durable semble donc être arrivé à un tournant décisif. Ambitieux, il marche sur des braises et demeure fragile. Une fragilité qui doit garder intact notre esprit critique, même à la lecture de ce magazine.

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Références :

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