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reportage

Les codeurs aveugles, pionniers de l’accessibilité numérique

Ibrahim (au centre) a aidé les équipes de la Stib à concevoir un site et une application accessibles à tous. ©Kristof Vadino

Ils sont malvoyants ou non-voyants et veulent devenir codeurs informatiques. Armés d'un clavier et d'un casque audio, ils tentent de convaincre les entreprises de leur faire une place. Reportage chez les "Blindcoders".

A 37 ans, la vie d’Yves a basculé. Employé dans le secteur bancaire, il est devenu déficient visuel "sur le tard" comme il dit. Sa vie professionnelle connaît un coup d’arrêt brutal, il est poussé vers la sortie. "Si ça ne dépendait que de moi, j’y serais encore." Yves tourne en rond pendant plusieurs mois, cherche une branche à laquelle se raccrocher et tombe par hasard sur une formation en codage destinée aux aveugles et malvoyants. "Je suis un utilisateur de technologie et d’informatique, c’était l’occasion de rajouter une corde à mon arc." Grâce à cette formation, il a décroché l’année dernière un stage dans la banque Triodos. Aujourd’hui, son objectif est de revenir par la grande porte dans son secteur de prédilection armé de ses nouvelles compétences.

"On m'a déjà proposé de m’aider à allumer mon laptop. Je sais quand même appuyer sur un bouton!"
Yves
Apprenti codeur de la formation "BlindCoders"

Le profil d’Yves intéresse de plus en plus les entreprises. Autrefois gentiment éconduits ou ignorés, les personnes porteuses d’un handicap visuel sont désormais recherchées pour leurs compétences IT et pour devenir des experts en accessibilité numérique. Pour favoriser l’éclosion de ces profils IT particuliers, l’ASBL Eqla organise une formation réservée aux personnes malvoyantes ou aveugles. Baptisée "BlindCode", cette formation unique en Belgique se déroule pour la deuxième fois jusqu’au mois de décembre dans le hub technologique bruxellois BeCentral. L’objectif de ces formations est double : favoriser l’intégration de personnes malvoyantes dans la vie active, et sensibiliser les autorités publiques et la société aux problématiques liées à l’accessibilité numérique. Pendant les prochaines semaines, 8 stagiaires déficients visuels vont se former au métier en pénurie de développeur web. Assis autour d’une table avec leur professeur, les "blindcoders" sont des pionniers en Belgique. Ils ouvrent la voie d’une nouvelle filière mêlant technologie et handicap.

L'accessibilité numérique, un besoin urgent

En Europe, il y a plus de 80 millions de personnes porteuses d’un handicap. Cela représente 15 % de la population du continent mais seulement 5% des sites internet sont accessibles pour eux. Une des forces de la formation "BlindCode" est donc de former des experts en accessibilité numérique. Une notion souvent absente des cursus traditionnels, alors qu’une directive européenne oblige déjà les sites web et les applications des services publics à être accessibles à tous, y compris aux personnes porteuses de handicap. Et ce sera bientôt aussi le cas, en 2025, pour les entreprises privées.

"Sur le plan technique, l’intégration de personnes en situation de handicap, c’est un peu complexe. Tant les systèmes que les humains ne sont pas toujours prêts à accueillir la diversité."
Christian de Strycker
Manager accessibilité à la Stib

Après plusieurs semaines d’apprentissage du codage classique et une spécialisation en accessibilité numérique, les "blindcoders" savent repérer et aider à corriger les erreurs sur la version "accessible" d’un site web ou d'une application. Le handicap devient alors un atout. Même si le mot n'est pas spécialement apprécié. "On préfère parler de solutions plutôt que de handicap. Les étudiants blindcoders amènent de nouvelles solutions là où on les accueille", nous explique Harielle Deheuy, chargée de projet numérique chez Eqla.

