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Le cobalt, pétrole maudit du 21e siècle

©The Washington Post/Getty Images

En début de semaine, Umicore lançait un avertissement sur ses résultats. Et pointait les mines de cobalt en République démocratique du Congo. Des mines "artisanales" dont on sait qu’elles emploient des enfants dans des conditions inhumaines. Et qu’elles abreuvent le marché explosif des batteries pour voitures électriques.

Les minerais précieux sont souvent recouverts d’une boue gluante. C’est encore plus vrai pour le cobalt, singulièrement dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), véritable cloaque à ciel ouvert et petit eldorado pour les seigneurs de guerre. Les mines dites "artisanales" y pullulent. Une expression polie pour évoquer des exploitations échappant à tout contrôle, où travaillent des enfants dans des conditions dangereuses et insalubres. Certaines entreprises peu regardantes en profitent, appâtées par des prix au rabais. D’autres sont plus respectueuses, mais doivent dès lors subir les virevoltes des prix sur les marchés officiels. C’est le cas d’Umicore . Ce mardi, 8 heures du matin, le groupe belge envoie un communiqué dans lequel il annonce une révision à la baisse de ses revenus et bénéfices, suscitant la stupeur auprès des investisseurs et des analystes financiers. Le titre dévisse de 17% en Bourse. En cause: l’évolution de la demande pour les cathodes de batteries rechargeables, particulièrement en Chine et en Corée, mais aussi "une baisse sensible du prix du cobalt et l’afflux de cobalt provenant de l’exploitation minière artisanale", a indiqué Umicore dans un communiqué. Depuis ses sommets, en mars 2018, le prix du cobalt s’est effondré de plus de 60%.

"On a vu quelqu’un trouver du cobalt dans son jardin. Des voisins sont arrivés pour creuser."

L’explication n’a guère rassuré. Le lendemain, le titre perd encore plus de 4%. Jeudi, devant leurs actionnaires, les dirigeants du groupe font tourner les slides pour expliquer la situation, chiffres à l’appui. "Sur une production mondiale de 130.000 tonnes de cobalt en 2018, nous explique Christopher Smith, directeur communication d’Umicore, 65% proviennent de RDC dont un tiers sort des mines artisanales. En tout, vous pouvez estimer que 20% de la production mondiale vient de gens qui creusent des trous dans la terre ou dans les rivières." "On a vu des cas où quelqu’un avait trouvé du cobalt dans son jardin", nous raconte Guillaume Albasini, analyste suisse indépendant mandaté par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) le 15 avril dernier pour faire un état des lieux de l’utilisation de ces minerais pour la production de batteries. "Des voisins sont arrivés pour creuser et, petit à petit, on a vu des trous apparaître dans toute la ville." En RDC, la fortune est à portée de bêche. Il y aurait 200.000 "creuseurs" actifs, dont 40.000 enfants, selon l’Unicef.

Ruée vers l’or

Il faut dire que le cobalt a tout d’une ruée vers l’or. Son prix a grimpé jusqu’à 94.800 dollars la tonne en mars de l’année passée. Une hausse de 190% en un peu plus d’un an. Et chacun, petits et grands, veut sa part d’un gâteau qui ne cesse de grandir. Révolution verte oblige, le cobalt est devenu l’un des minerais les plus convoités au monde. On l’utilise dans les batteries lithium-ion des smartphones, ordinateurs portables, mais aussi, et surtout, des voitures électriques. Le cobalt garantit une autonomie supérieure, là où ses concurrents meilleur marché ne remplissent plus les exigences du marché. "Et on assiste à un boom fulgurant dans la vente de voitures électriques", continue Guillaume Albasini. Surtout en Chine. "L’année passée, on en a plus produit là que dans le reste du monde. Les chiffres sont encore faibles en termes absolus, mais les croissances sont colossales, 78% pour la Chine, 79% pour les Etats-Unis." Devant un tel engouement, la tentation de la RDC est grande d’en capter davantage. Le 24 novembre dernier, le gouvernement congolais a décidé de classer le cobalt comme "substance minérale stratégique", aux côtés du coltan et du germanium, et fait monter la redevance pour les droits de production de 3,5% à 10%.

