Qui restaure vos œuvres d'art?

Le restaurateur Etienne van Vyve derrière une statue de Pilip Aguirre y Otegui. "Cette œuvre en ciment a nécessité une intervention à cause de sa fragilité et de l’évolution naturelle des matériaux". ©Saskia Vanderstichele

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les principaux dangers qui guettent les œuvres d’art ne sont pas le vol ni l’incendie, mais de banals accidents. Dans son atelier, le restaurateur Etienne van Vyve se voit confier des œuvres abîmées d’artistes célèbres. Et il n’est pas rare que la facture soit adressée à un assureur spécialisé en art.

L’atelier se trouve au fond d’un jardin à Ixelles. Sitôt qu’on y pénètre, on est envahi par des odeurs de White spirit, d’éthanol et autres produits chimiques. Des dizaines de cadres dorés y sont entassés, les murs sont couverts de toiles. À première vue, on se croirait dans l’atelier d’un artiste peintre, mais à y regarder de plus près, on se rend compte que toutes les œuvres sont abîmées. La toile qui trône sous les lampes est déchirée sur une vingtaine de centimètres. D’autres sont tachées. D’autres encore portent des traces d’eau ou de moisissures.

Ce bâton avec au bout une boule couverte de cuir permet au restaurateur Etienne Van Vyve de poser la main et de travailler de manière très précise, sans toucher la toile. ©Saskia Vanderstichele

"Mon travail préféré est la réparation de déchirures. Je retisse la toile fil par fil", nous confie Etienne van Vyve, restaurateur spécialisé en toiles de maîtres. Il voit passer entre ses mains des œuvres de noms célèbres comme Luc Tuymans et Paul Gauguin, à la demande de collectionneurs privés et de musées. Son principal outil de travail? Rien de plus qu’un bâton avec au bout une boule recouverte de cuir. "Ce bâton permet de poser la main et de travailler de manière très précise, sans toucher la toile", explique-t-il.

La précision. C’est le mot magique. La restauration des œuvres monochromes de Marthe Wéry s’effectue sous une loupe binoculaire. Elles ont souffert parce que l’artiste belge a empilé ses toiles avec négligence. Sa fille souhaite aujourd’hui les faire restaurer. "Le défi consiste à trouver la couleur et la brillance exactes. Parfois, la préparation est plus longue que la restauration", explique Etienne van Vyve.

"Mon travail préféré est la réparation de déchirures. Je retisse la toile fil par fil."
Etienne Van Vyve
Restaurateur

"Après l’analyse des dégâts, il faut étudier les matériaux utilisés. Pour le travail de Marthe Wéry, j’ai eu la chance de bien connaître l’artiste. Elle m’a communiqué la marque de sa peinture et les numéros des pigments utilisés. Dans la phase suivante, je teste la réaction des matériaux. Cela me permet par exemple de savoir si une œuvre est sensible à l’eau. Lorsque l’étude préliminaire est terminée, je peux évaluer le coût de la restauration et présenter un dossier."

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Ce n’est qu’ensuite que le travail commence réellement. "Une bonne restauration doit être réduite au minimum. En cas de déchirure de la toile, il faut se limiter à la déchirure. De plus, il faut s’assurer de toujours pouvoir revenir en arrière. Par exemple, si sur une œuvre monochrome la couleur de la retouche évolue différemment de la couleur d’origine, il doit être possible de l’ajuster ultérieurement." Si les bonnes réparations sont totalement invisibles? "Toute réparation apparaîtra d’une manière ou d’une autre. Ce n’est pas un hasard si les experts utilisent des lampes UV. L’ultra-violet permet de mettre en évidence les parties restaurées", explique Etienne van Vyve.

L’atelier de restauration d’Etienne Van Vyve. Il a vu passer entre ses mains, des œuvres de Luc Tuymans et Paul Gauguin entre autres. ©Saskia Vanderstichele

Assurance

Le propriétaire malchanceux de la toile déchirée ne devra cependant pas payer la restauration de ses propres deniers. Les frais seront remboursés par une assurance spécialisée. "Les dégâts à une œuvre d’art sont rarement la conséquence d’un incendie ou d’un vol. Il s’agit presque toujours d’accidents", explique Alexandre Moretus, de l’assureur Jean Verheyden, spécialisé en art. Il peut s’agir d’une toile mal accrochée, d’une sculpture renversée ou de dégâts des eaux suite à une fuite de canalisation. Les dégâts occasionnés pendant un transport sont courants également. Une assurance habitation classique permet de couvrir les œuvres d’art contre les risques d’incendie ou de vol, mais pas contre ces types d’accidents.

