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Réseaux sociaux et ados, une relation toxique?

Présents dès 7 ans sur TikTok, les jeunes Belges sont de plus en plus influencés par les réseaux sociaux. ©Hollandse Hoogte / Sabine Joosten

Souvent diabolisés par les adultes, les réseaux sociaux font le quotidien des adolescents et ont une influence grandissante sur leur perception du monde et d'eux-mêmes. De l'autre côté de l'écran, les réseaux se battent pour attirer une cible marketing de premier ordre. Analyse.

"Facebook doit s'assurer que la prochaine génération est tout aussi engagée avec Instagram que la génération actuelle." Ces mots ont résonné dans le Congrès américain cette semaine lors de l'audition d'une employée de Facebook. Ou plutôt ex-employée. Frances Haugen, ancienne responsable produit chez Facebook, a revêtu le costume de lanceuse d'alerte pour dénoncer ce qu'il se passe au sein de la galaxie Facebook, qui comprend l'application de messagerie WhatsApp et le réseau de partage d'images Instagram. C'est ce dernier qui est au cœur des dernières révélations embarrassantes pour l'entreprise de Mark Zuckerberg.

"32% des jeunes filles ont déclaré qu'Instagram les faisait se sentir encore plus mal dans leur peau."
Note interne de Facebook (2020)

"32% des jeunes filles ont déclaré qu'Instagram les faisait se sentir encore plus mal dans leur peau", explique ainsi une note interne de Facebook de 2020, que Frances Haugen a transmise au Wall Street Journal. En 2019 déjà, un document avait circulé en interne expliquant qu'Instagram donnait "une image négative d'elle-même à une jeune fille sur trois". Ces chiffres étaient restés secrets jusqu'ici, car pour une entreprise comme Facebook, les adolescents sont une cible de premier ordre. "L'enjeu est énorme pour Facebook. Il est d'abord concurrentiel, car leur crainte principale est de se faire déborder par TikTok", nous explique Xavier Degraux, spécialiste des réseaux sociaux.

Pour inverser la tendance qui voit le réseau social chinois TikTok rafler la mise chez les très jeunes dès 7 ans en Belgique (voir infographie), Facebook veut faire évoluer Instagram. "Pour l'instant, les contenus postés sur Instagram sont diffusés vers une audience limitée qui se compose des followers de la personne. Facebook veut faire en sorte que chaque contenu posté sur Instagram soit visible par la planète entière." Une recette empruntée à son rival chinois, qui a dès le départ misé sur des contenus qui poussent les utilisateurs à en créer d'autres. "C'est un principe qui renforce la viralité primaire des contenus." L'algorithme survitaminé de TikTok, qui rend les adolescents accros et les fait "scroller" sur leur écran pendant des heures, à base de vidéos accompagnées des tubes du moment, fait un malheur. "Avec 38 minutes, le temps d'utilisation de TikTok par jour en Belgique dépasse aujourd'hui celui d'Instagram." C'est du jamais vu pour un réseau social. Pourtant, TikTok conserve une image plus inoffensive que son rival Instagram, qui catalyse les reproches.

À 7 ans sur TikTok, à 11 ans sur Snapchat

Plusieurs études, indépendantes cette fois-ci, ont depuis plusieurs années démontré l'effet négatif que peut produire l'utilisation d'Instagram sur l'estime de soi des adolescents. Lorsque Facebook a annoncé au printemps dernier travailler sur une version de son application pour les moins de 13 ans, le tollé ne s'est pas fait attendre. "Facebook a tenté le coup de parler aux parents en leur promettant du contrôle sur les contenus qui seront présentés aux enfants. C'est oublier que dans l'ADN de ces plateformes, il y a des algorithmes qui viralisent essentiellement des contenus clivants, qui n'empêchent pas le cyberharcèlement et qui posent énormément de problèmes pour la santé mentale des ados, qui sont dans une phase très particulière de leur vie", confirme Xavier Degraux.

13 ans est un âge symbolique sur les réseaux sociaux. C'est, en Belgique, l'âge légal pour s'y inscrire. "La Belgique a décidé de mettre le seuil à 13 ans sur recommandation des entités fédérées et notamment les délégués aux droits de l'enfant. L'approche des entités fédérées a été que cet âge correspond mieux à la réalité quotidienne de très nombreux jeunes qui surfent déjà sur internet à un jeune âge et donc de ne pas les priver d'opportunités de s'épanouir numériquement et socialement", nous précise-t-on au cabinet du secrétaire d'État Mathieu Michel, en charge du Numérique.