Plus de la moitié des mines congolaises de cobalt sont détenues par des Chinois, comme ici, près du centre minier de Kolwezi, où des travailleurs congolais reçoivent leur paie sur le marché de Musompo. ©Corbis via Getty Images

Mais la belle envolée s’est arrêtée, brutalement. Vu la hausse des prix, les fabricants de batterie ont constitué des stocks, créant un effet d’emballement sur des prix déjà tendus. Jusqu’à saturation, arrêt des commandes et pression sur les prix, cette fois à la baisse. Depuis ses plus hauts, le cours du cobalt a chuté de plus de 60%, évoluant aujourd’hui à peine au-dessus des 30.000 dollars la tonne. Et chez Umicore, c’est la soupe à la grimace. "Il n’y a pas de couverture possible sur le cobalt, témoigne Christopher Smith d’Umicore. La hausse a été bénéfique pour nous à court terme, mais à long terme, ces mouvements sont plutôt négatifs. On aurait tout intérêt à avoir des prix stables."

Et la pression continue. En mars dernier, la Chine a modifié sa politique de subventions allouées à l’achat de voitures électriques. Entrée en vigueur ce mois-ci, mais déjà annoncée depuis quelque temps, la prime a été réduite de moitié (25.000 yuans, environ 3.300 euros) pour les véhicules ayant une autonomie de 400 kilomètres minimum. Pour les autonomies inférieures, elle disparaît tout simplement. "C’est une coupure importante pour nous, concède Christopher Smith. Mais la législation reste en vigueur." "La décision chinoise va surtout toucher les voitures d’entrée de gamme, analyse Guillaume Albasini, avec des batteries lithium-fer-phosphate de faible autonomie, de l’ordre de 150 à 200 kilomètres. Cela ne va pas affecter les batteries au cobalt. Au contraire, il y aura un switch vers les nickel-cobalt-manganèse." Et donc, à nouveau, une plus forte demande pour les producteurs de ce minerai, et une hausse des prix à moyen terme. Selon les projections de Benchmark Mineral Intelligence, consultant de référence en la matière, la demande mondiale de cobalt sera multipliée par six d’ici 2028. La Commission européenne annonce carrément une pénurie dès 2025. Pour les analystes de Citigroup, l’échéance est même deux ans plus tôt.

Bill Gates dans les mines

Le petit passage à vide chinois n’impressionne en tout cas personne. "La demande est trop forte", nous confirme Vivas Kumar, consultant pour Benchmark Mineral Intelligence. Kumar en sait quelque chose: il était, il y a quelques jours encore, responsable de l’approvisionnement en batteries lithium-ion auprès du constructeur Tesla. "La politique de subsides chinoise tend surtout à assurer la compétitivité du marché." La voracité de l’empire du Milieu n’a pas de limite. Il est et reste l’acteur majeur dans la chaîne d’approvisionnement de par la présence de ses entreprises à toutes les étapes de la chaîne de valeur (mines, raffinage, batteries, voitures électriques). "80% du cobalt dans sa forme chimique sont transformés dans des usines chinoises, nous explique son collègue Caspar Rawles chez Benchmark Mineral Intelligence. La Chine est un marché gigantesque." Les producteurs peuvent donc dormir sur leurs deux oreilles. Et inciter d’autres à se lancer dans l’aventure. Le mois passé, une coalition de milliardaires emmenés par Bill Gates, Jeff Bezos et Michael Bloomberg a investi dans Kobold Metals, une start-up surnommée le "Google Maps de la croûte terrestre". Kobold Metals a lancé ses algorithmes de data à la recherche de nouveaux gisements de cobalt. Elle a racheté plusieurs concessions en Amérique du Nord. Selon la société de négoce Darton Commodities, il y aurait environ 50 projets de ce genre dans le monde, principalement en Australie et au Canada.

"Les constructeurs allemands investissent des milliards dans les véhicules électriques. Ils ne veulent pas d’un nouveau scandale."

L’un des paris est de trouver des alternatives au quasi-monopole de la RDC, jugée trop instable et peu fréquentable. D’ailleurs, certains s’en détournent déjà. Cette semaine, le constructeur BMW a annoncé qu’il ne s’approvisionnerait plus qu’au Maroc et en Australie pour s’assurer que le cobalt fourni "n’est plus produit par des enfants". "Les constructeurs allemands investissent des milliards dans les véhicules électriques, commente Guillaume Albasini. Ils ne veulent pas d’un nouveau scandale." "En général, estime également Vivas Kumar, notre ex-Tesla, ils se rendent compte qu’une éthique irréprochable est une caractéristique importante pour leurs clients." L’annonce coïncide avec celle du London Metal Exchange. La Bourse de référence pour les métaux, dont le cobalt, a décidé de bannir d’ici 2022 les sociétés qui ne parviendront à prouver leur lutte contre l’exploitation des enfants ou la corruption. Elles devront suivre les lignes directrices établies par l’OCDE sur les chaînes d’approvisionnement.

