interview

L'Hoest et Minguet, l'après-EVS

Pierre L'Hoest ©BELGA

Notre idée était de réunir Pierre L’Hoest et Laurent Minguet, les cofondateurs d’EVS, pour une interview croisée. L’occasion d’identifier avec eux les ingrédients de ce qui s’apparente aujourd’hui à l’une des plus belles success stories wallonnes, ainsi que les raisons pour lesquelles les rangs de la relève ne sont pas mieux garnis. Sauf que...

Sauf que les deux hommes, amis d’adolescence, sont en froid depuis septembre 2011, moment où Pierre L’Hoest, alors CEO de l’entreprise, claque la porte suite à des divergences stratégiques avec son conseil d’administration, dans lequel siégeait Laurent Minguet qui s’était déjà retiré de l’opérationnel.

L’un comme l’autre ont toutefois accepté la rencontre par journal interposé, allant jusqu’à coordonner leurs agendas respectifs pour nous recevoir le même jour dans leur terreau liégeois – dans les bureaux du centre d’affaires Natalis, qui ont longtemps abrité le fournisseur d’énergie liégeois Lampiris pour Laurent Minguet, et dans les bâtiments de The Faktory, au Sart Tilmant, pour Pierre L’Hoest, tout un symbole, puisqu’il a dessiné ce bâtiment lui-même, sous sa casquette d’architecte, pour abriter l’ancien siège d’EVS.

Le résultat? Deux entretiens foisonnants, avec de fortes personnalités qui analysent, globalement, l’expérience EVS de manière convergente, malgré des chemins aujourd’hui différents. Des chemins sur lesquels ils se rejoignent sur l’essentiel: l’optimisme quant à l’avenir, couplé à une énergie toujours aussi vive pour soutenir l’entreprenariat wallon.

Pierre L’Hoest "J’essaie de retrouver les ingrédients du succès d’EVS"

Les leçons de l’aventure Evs

Penser mondial, client… mais aussi avoir de la chance

S’il n’existe pas de recette miracle, force est de constater que dans le monde de l’innovation, deux qualités essentielles doivent prévaloir selon Pierre L’Hoest: "La persévérance et la passionC’est d’ailleurs ce qui nous a permis de passer à travers deux faillites avec EVS, liées à des ruptures technologiques. Pas parce que nous nous serions entêtés, mais bien parce que nous avons été encouragés par nos clients de l’époque à continuer."

©BELGA

Sinon, dans le détail, c’est le fait d’avoir embrassé la mondialisation qui a particulièrement bien aidé EVS qui travaille "à 95% à l’export". "Dès les débuts, on a tout de suite travaillé avec le monde en tête", élément qui fait aujourd’hui défaut en Wallonie où "il y a un problème de compréhension quant au fait que le monde est devenu global, problème que l’on retrouve aussi bien au niveau des entrepreneurs que des organismes qui les entourent, qu’il s’agisse de la Région ou bien des invests privés et publics. Un entrepreneur se retrouve vite dans le triangle Bruxelles-Liège-Charleroi, alors que le vrai, c’est plutôt Paris-Londres-Berlin".

Par ailleurs, pour réussir, "une idée seule, cela ne vaut rien", tacle Pierre L’Hoest. "Ce qui compte, c’est la capacité de la concrétiser." En effet, pour la start-up d’alors, née dans les années 90, ce qui a compté, cela a aussi été une "très grande écoute des clients". "Sans Canal +, EVS n’aurait jamais existé", reconnaît aujourd’hui Pierre L’Hoest. À l’époque, "ils ont vraiment voulu valoriser leur +via le sport, ce qui explique qu’ils ont consenti d’importants investissements dans notre système de ralenti, couvrant ainsi tous les frais de développement de la technologie". Une réalité qui l’amène dès lors à reconnaître qu’"il y a aussi un facteur chance" dans toute histoire. "Être au bon endroit, au bon moment. Comme lors de la coupe du monde 98 pour laquelle un réalisateur que je connaissais est désigné. Fasciné de boxe, il avait été impressionné par nos ralentis à d’autres occasions et surpondère alors leur usage pour la couverture de l’événement. Là, pas de chance pour lui, il est terrassé par une crise cardiaque… mais son programme ambitieux n’a, lui, pas été remis en cause, car s’il venait à capoter, c’était la faute à personne. Un hasard qui nous a permis un véritable envol".