Dans certains cas, les Blindcoders utilisent une tablette braille pour coder. ©Kristof Vadino

Ibrahim a convaincu la Stib

La Stib a accueilli Ibrahim l’année dernière pour aider ses équipes à développer ses sites et applications pour les personnes porteuses de handicap. "Nous avions compris l’importance de l’accessibilité, mais il nous manquait un élément important : un site et une app accessibles à tous", raconte Christian de Strycker, manager accessibilité à la Stib. Bien consciente de l’importance de l’enjeu et volontariste, l’entreprise parapublique bruxelloise a fait face à un problème qu’elle n’avait pas anticipé : "On connaît très mal les besoins d’usage de ce type de site ou d'app. On a dû repartir d’une page blanche, mais toute notre équipe était composée de voyants et ils n’arrivaient pas à aller au bout des choses." La Stib a trouvé son salut en la personne d’Ibrahim, qui, via sa formation chez Eqla et l'ASBL DiversiCom, est arrivé en stage pour aider les équipes de la Stib. "J’espère que lorsqu'on ouvrira un poste après son stage, il acceptera encore de travailler avec nous", nous confie Christian de Strycker.

"On connaît très mal les besoins d’usage de ce type de site ou d'app. On a dû repartir d’une page blanche, mais toute notre équipe était composée de voyants et ils n’arrivaient pas à aller au bout des choses."
Christian de Strycker
Manager accessibilité à la Stib

Pour arriver jusque-là, Ibrahim et les autres ont dû apprendre à coder. Pour un voyant, cela paraît inconcevable de faire du code sans voir, et pourtant. "Ce n’est pas plus compliqué d’apprendre à coder à un groupe d’aveugles", d'après Martin Van Aken, qui forme la petite troupe d’apprentis codeurs. Dans les faits, il y a bien sûr des différences. La clé du codage à l’aveugle, c’est le "screenreader", un programme qui lit en permanence ce qui est affiché sur l’écran. C’est utile pour le code, mais aussi pour surfer sur internet au quotidien. "On fonctionne comme vous à la différence qu’on n'a pas de souris. Aller à gauche ou à droite, ça ne veut rien dire pour nous." Idem pour les couleurs. "On m’a déjà demandé de mettre un texte en rouge, je sais le faire, mais ça n’a aucun sens pour nous", explique Ibrahim dans l’hilarité générale.

"Ce n’est pas plus compliqué d’apprendre à coder à un groupe d’aveugles."
Martin Van Aken
Formateur en code pour l'ASBL Eqla

La grande majorité du travail se fait donc avec les oreilles. "Le screenreader leur dit sur quelle touche du clavier ils ont appuyé. Ils n’ont pas de vue globale de leur travail, mais plutôt une vision linéaire." Une contrainte qui peut devenir un atout lorsqu’on apprend à coder, car le code ce n’est pas grand-chose d’autre que des centaines de lignes de texte. Une tablette braille est aussi utilisée dans certains cas, mais tout se fait avec le clavier, tout simplement. Un ordinateur et un casque audio, voilà ce dont a besoin un codeur non ou malvoyant. De quoi démystifier les inquiétudes logistiques lors d’une intégration en entreprise.

©Kristof Vadino

Comment intégrer le handicap en entreprise

L’emploi et le handicap restent un défi pour les entreprises, aussi bienveillantes et volontaires soient-elles. "Sur le plan technique, l’intégration de personnes en situation de handicap, c’est un peu complexe. Tant les systèmes que les humains ne sont pas toujours prêts à accueillir la diversité", admet Christian de Strycker, manager accessibilité à la Stib.

"Il faut toujours montrer nos capacités au début pour rassurer."
Mounir
Apprenti codeur de la formation "BlindCoders"

Tous ont une petite anecdote sur leur arrivée en entreprise. "On ne sait jamais ce qu’on a dit de nous aux collègues avant qu'on arrive. Ils sont généralement mal préparés. Ils s’attendent souvent à une situation catastrophique et ont un a priori sur nos compétences. On m'a souvent proposé de m’aider à allumer mon laptop. Je sais quand même appuyer sur un bouton!", raconte avec le sourire Yves. Mounir acquiesce et embraye : "Il faut toujours montrer nos capacités au début pour rassurer. Ils pensent qu’on ne peut pas faire certaines choses." Et Ibrahim de conclure : "Quand j’arrive, je fais une petite démo et ça rassure tout le monde. Après il faut leur rappeler que s’ils me parlent d’aller en haut à droite d’une page, cela ne veut rien dire pour moi."

