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Le bitcoin, c'est vraiment pour tout le monde?

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Les tribulations du bitcoin ces dernières semaines mettent en lumière les défis de la cryptomonnaie. Y placer son argent exige une certaine dextérité technologique et un cœur bien accroché. Tour d’horizon avec trois investisseurs belges.

Nous sommes partis, cette semaine, à la rencontre de trois investisseurs du bitcoin, cette cryptomonnaie (monnaie virtuelle) qui a pour certains vocation à remplacer à terme les devises internationales traditionnelles telles que l’euro ou le dollar. Le premier, qui a choisi de rester anonyme, est journaliste spécialisé dans les start-ups, le deuxième analyste-développeur et le troisième, un ancien ingénieur de Microsoft France.

Premier constat: tous les trois sont plutôt familiers avec l’informatique et le protocole de la blockchain dont le bitcoin est une des applications. De là se pose une question: cette monnaie virtuelle est-elle utilisable par Monsieur et Madame Tout-le-monde? Selon le Wall Street Journal, la réponse est affirmative.

Investir dans le bitcoin en 4 étapes

La première étape, c’est d’aller vous renseigner sur bitcoin.org. Vous y trouverez toutes les informations nécessaires pour commencer à investir.

- Rendez-vous ensuite sur Coinbase pour ouvrir votre portefeuille. "On devrait davantage l’appeler porte-clé, parce que ce qui y est stocké, ce sont des clés privées qui doivent rester secrètes et qui vont vous permettre de signer vos transactions sur internet", explique Julien Dejejet, analyste-développeur. Après avoir enregistré votre identité et votre carte bancaire, vous pourrez transférer l’argent de votre compte-courant sur votre compte Coinbase.

- Il faut maintenant vous procurer des bitcoins. La première possibilité, c’est de vendre quelque chose en échange, que ce soit des biens ou des services. La deuxième, c’est de demander à un ami qui en a d’échanger des fractions de ses bitcoins contre quelques dizaines d’euros. La dernière, c’est d’en acheter vous-même directement sur des plateformes d’échange.

- Lorsque vous disposez de vos bitcoins, vous êtes prêt pour vous rendre sur des plateformes d’échange pour commencer à trader. Attention, "il ne faut surtout pas investir au-delà de ce que l’on peut se permettre de perdre", met en garde Guy Leba, ancien ingénieur chez Microsoft France.

Si, par la suite, vous souhaitez échanger vos bitcoins contre des euros, il suffit de vous rendre sur un appareil spécialisé pour les bitcoins, qui ressemble d’ailleurs fort aux habituels distributeurs de billets. Vous introduisez votre numéro de compte bitcoin sur l’écran et vous recevez instantanément un code de confirmation par SMS que vous tapez sur le clavier de l’appareil. Vous pouvez ensuite procéder à l’échange.

Petit conseil: pensez toujours à sécuriser votre compte bitcoin. Pour cela, n’hésitez pas à utiliser des clés de sauvegarde via des applications mobiles. Veillez également à sauvegarder vos données sur plusieurs supports, notamment des clés USB pour pouvoir les retirer du réseau en cas de soucis.

Dans un article qu’il titre "Bitcoin mania: même Mamy veut participer", le journal raconte l’histoire de Rita Scott, une Américaine de 70 ans, qui a découvert le bitcoin grâce à son petit-fils. "Au début, je pensais qu’on me parlait de ‘big coin’ (grosse pièce de monnaie, NDLR) et donc je me suis demandée ce que c’était et quel intérêt j’avais à investir dans une pièce de monnaie." Mais après quelques centaines de dollars investis, Rita s’est prise au jeu et se rend aujourd’hui plusieurs fois par jour sur la plateforme d’échange pour consulter ses gains.

Cette belle histoire ne doit pas masquer une réalité relevée par nos trois investisseurs. Selon eux, investir dans le bitcoin n’est pas donné à tout le monde. De même qu’il est nécessaire de posséder quelques connaissances en informatique, il est également primordial d’être capable de se protéger contre les piratages. "Le bitcoin accessible à tous? Je n’y crois pas, les gens ont du mal avec l’informatique", affirme Franck (prénom d’emprunt), le journaliste start-up.

"Il ne faut pas énormément de compétences, mais il y a quelques prérequis quand même, tempère Julien Dejejet, analyste-développeur. Il faut savoir sécuriser ses clés privées par exemple." "Pour investir dans le bitcoin, il faut être à même de prendre des mesures de précaution, mais c’est utilisable par toute personne qui dispose d’un minimum de connaissances", indique Guy Leba, ancien ingénieur de Microsoft France.

 

Spéculer, vendre ou acheter: les usages du bitcoin

"Pour moi, le seul but du bitcoin, c’est de gagner de l’argent. C’est un peu comme une bulle spéculative, on se demande quand elle va éclater. Il y a toujours la question de: ‘Est-ce qu’on retire tout maintenant, est-ce qu’on garde un peu ou est-ce qu’on laisse tout et on voit ce qu’il se passe?’" se demande Franck, qui spécule également sur d’autres cryptodevises. Il regrette toutefois que la technologie blockchain n’en soit encore qu’à ses prémices et qu’elle manque par conséquent de concrétisation.