"Si l’artiste restaure lui-même son travail, l’œuvre ne perd généralement pas sa valeur."
Alexandre Moretus
Assureur spécialisé en art

Pour cela, il faut s’adresser à des assurances spécialisées, qui remboursent les frais de restauration, mais aussi la moins-value éventuelle. "Lorsqu’il s’agit d’œuvres anciennes, une restauration est plus facilement acceptable. Mais pour l’art contemporain, le marché exige que les œuvres soient en parfait état. Résultat: le moindre dégât peut entraîner des moins-values importantes", explique Etienne van Vyve. "Si l’artiste restaure lui-même son travail, l’œuvre ne perd généralement pas sa valeur", ajoute Alexandre Moretus. En règle générale, s’il s’agit de la restauration d’une œuvre d’un artiste encore vivant ou décédé depuis moins de 70 ans, il est nécessaire d’obtenir l’accord de l’artiste ou de ses descendants, de sa fondation, etc.

"Dans des cas extrêmes, tels qu’un incendie, un dégât des eaux ou du vandalisme, l’œuvre peut être abîmée au point que l’originalité est perdue ou que le coût de la restauration est supérieur à sa valeur. La valeur de l’œuvre est alors remboursée à l’assuré, sans franchise. Une œuvre qui a perdu entre 20 et 30% de sa valeur malgré une restauration peut être considérée comme une perte totale", explique Alexandre Moretus. La décision finale est prise par l’assureur, en concertation avec le client.

©Saskia Vanderstichele

"D’un côté, on trouve des collectionneurs privés passionnés qui tiennent beaucoup à leur œuvre. En cas de dommage, ils veulent la conserver et la restaurer coûte que coûte. À l’opposé, on trouve les collectionneurs qui considèrent leurs œuvres comme un investissement. Au moindre dégât – en particulier s’il s’agit d’une œuvre contemporaine – ils souhaitent être dédommagés", explique Jan Van Hecke, responsable chez Art Secure, le département spécialisé en art du courtier d’assurance Vanbreda Risk & Benefits.

"La valeur de l’œuvre est fixée par un expert de l’assurance ou un expert indépendant au moment de la souscription de la police et est mentionnée spécifiquement dans le contrat", explique Patricia Dillen, de l’assureur spécialisé Jean Verheyden. "Si la valeur évolue au fil du temps, le client doit prendre l’initiative de faire réévaluer l’œuvre d’art. Ces dernières années, l’art contemporain a pris beaucoup de valeur, tandis que celle des meubles du XVIIIe siècle n’a cessé de s’éroder."

"À l’inverse des assurances classiques, aucune règle de proportionnalité n’est appliquée lorsqu’une œuvre a été sous-assurée. En cas de perte totale d’une œuvre d’une valeur de 200.000 euros assurée pour 100.000 euros, le propriétaire recevra 100.000 euros. Avec une assurance classique, il ne serait remboursé que de la moitié de cette somme, explique Jan Van Hecke. Les dommages connexes, comme le remplacement d’un papier peint de prix ou du parquet abîmés par la chute d’une œuvre, peuvent aussi être remboursés."

Moisissures et vermine

"85% des œuvres d’art s’échangent à moins de 10.000 euros."
Alexandre Moretus
Assureur spécialisé en art

Les assurances spécialisées sont des polices "tous risques" avec une très large couverture mondiale. Il est possible de prévoir certaines clauses qui stipulent par exemple qu’en cas de nouvelle acquisition, cette œuvre sera automatiquement assurée pendant les 90 premiers jours ou qu’en cas de décès d’un artiste contemporain, la valeur assurée sera immédiatement revue à la hausse. "Ces assurances excluent le concept de dommage graduel ou progressif. Il peut s’agir par exemple d’une aquarelle abîmée par la lumière ou d’une toile stockée dans une cave et abîmée par les moisissures", explique Alexandre Moretus. En revanche, si une toile est suspendue dans le salon et est endommagée par l’humidité suite à une fuite dans une canalisation, elle est assurée. "Les dégâts occasionnés par les insectes ou la vermine ne sont pas couverts, par contre", précise Jan Van Hecke.