La relève en Wallonie

Elle manque juste de notoriété

Interrogé sur l’absence de "success stories" à la EVS, Pierre L’Hoest est surpris par la question. Pour lui, les exemples sont légion en Belgique. "EVS, c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. Car dans les faits, si l’on regarde notre voisin qu’est Eurogentec (intégré au groupe japonais Kaneka en 2010, NDLR) par exemple, lui aussi a connu toute une aventure. Il emploie désormais de 300 à 400 personnes. Il y a aussi des entreprises actives dans le spatial comme Amos. Et puis, vous avez tous les noms que l’on connaît bien avec des IBA, des Iris,… Alors oui, ces entreprises font partie de la même génération que celle qui a vu naître EVS, mais il y a aussi d’autres initiatives plus récentes qui se marchent."

En fait, sur l’existence ou non d’une certaine relève, la question tient plus d’un manque de notoriété, pour le business angel. EVS, lui, a clairement "bénéficié des paillettes de la télévision". "Les gens de toute une région voyaient concrètement cette réussite présente dans son salon, ce qui nous a beaucoup aidéUn ralenti sportif est un moment fort, qui marque les gens."

C’est pourquoi, même si les exemples sont peu visibles, l’heure doit être à l’optimisme désormais, car "de nos jours, une tête bien faite, bien entourée, passionnée et à la vision globale, a pas mal d’ingrédients à sa disposition pour réussir demain, et ce, de manière accélérée par rapport à notre époque où l’on avait à peine le télex", sourit Pierre L’Hoest.

"Il y a un tas de petites sociétés qui ne sont pas dans la haute technologie, mais qui font tourner l’économie."
Laurent Minguet

Aujourd’hui, on peut également se faire aider davantage que par le passé. "Alors, oui, on peut toujours faire mieux, mais une question se pose tout de même: pourquoi, à votre avis, EVS est-il né à Liège et pas à Londres près de la BBC, voire dans la Silicon Valley? Il se fait que la Belgique est le pays le plus dense au monde, ce qui explique la naissance du câble, de la télédistribution. Installée principalement par l’ALE (actuel Nethys, NDLR), le besoin d’une chaîne de promotion s’est fait sentir. Le gestionnaire a donc regardé naturellement autour de lui ce qui pouvait être fait et c’est ainsi que la première mosaïque est née. C’est ce qui me fait dire que les intercommunales peuvent jouer un rôle demain et faire naître de nouvelles activités".

Sa vie aujourd’hui

Chercheur de pépites

Président de The Faktory, cette pépinière liégeoise aux 11 start-ups installée dans les bâtiments des débuts d’EVS, Pierre L’Hoest investit dans les pépites de demain. D’un studio de développement de jeux vidéo comme Abrakam, à un fabricant de batteries à faible consommation destiné à l’IoT comme e-Peas, en passant par l’analyseur de piscine intelligent de Riiot Labs, tout y passe. Mais avec toujours pour fil conducteur une certaine spécialisation. En effet, "si vous êtes actif dans une niche, vous pouvez prétendre à une position de leader mondial et les choses se font toujours chez vous", comme cela a pu être le cas avec EVS, "alors que si vous êtes sur un marché plus large, la promotion et la distribution étant devenues mondialisées, vous êtes désormais forcé d’entrer à terme dans une organisation plus grande". Et sur ce point, à la lumière de la récente cession de 80% du capital de Riiot Labs à un groupe espagnol, il semble que l’heure des rachats purs et simples avec rapatriement au siège soit passée, analyse Pierre L’Hoest. "Pour les start-ups que j’aide, je vois désormais que la volonté des majors est plus de laisser les activités là où elles sont, soit en région liégeoise en l’occurrence. Ils cherchent à nourrir leurs proies plus qu’à les phagocyter."