De son côté, Umicore se dit serein. "Nous suivons la charte d’approvisionnement de l’OCDE et notre activité est auditée par le cabinet PWC, nous dit Christopher Smith. En plus, nous menons sur place des contrôles de nos fournisseurs. C’est unique au monde." Dans une étude de 2017, Amnesty International a épinglé plusieurs géants industriels, les accusant de ne pas "faire le nécessaire face aux allégations de travail des enfants dans les chaînes d’approvisionnement en cobalt pour les batteries". En tête, Microsoft, Lenovo et Renault. Tesla, figure de proue des voitures électriques, se situe dans la catégorie intermédiaire dite de "mesures modérées prises". "J’ai rencontré un responsable de Tesla. Il m’a dit qu’il visitait personnellement chaque mine pour ne pas avoir de surprise, nous explique Guillaume Albasini. Quelle est la meilleure certification? Difficile à dire."

Une Tesla commandée par le gouvernement provincial du Lualaba pour la troisième conférence minière de RDC, en septembre 2018, à laquelle participait le président congolais d’alors, Joseph Kabila. ©ZUMAPRESS.com


Interdire les mines artisanales?

Trafigura ne se pose pas ces questions (le groupe minier suisse vient de prendre le contrôle du Belge Nyrstar). Le 8 octobre dernier, dans une allocution devant un parterre de négociants en matières premières au London Metal Exchange, son patron Jeremy Weir affichait une posture plus ambiguë. "On nous le rappelle quotidiennement, faire de l’exploitation en RDC pose plein de problèmes. L’un des défis concerne le rôle des mines artisanales, de petite taille, appelées ASM (artisanal and small-scale mining, NDLR). Eh bien je vais être très clair sur les risques et les autres problèmes liés aux ASM. Il serait évidemment préférable que nous puissions assurer nos approvisionnements par le biais des sociétés industrielles. Mais le fait est que nous ne sommes pas dans cette situation confortable. La réalité est que des centaines de milliers de personnes en RDC gagnent leur vie en travaillant dans le secteur des ASM. C’est illégal dans bien des cas; c’est non régulé et peut-être très dangereux. Mais on ne peut pas s’en passer."

©Corbis via Getty Images

"Il y a une opposition entre Glencore, qui utilise des usines officielles, et Trafigura qui veut officialiser les mines artisanales et les nettoyer du travail d’enfants, analyse Guillaume Albasini. Interdire les mines artisanales est très complexe: on en ferme une, une autre s’ouvre à côté. Certaines zones artisanales se trouvent autour des mines officielles avec un certain contrôle pour qu’elles ne soient pas sous la coupe des bandes armées. En outre, l’avantage des mines artisanales, c’est qu’elles peuvent réagir très vite à la demande. Il n’y a pas de solution facile."

Dans la foulée de son annonce cette semaine, le LME a d’ailleurs déclaré qu’il se montrerait plus indulgent pour les petites structures actives dans le cobalt, pour ne pas les pénaliser face aux géants comme Glencore qui détient un quart de la production mondiale. Elles auront donc plus de temps pour se conformer aux règles internationales.

L’Arabie saoudite du cobalt

L’éthique retrouvée des constructeurs et la recherche active d’autres gisements auront-elles un impact négatif sur la production au Congo? Pas sûr. "Je doute que des acteurs comme BMW puissent réellement se passer du cobalt congolais, nous dit Caspar Rawles. C’est avant tout du marketing." "La RDC a la quantité en termes de réserve, mais aussi une très bonne qualité de minerais par rapport à ses concurrents, continue Guillaume Albasini. On dit souvent que le Congo est l’Arabie saoudite du cobalt. Mais même l’Arabie n’a pas une telle part de marché." Une position de taille qui continuera à faire la pluie et le beau temps chez notre acteur belge, Umicore.

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