"Depuis le début du projet, en 2018, les problèmes liés aux réseaux sociaux n'ont fait que s'accentuer et le fossé entre les adultes et les enfants aussi."
Natascha Delahaut
Responsable du projet Cyber Hero

Dans les faits, les ados n'ont que faire de cet âge limite. Avec une fausse date de naissance, les enfants belges sont déjà à 7 ans sur TikTok, YouTube et Roblox (une plateforme où n'importe quel joueur peut créer des jeux en ligne), à 10 ans sur Fortnite, à 11 ans sur Snapchat, Whatsapp et Discord et à 12 ans sur Instagram. Ces chiffres ont été récoltés et compilés par Bibliothèques sans frontières, qui est en charge du projet Cyber Hero en Fédération Wallonie-Bruxelles. "Nous allons dans les écoles pour former les enseignants, les parents et les enfants sur les questions de sécurité en ligne, de partage d'images, sur les comportements à adopter en ligne, etc.", nous raconte Natascha Delahaut, qui pilote le projet. "Depuis le début du projet, en 2018, les problèmes liés aux réseaux sociaux ne font que s'accentuer et le fossé entre les adultes et les enfants aussi." Un fossé que tente de combler Natascha Delahaut et son équipe en instaurant un dialogue. "Il y a un choc des générations entre les professeurs ou les parents, qui ne voient pas l'intérêt d'en parler, et les enfants, pour qui les réseaux sociaux sont devenus un élément indispensable de leur vie."

À écouter l'équipe de Cyber Hero, on comprend qu'il s'agit avant tout d'éducation aux médias et d'un rappel des droits et devoirs de chacun. Force est de constater qu'en ligne, ces droits et devoirs sont régulièrement oubliés. "La force des écrans fait tomber certaines barrières. On se permet de faire ou de dire des choses que l'on n'oserait pas dans la vraie vie", constate Natascha Delahaut.

Instagram façonne et fascine les ados

"Aujourd'hui, les jeunes veulent un petit nez parce que c'est tendance sur Instagram."
Xavier Degraux
Spécialiste des réseaux sociaux

Sur le terrain, on retrouve Gloire Kalume, entre deux formations dans une école. "Pour les enfants, internet est un monde à part où on peut faire ce qu'on veut, sans règles. Il y a une forme de désinhibition." Un monde qui a une grande influence sur eux et c'est là qu'Instagram joue un rôle pervers. À base de succès permanent et de beauté stéréotypée, le réseau façonne les cerveaux de ses jeunes utilisateurs. "Je ne connais pas grand monde qui publie ses échecs et ses pires clichés sur Insta. On fait face à une plateforme qui donne une image de soi tronquée. Si on ne voit que ça, cela peut poser problème. Aujourd'hui, les jeunes veulent un petit nez parce que c'est tendance sur Instagram", constate Xavier Degraux. En étant exposés à des contenus qui faussent la réalité, la perception de leur place dans la société peut être biaisée. Et le danger est bien là, car cette déformation de la réalité est encore plus difficile à appréhender à un âge où l'on n'a pas suffisamment d'esprit critique. La période covid, qui a limité les contacts des adolescents et donc leurs sources d'information, a encore renforcé ce phénomène.

Faut-il interdire les réseaux sociaux aux adolescents?

Pour enrayer les phénomènes d'influence, de cyberharcèlement ou de dépression liés à l'utilisation des réseaux sociaux, les équipes de Cyber Hero ne veulent pas entendre parler d'interdiction ou de limitation comme en Chine, par exemple, où l'usage de TikTok est limité à 40 minutes par jour pour les moins de 14 ans. "Cela fait partie de notre quotidien, il faut apprendre à vivre avec, pas le nier ou l'interdire", selon Gloire Kalume, qui nous raconte son quotidien: "Souvent, il faut d'abord faire comprendre aux parents que les enfants imitent. Si vous passez tout votre temps sur votre smartphone ou que vous écrivez des choses horribles sur les réseaux sociaux, ils le feront aussi". Mais, pour elle, le plus grand défi reste de faire comprendre aux enfants que le monde numérique et le monde réel sont un seul et même monde, dans lequel les mêmes règles s'appliquent.