Pourquoi privilégier les projets à l’approche ciblée plutôt qu’aux larges efforts? Parce que cela marche. "Aujourd’hui, les gens ont tendance à se focaliser sur ce qui est facile à regarder. En fait, on fait face actuellement à une promotion du type Star Academy dans le monde des start-ups", assène l’homme. "Pourtant, si vous prenez une entreprise comme Sioen Industries, c’est 60% des bâches de tous les camions qui roulent sur nos routes. Quand vous prenez votre voiture, une fois sur deux, vous roulez derrière un produit belge. Mais on n’en parle pas, bien que ce groupe ait une position ultra-dominant et affiche un succès réel dans sa niche, juste parce que c’est n’est pas très sexy."

Ici, à The Faktory, pari est justement fait sur ces niches. "Nous essayons de retrouver les ingrédients qui ont fait le succès d’EVS".

Laurent Minguet "J’ai gagné autant dans le photovoltaïque qu’avec EVS"

Les leçons de l’aventure EVS

Une bonne technologie ne suffit pas

Interrogé sur les facteurs qui, rétrospectivement, expliquent le succès d’EVS, Laurent Minguet n’hésite pas."D’abord, il y a le "breakthrough" (la percée, NDLR) technologique. Nous avons misé sur une technologie émergente: EVS était active dans l’image vidéo digitale, ce qui était assez nouveau à la fin des années 80. Inutile d’entrer sur un marché déjà consolidé et occupé – même s’il y des contre-exemples comme Ryanair, qui a réussi à s’imposer dans le monde des compagnies aériennes, mais en allant trop loin, ce qui déclenche aujourd’hui une grogne sociale légitime."

©Anthony Dehez

Mais miser sur la bonne technologie ne suffit pas: il faut aussi un produit."À l’époque, des dizaines et des dizaines de sociétés faisaient des images numériques pour la télévision, mais elles ont quasiment toutes fait faillite, parce qu’elles développaient des prototypes qu’elles ne vendaient pas. Quand en 1993, avec Michel Counson, le monsieur hardware d’EVS, nous avons troqué la mémoire vive, la RAM, pour le disque dur comme moyen de stockage de ces images, cela nous a permis d’enregistrer quelques minutes, puis une demi-heure, puis des heures de vidéo. Cela a donné des machines fabuleuses, avec toute une bibliothèque d’images qui n’obligeait plus les chaînes de télévision à descendre dans la cave demander à un vieux monsieur de retrouver dans les rayonnages une cassette déjà empruntée…"

Enfin, troisième ingrédient nécessaire à la réussite, analyse Laurent Minguet: la chance, ou à tout le moins une conjoncture favorable. "EVS a sorti son système de ralenti en 1994. Nous entrions dans une période d’embellie économique: 1995, 1996, 1997 ont été des années d’exubérance, où il y avait de l’argent, la vie était belle, les chaînes de télévision achetaient… Celui qui lance des projets immobiliers en 2008, par contre, il fait faillite!"

"Sans la confiance de Canal+, EVS n’aurait tout bonnement jamais existé."
Pierre L'Hoest


La construction du succès n’a pas, pour autant, été un long fleuve tranquille: EVS a connu deux faillites avant son entrée en Bourse. "On était sous-capitalisés, se souvient Laurent Minguet. Cela a été assez pénible. Heureusement, Michel Counson nous a consenti un crédit-fournisseur, et Canal +France a accepté de payer un acompte de 50% un an avant de recevoir la première machine… Mais ça, c’était au siècle dernier. Aujourd’hui, trouver du financement est plus facile. Des acteurs comme Meusinvest ou la SRIW sont devenus plus professionnels. Et puis l’heure est davantage aux start-up, avec une panoplie de solutions qui va des business angels au crowdfunding…"

La relève en Wallonie

Les business un peu ennuyeux, ça compte aussi!