Observateur attentif de la discussion, Christian de Strycker ajoute: "Sur le plan opérationnel, les vérifications faites par Ibrahim ont permis de corriger des erreurs que font encore les développeurs voyants. L’accessibilité est une histoire de détail, il ne faut rien rater, sinon la chaîne d’accès est brisée."

La belle aventure d’Ibrahim à la Stib reste de l’ordre du rare. "Parmi les 15% de personnes porteuses de handicap en Belgique, il y a un taux d’emploi de 35% alors que la moyenne européenne tourne plutôt autour de 50%", explique Marie-Laure Jonet de l’ASBL DiversiCom qui accompagne les personnes porteuses de handicap sur le marché de l’emploi. Elle constate qu’il n’y a pas de recette miracle pour l’instant. "Il faut trouver le projet professionnel qui convient à chacun, ce n’est pas évident. Il faut aussi coacher les entreprises pour qu’elles soient plus inclusives et ensuite jouer à la marieuse."

"Parmi les 15% de personnes porteuses de handicap en Belgique, il y a un taux d’emploi de 35% alors que la moyenne européenne tourne plutôt autour de 50%."
Marie-Laure Jonet
ASBL DiversiCom

Les freins évoqués par les employeurs sont nombreux, mais souvent liés à une méconnaissance du handicap. Les préjugés sur l’emploi de personnes handicapées ont la vie dure : manque de compétences, surcoût lié aux aménagements, difficulté à intégrer, absentéisme, etc. "Pourtant, dès que le projet professionnel mise sur les forces de la personne, c’est un énorme win-win. Le surcoût est compensé par des primes. Il n’y a pas plus d’absentéisme, au contraire, il y en a moins. La motivation de ces personnes est décuplée parce qu’elles se sont battues plus que quiconque pour leur job", ajoute Marie-Laure Jonet.

Au lieu de s’attarder sur les préjugés et les freins, les différentes associations rencontrées préfèrent parler de l’impact d’une inclusion réussie. Il serait avant tout humain avec le développement d’un esprit d’équipe plus fort, opérationnel, car il augmente la digitalisation des entreprises forcées de le faire pour le nouvel arrivant, et enfin économique. Souvent oublié, ce dernier élément pourrait être décisif pour une embauche plus systématique et vient tordre le cou au cliché "du handicapé qui coûte cher". "À l'échelle de l’entreprise, il y a des incitants financiers et à plus grande échelle, on observe que chaque fois qu'une personne en situation de handicap est mise à l’emploi il y a une diminution des charges sociales. L’État épargne 20.000 euros par an pour chaque personne porteuse de handicap remise sur le marché de l’emploi. Il y a un retour sur investissement social et sociétal qui n’est plus à prouver."

S'émanciper par le code

"L’État épargne 20.000 euros par an pour chaque personne porteuse de handicap remise sur le marché de l’emploi. Il y a un retour sur investissement social et sociétal qui n’est plus à prouver."

Tous ne veulent pas trouver un emploi grâce à la formation. Il est parfois simplement question d’émancipation, de rencontre et d’épanouissement personnel, comme pour Bruno, un "vétéran" de l’association Eqla. Devenu paraplégique et aveugle suite à un accident, cet ancien technicien s’est lancé dans l’informatique grâce à cette formation. "Je n’y connaissais rien, aujourd’hui je trouve ça génial et je suis à fond dedans. J’aimerais aider les formateurs pour les prochaines sessions."

L’impact d’une formation de ce type va bien au-delà de son petit nombre d’inscrits. Elle a une portée plus large avec un message d’espoir de reconversion et d’inclusion plus systématique dans les entreprises. "Un aveugle pro en informatique, ça sonne encore pour beaucoup comme une blague", reconnaît Bruno. Les Blindcoders seront bientôt prêts à faire taire les moqueries.

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