"Si vous avez de l'argent, il n'est peut-être pas idiot d'en consacrer une partie à un plan B"

Les 575 anciens dépôts de munitions dans le Dakota du Sud (Etats-Unis) peuvent accueillir jusqu’à 5.000 personnes en cas de déclin de notre civilisation. ©EPA-EFE

Entrepôts remplis de motocyclettes et d’armes, secondes résidences construites dans des lieux stratégiques ou abris atomiques cinq étoiles. Les vrais riches peuvent aujourd’hui se prémunir contre une catastrophe de grande ampleur. "Si vous avez de l’argent, il n’est peut-être pas idiot d’en consacrer une partie à un plan B."

Lorsque Douglas Rushkoff s’est vu proposer l’an dernier une coquette somme pour parler de l’avenir de la technologie, ce leader d’opinion, auteur et futurologue, a dû penser qu’il était invité pour divertir une salle remplie d’ennuyeux banquiers. Mais lors de son arrivée dans le domaine privé où la réunion avait lieu, il a immédiatement été dirigé vers une petite salle où l’attendait son public: cinq ultra-riches de l’univers des fonds spéculatifs.

Ce petit groupe ne s’était apparemment pas déplacé pour écouter un speech formaté, a commenté Douglas Rushkoff sur son blog. Ils avaient même des questions précises. Plus particulièrement sur la manière dont l’auteur voit l’évolution de certaines problématiques, articulées autour d’un thème unique: l’effritement de la société que nous connaissons aujourd’hui. Google travaille-t-il vraiment à la digitalisation et donc au stockage et à la conservation de la conscience humaine? Quelle est la région la mieux protégée contre les changements climatiques: la Nouvelle-Zélande ou l’Alaska? Et si vous possédez un abri protégé par des gens armés, comment garder votre autorité sur ce personnel après l’effondrement de la société?

On aurait peut-être tendance à associer ce genre de réunion à un rassemblement d’adeptes des chapeaux en aluminium plutôt que de représentants du pouvoir et de l’argent. Mais ceux qui se préparent pour la fin du monde ne sont ni des exceptions ni des fous paranoïaques. La tendance est claire: les super-riches souscrivent une "assurance apocalypse".

Un ancien dépôt de munitions de l’armée américaine dans le Dakota du Sud. À partir de 25.000 dollars pour un leasing de 99 ans. ©Vivos

Doomsday

Le thème de la fin du monde s’est retrouvé sur le devant de la scène au début de l’an dernier, lorsqu’il s’est avéré que le très riche investisseur tech Peter Thiel était devenu citoyen néo-zélandais. L’obtention de cette nationalité après un séjour de seulement 12 jours dans le pays a fait froncer de nombreux sourcils. Du coup, les observateurs se sont posé des questions sur ses motivations.

23:58
Doomsday Clock
La "Doomsday Clock" de l’Université de Chicago indique minuit moins deux.

D’après des personnes bien informées, Peter Thiel considère que la Nouvelle-Zélande offre le profil parfait pour servir de refuge lorsque la civilisation commencera à s’effondrer: politiquement neutre (personne n’est en conflit avec la Nouvelle-Zélande), isolée géographiquement, dotée de magnifiques paysages et comptant davantage de moutons que d’humains. Il estime que le moment venu, il y aura peu d’endroits mieux adaptés.

Peter Thiel est loin d’être le seul à en être convaincu. Suite à l’annonce de sa nouvelle nationalité, le magazine américain The New Yorker a publié un article révélant que le "doomsday prepping" (préparation à un cataclysme) est monnaie courante parmi les super-riches, au point que dans les cercles financiers de la Silicon Valley, vos amis vous font un clin d’œil complice lorsque vous leur annoncez que vous vous rendez en Nouvelle-Zélande. "Encore un qui va souscrire une assurance catastrophe."

"Lorsque ce sera la fin du monde, le fait de porter des lunettes pourrait être synonyme de vulnérabilité. Car où trouver une nouvelle paire?"
Steve Huffman
CEO Reddit

Dans le même article, les auteurs indiquent que les préparatifs ne se limitent pas à l’achat de résidences de vacances dans des endroits stratégiques. Quelques privilégiés ont acheté une propriété dans des lieux très peu peuplés des États-Unis, les ont remplis de réserves de nourriture, d’armes et de motocyclettes, le seul véhicule qui permette de se déplacer dans une situation chaotique. Autre exemple: Steve Huffman, fondateur et CEO du site populaire Reddit, s’est fait opérer les yeux au laser, car le port de lunettes dans un monde post-apocalyptique pourrait être synonyme de dangereuse faiblesse. "Si c’est la fin du monde, ce sera très difficile de trouver une nouvelle paire de lunettes. Et sans lunettes… ‘I’m fucked’", a-t-il déclaré au New Yorker.