Pour Laurent Minguet, les sociétés innovantes ne manquent pas en Wallonie. "À côté des EVS ou des IBA, il y a des gens comme Fornieri, qui n’a encore jamais gagné d’argent, mais qui annonce des chiffres très prometteurs pour Mithra. Et il y a beaucoup d’autres succès dans les biotechs. Et bien sûr, un succès industriel comme EVS, où l’on développe une machine sur laquelle on a le monopole mondial, et que l’on vend avec 90% de marge, c’est le pied! Mais il y a aussi une série d’entreprises un peu ennuyeuses qui contribuent à créer de la richesse. Je suis ainsi actionnaire d’une entreprise active dans les cartonnages pour les pâtisseries: elle exporte, elle emploie des gens en Wallonie. Il y a un tas de petites sociétés comme cela, qui ne sont pas dans la haute technologie, mais qui font tourner l’économie."

©BELGA

 Laurent Minguet défend aussi avec conviction la valeur ajoutée apportée par des entreprises qui permettent de réduire les importations énergétiques – un domaine dans lequel il est fort actif. "Si plutôt que d’importer des milliards de pétrole, vous isolez les maisons, cela a un effet positif sur la balance commerciale et cela crée de la richesse pour le pays. Il y a encore plein de choses à faire, et il faut le faire dans l’ordre, en commençant par les investissements les plus rentables, au lieu de subsidier les moins rentables."

Une allusion au photovoltaïque, dans lequel Laurent Minguet a toutefois fini par investir, après s’y être longtemps refusé.

 

Sa vie aujourd’hui

Un groupe qui pèse 80 millions

Sous la coupole de Invest Minguet Gestion, c’est un petit empire que Laurent Minguet a développé, essentiellement actif dans l’énergie, la technologie et l’immobilier, avec des sociétés comme Wikipower, Coretec, Mega, Flywin ou Horizon Pléiades, sans compter ses activités au Sénégal, où il a mis sur pied plusieurs entreprises "et une centaine d’emplois en Belgique", chiffre Laurent Minguet.

©EVS Broadcast Equipment

"Avec l’entrée en Bourse d’EVS, en 1998, j’ai eu beaucoup d’argent, et j’ai commencé un nouveau métier: investisseur, explique-t-il. Comme tout le monde, j’ai pris des gamelles et j’ai donc décidé de me concentrer sur ce que je connais: l’énergie, l’écomobilité et le bâtiment." Finis, donc, l’élevage de bisons ou l’horeca, même si l’homme caresse encore des projets fous comme la fabrication de dirigeables. Il se veut plus sélectif toutefois, en privilégiant aussi les entreprises dont il est actionnaire majoritaire. "Quand j’investis dans Flywin par exemple, j’ai 75% des parts, et c’est moi qui fixe la stratégie. Idem dans Green Propulsion. Mais bien sûr, cela exige de passer du temps dans la cabine de pilotage".

Une de ses grandes réussites financières? Le photovoltaïque, dans lequel il a longtemps refusé d’investir. "Je le jugeais trop cher et trop subsidié, et j’ai essayé en vain d’avertir le monde politique. J’ai vu André Antoine – il m’a fallu deux ans pour obtenir le rendez-vous! — j’ai été invité au Parlement wallon. Mais en voyant que rien ne bougeait et que tout le monde continuait à investir dans le photovoltaïque, sauf moi, j’ai fini par créer Green Invest. Et j’ai sans doute gagné 15 ou 20 millions d’euros dans le photovoltaïque, autant qu’avec EVS." L’opportunisme est toutefois loin d’être le premier moteur de Laurent Minguet, à voir l’enthousiasme avec lequel il parle de ses différentes activités et plus encore de leur côté vert. "Aujourd’hui, nous avons plus de véhicules électriques que tout le service public de Wallonie: nous en avons 15, eux 12…", explique-t-il fièrement.

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