©Saskia Vanderstichele

"Ce serait une erreur de penser que ces assurances ne se justifient que pour les œuvres les plus chères. Les œuvres qui se vendent pour des dizaines de millions d’euros ne représentent d’ailleurs qu’une partie infime du marché de l’art. 85% des œuvres d’art s’échangent pour moins de 10.000 euros", explique Alexandre Moretus. "Il existe aussi beaucoup de préjugés sur le prix de ces assurances, alors qu’elles sont en réalité moins chères qu’une assurance habitation traditionnelle avec une couverture vol pour la même valeur", ajoute Jan Van Hecke.

La prime d’une assurance œuvres d’art est dégressive: plus la valeur de la collection augmente, plus le taux de la prime diminue. "Pour une collection évaluée à 1 million d’euros, il faut compter une prime annuelle de 2.000 euros. S’il s’agit de pièces fragiles, comptez 2.500 euros. Pour des œuvres d’une valeur allant jusqu’à 100.000 euros, nous appliquons une prime forfaitaire d’environ 400 euros par an, explique Patricia Dillen. Les services offerts par les assureurs spécialisés ne se limitent pas à l’aspect financier. Nous donnons aux clients des conseils personnalisés sur la gestion de leur collection et les mesures de prévention requises. En cas de dommage, nous les conseillons en matière de restauration et nous les aidons à trouver le meilleur artisan."

"Ces polices spécialisées sont basées sur la confiance. Elles font partie des rares contrats que l’assureur peut dénoncer après chaque dommage. Il dispose ainsi d’un moyen de pression en cas de suspicion de fraude", conclut Jan Van Hecke.

La meilleure restauration est l’absence de restauration

"L’altération des matériaux est inévitable. Une sélection naturelle s’est déjà opérée avec les œuvres anciennes. Aujourd’hui, ce même phénomène apparaît avec l’art contemporain. Il est important de contrôler en permanence l’état d’une œuvre et de prendre à temps les mesures de précaution nécessaires", explique Etienne van Vyve. Il fait partie des restaurateurs à qui la banque Belfius s’adresse pour le suivi, la conservation et la restauration de sa collection, qui compte près de 4.300 œuvres d’art. Nous l’avons rencontré dans l’"Art Gallery", au 32e étage de la Belfius Tower à Bruxelles, où se tient actuellement l’exposition "Magma Cloud Ashes".
Une œuvre en ciment de l’exposition illustre très bien l’importance de la conservation: "Man standing before a wall", de Philip Aguirre y Otegui. "L’œuvre a nécessité une intervention à cause de sa fragilité et de l’évolution naturelle des matériaux", explique Etienne van Vyve. De l’autre côté sont suspendues deux toiles de Luc Tuymans. "The Rape" et "The door", peintes dans des teintes claires, des nuances de blanc et de bleu. Ces toiles sont également passées entre les mains d’Etienne van Vyve pour garantir une bonne conservation. "Nous prêtons souvent des œuvres à des musées ou des institutions pour des expositions. Avant leur départ et après leur retour, elles sont systématiquement examinées par des restaurateurs afin de détecter la moindre altération", ajoute Truike Vercruysse, responsable de la collection Belfius.
"Nous partageons notre passion et notre expérience en matière d’art avec nos clients, explique Vanessa Dufour, directrice Wealth Management chez Belfius. Nous les conseillons bien entendu sur les aspects financiers de leur collection, notamment dans le domaine de la structuration de leur patrimoine et de la planification successorale, mais nous partageons aussi nos connaissances et notre expérience. Nos clients sont en effet confrontés aux mêmes problèmes que nous, notamment en matière de stockage, de transport ou de restauration. Nous mettons en toute discrétion notre réseau d’experts à la disposition de nos clients."
Toutes les œuvres peuvent-elles résister à l’épreuve du temps moyennant de bonnes conditions de conservation? "Hélas non. Pour certaines œuvres, on peut même parler de ‘mort annoncée’, parce que les matériaux et combinaisons de matériaux ne sont pas faits pour durer, explique Etienne van Vyve. Je pense par exemple à une œuvre de l’artiste néerlandais Willem de Kooning, pour laquelle il a utilisé une laque rouge. Avec le temps, cette teinte a disparu. Résultat: l’œuvre a perdu sa valeur. Certains matériaux disparaissent en effet avec le temps. Autre exemple, l’artiste américain Dan Flavin a créé des objets spatiaux en utilisant des lampes à néon. Il est encore possible aujourd’hui de remplacer une lampe cassée, mais à terme, elles ne seront probablement plus disponibles sur le marché."

 

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