Le projet de Vivos dans le Dakota du Sud. Des écrans led créent une impression de fenêtres et de lumière extérieure. ©Vivos

Bunkers de luxe

Qui dit demande, dit offre. Une véritable industrie prospère autour de cette angoisse de fin du monde avec l’apparition de centaines de commerces en ligne et l’organisation de salons spécialisés. Tout est disponible pour survivre après un cataclysme: des masques à gaz aux aliments lyophilisés en passant par les armes et les téléphones par satellite. Cette tendance se développe surtout aux États-Unis, où la confiance dans le gouvernement n’a jamais été très grande.

Les bunkers des super-riches équipés d’une piscine et d’une cave à vin. ©The Oppidum

Depuis peu, il existe aussi un véritable marché du "doomsday" dédié aux super-riches. Certaines entreprises – surtout américaines – construisent sur demande des bunkers de luxe. Ainsi, la firme texane Rising S, connue pour son slogan "We don’t sell fear. We sell preparedness", a déjà construit pour ses clients plusieurs villas souterraines, avec piscine, cave à vin, piste de bowling et stand de tir. Et dans divers endroits des États-Unis, d’anciens silos militaires et dépôts de munitions sont en voie de reconversion en résidences de luxe où les super-riches pourront attendre en toute quiétude la fin des temps.

4,5 millions
euros
Dans le village allemand de Rothernstein, le prix d’un luxueux abri peut atteindre 4,5 millions d’euros.

L’Europe n’est pas en reste. Quelque part en République tchèque, des promoteurs immobiliers et des anciens militaires affirment avoir transformé une ancienne base soviétique pour en faire le plus grand abri de luxe au monde, baptisé "The Oppidum". Les super-riches sont invités à en acheter une parcelle et à l’aménager selon leurs envies. Et dans le village allemand de Rothernstein, la société américaine Vivos est en train de reconvertir un ancien dépôt de munitions de l’armée soviétique en un luxueux complexe d’abris, avec des appartements dont le prix oscille entre 2,5 et 4,5 millions d’euros. "Ce que nous vendons, ce sont des immeubles dont les futurs propriétaires espèrent n’avoir jamais besoin", a expliqué le fondateur de Vivos, Robert Vicino, l’an dernier lors d’une rencontre avec notre rédaction. "Mais si la catastrophe se produit, ils auront un endroit où trouver refuge. C’est sous la surface que l’humanité pourra survivre, tout comme la vie souterraine a résisté à la catastrophe qui a anéanti les dinosaures."

Maquette du complexe Oppidum en République tchèque. ©The Oppidum


On peut se demander ce qui explique ce pessimisme ambiant. C’est un fait que la grande aiguille de la célèbre "Doomsday Clock" de l’Université de Chicago indique aujourd’hui minuit moins deux, ce qui signifie que les scientifiques qui définissent le "temps" sont plus négatifs que jamais et s’attendent à un événement majeur mondial. La tension autour de l’armement nucléaire et le réchauffement climatique sont principalement à la base de cette méfiance envers l’avenir. Mais soyons réalistes: ces scientifiques n’ont jamais été réellement optimistes depuis l’installation de l’horloge en 1947. Quelle est dans ce cas la différence par rapport à la menace nucléaire à l’époque de la Guerre Froide?

©The Oppidum

Le feu aux poudres

Certains attribuent la méfiance des super-riches à l’augmentation des inégalités au sein de la société. En particulier dans la Silicon Valley, où l’on sème les graines de l’automatisation intensive du travail et où l’idée se répand que si l’on ne trouve pas le moyen de rendre la croissance économique "inclusive", les riches seront jugés sur leur travail et l’immense richesse qu’ils auront accumulée en détruisant des emplois.

Déjà en 2014, le riche financier Nick Hanauer – un investisseur de la première heure dans le géant du commerce en ligne Amazon – a publié un éditorial dans Politico, où il mettait en garde contre le risque d’explosion sociale. "Je ne suis ni particulièrement intelligent, ni workaholic, a-t-il expliqué. J’ai fait fortune parce que je suis capable de prédire ce que l’avenir nous réserve. Et ce que je vois aujourd’hui, c’est une foule en colère qui nous agresse, armée de fourches."

La nouvelle-zélande est le refuge préféré de ceux qui craignent la fin du monde.

Mais peut-être la raison pour laquelle les super-riches se préparent à l’apocalypse est-elle beaucoup plus simple: parce qu’ils en ont les moyens. Le monde n’a jamais compté autant de milliardaires, pour qui il est facile de consacrer quelques millions d’euros pour se prémunir contre un événement de grande ampleur, même si la probabilité d’un tel cataclysme est très faible.

Lorsque Bloomberg a interrogé l’ancien premier ministre néozélandais John Key sur la popularité de son pays en tant que "refuge", celui-ci a haussé les épaules en disant: "Il y a des gens qui ont des montagnes d’argent. À partir d’un certain niveau de richesse, il est peut-être moins idiot qu’on ne le pense de consacrer une petite partie de ces capitaux à un plan B."

Encore faut-il avoir envie de survivre dans un monde où il n’y aura de la place que pour quelques milliardaires paranoïaques…

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content