"Le problème s'est déplacé dans les messageries. Ce sont dans des espaces impossibles à réguler, à l'apparence privée."
Xavier Degraux
Spécialiste des réseaux sociaux

Qu'on le veuille ou non, les adolescents seront toujours sur les réseaux sociaux, pour le plus grand bonheur de ces derniers et de leurs annonceurs. Car si Instagram est souvent pointé du doigt, le problème se serait déjà déplacé. "Selon moi, le problème s'est déplacé dans les messageries. Ce sont dans des espaces impossibles à réguler, à l'apparence privée. C'est dans ces messageries que les raids de cyberharcèlement et l'échange de contenus sensibles, violents ou sexuels ont principalement lieu", explique l'observateur attentif Xavier Degraux.

La plupart des conversations dans l'univers de Facebook n'ont effectivement plus lieu dans le fil d'actualité, tout se passe dans les messageries. Messenger tient encore la corde, WhatsApp a les faveurs des plus âgés et les "DM" (Direct Messages) sur Instagram connaissent un regain de popularité. Un constat qui est en réalité le résultat d'une stratégie de Mark Zuckerberg, avec deux conséquences directes pour son entreprise: moins de problèmes d'images puisque les contenus problématiques ne sont plus visibles de tous et moins de frais de modération. Le "Zuck" se frotte les mains.

D'autant plus que ce sont désormais les données issues des échanges dans les messageries qui intéressent Facebook. "Facebook n'a plus besoin des likes ou des commentaires pour connaître ses utilisateurs. Les datas que veut aujourd'hui Facebook doivent être plus riches et elles se trouvent dans les échanges de messages privés." Le but est d'anticiper, de prédire le comportement de ses utilisateurs pour vendre ensuite ce comportement à ses annonceurs pour qu'ils puissent mieux cibler leur publicité.

"Facebook n'a plus besoin des likes ou des commentaires pour connaître ses utilisateurs. Les datas que veut aujourd'hui Facebook doivent être plus riches et elles se trouvent dans les échanges de messages privés."
Xavier Degraux
Spécialiste des réseaux sociaux

Les messageries, les ados en sont friands, mais de moins en moins sur les réseaux de Facebook. Un réseau comme Discord est de plus en plus utilisé par les adolescents belges. Popularisé lors de la période de confinement, Discord permet de créer des entités virtuelles au sein desquelles les utilisateurs peuvent créer des salons avec des catégories de conversation. Ils discutent ensuite sur le chat, à l'écrit comme à l'oral, ou s'appellent en vidéo. Discord est surtout complètement étranger pour les parents, qui peinent encore parfois à maîtriser WhatsApp ou Messenger, ce qui le rend d'autant plus attrayant pour les plus jeunes.

L'éducation aux médias comme bouée de sauvetage

Après avoir lu ça, on se sent quelque peu démuni, à raison. "Le problème, c'est qu'il n'y a personne en face", entendez alternative et régulation, selon Xavier Degraux. "Combien d'années faudra-t-il attendre pour que les États s'organisent? La Communauté française devrait quintupler les budgets d'éducation aux médias, de tous les médias!", insiste le spécialiste. On ne demande pas mieux du côté des "Cyber Hero". "La FWB a sorti un référentiel qui aborde les questions de protection des données et communication sur internet. Notre espoir est qu'il soit intégré dans les programmes pour la rentrée 2023", plaide Gloire Kalume.

60%
des 13-16 ans passent plus de 2h par jour en ligne.

Au cabinet Michel, on rappelle que la problématique sera abordée au niveau européen dans le cadre du "Digital Safety" et des négociations en cours sur le Digital Services Act qui devrait définir les contenus illégaux, légiférer sur la publicité et les informations trompeuses et agir sur la problématique de la vérification de l'âge. Mathieu Michel envisage aussi de modifier la loi vie privée pour "renforcer la capacité réelle des autorités de contrôle vis-à-vis des géants du web".

Le niveau politique semble seulement prendre conscience du phénomène. Sur le terrain, le dialogue intergénérationnel est bien plus efficace que la diabolisation ou l'interdiction d'un phénomène que l'on ne comprend pas. Les actions entreprises pour restaurer les liens entre les ados et les adultes sur cette question paraissent malheureusement bien frêles, face aux desseins des géants du web, qui veulent à tout prix séduire les futurs adultes nés avec smartphone.

Le résumé

  • Présents dès 7 ans sur TikTok, les jeunes Belges sont de plus en plus influencés par les réseaux sociaux.
  • Le projet Cyber Hero tente de réinstaurer un dialogue entre parents, professeurs et enfants sur leur activité en ligne.
  • Les réseaux sociaux se battent pour attirer les jeunes, cible marketing prioritaire.

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