La spéculation, Julien Dejejet ne veut pas en entendre parler. "J’étudie la technique qu’il y a derrière, explique cet analyste-développeur. On voit les prix qui grimpent et les gens qui se lancent là-dedans uniquement par avidité, sans comprendre ce qu’il y a derrière. Du coup, cela peut ouvrir à de mauvaises pratiques."

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Julien n’achète rien avec ses bitcoins, mais il lui est déjà arrivé de louer des services pour en récupérer. Il a ainsi développé des morceaux de programmes informatiques pour une connaissance qui vit en Australie et qui l’a payé 0,2 bitcoin, soit 400 dollars à l’époque. "Maintenant cela vaut beaucoup plus, mais dans quelques années ou dans quelques mois, ça peut ne plus rien valoir."

" On voit les prix qui grimpent et les gens qui se lancent là-dedans uniquement par avidité, sans comprendre ce qu’il y a derrière." Julien Dejejet, analyste-développeur

"J’ai commencé à investir dans le bitcoin il y a deux ans, déclare Guy. J’en ai acheté, j’en ai revendu, j’en ai converti dans d’autres cryptomonnaies et j’en utilise régulièrement pour acheter des noms de domaine, pour les échanger contre des euros ou encore pour acheter des pizzas sur pizza.be."

Le fait d’acheter des biens avec des bitcoins pose toutefois la question de la volatilité, autant appréciée pour les gains qu’elle engrange que redoutée pour la fluctuation très rapide de sa valeur. Prenons l’exemple d’une pizza que Guy a achetée il y a quelques années pour 12 bitcoins, soit une petite dizaine de dollars à l’époque. Cette même pizza achetée avec le même nombre de bitcoins aujourd’hui vaudrait des centaines de milliers de dollars. Un peu chère la pizza! Mais pas de quoi déstabiliser notre ancien ingénieur. "Cela ne me fait rien, c’est l’apanage du bitcoin", indique-t-il avec philosophie.

La valeur a tutoyé les 20.000 dollars à la mi-décembre avant de chuter brutalement, atteignant jusqu’à 11.500 dollars en séance une semaine plus tard. Vendredi, le bitcoin se stabilisait peu ou prou autour des 14.000 dollars. Des montagnes russes qui peuvent avoir refroidi l’ardeur des investisseurs.

Mi-décembre, c’est aussi le moment où la Bourse de Chicago a lancé des contrats à terme sur la monnaie virtuelle – ces instruments financiers permettant de prévoir aujourd’hui à quel prix on l’achètera dans un certain temps, et donc de parier sur son évolution. Le Nasdaq s’y préparerait lui aussi.

Investisseurs recherchent biens à acheter

S’il y a un intérêt du bitcoin sur lequel sont d’accord nos trois investisseurs, c’est sa liberté d’utilisation: pas de banques avec des heures de fermeture, un délai d’à peine quelques minutes pour transférer de l’argent d’un bout à l’autre du monde, pas de censure possible de la part d’une autorité centrale, etc.

Par contre, tous pointent comme inconvénient principal le manque de biens que l’on peut acheter avec la cryptomonnaie. Il y a bien des restaurants et des boutiques à la mode qui acceptent les bitcoins dans de grandes villes, certains sites de commerce en ligne ou des commerces pointus (le loueur de yacht monégasque Royal Yacht Brokers ou la maison italienne de vente aux enchères San’t Agustino), mais le phénomène reste peu répandu. "Si on veut une adoption de masse, il va falloir impérativement passer par une forte augmentation des biens que l’on peut acheter en bitcoins", prévient Julien Dejejet. Des rumeurs indiquent qu’Amazon envisagerait d’autoriser le paiement en bitcoins, mais rien n’est officiel.

Sur le site français très fréquenté de vente entre particuliers Le bon coin, il est certes possible d’acheter en bitcoin l’un ou l’autre produit, mais les annonces de ce genre restent l’exception. Et si la chaîne de magasins Monoprix avait annoncé avec un certain enthousiasme en avril 2014 être "prête" à accepter le bitcoin pour les achats en ligne, le projet ne s’est pas concrétisé.

"Avec nos bitcoins, on peut acheter des appartements à Dubaï, mais en Belgique, c’est encore une niche."
Franck
Journaliste start-ups (prénom d’emprunt)

"Acheter sa baguette en bitcoin, je n’y crois pas", déclare Nicolas Houy, chargé de recherches au CNRS et spécialiste du bitcoin, pour qui la monnaie et son protocole informatique sous-jacent, la blockchain, vont créer leurs propres usages. Par exemple dans des pays en voie de développement mieux équipés en smartphones qu’en distributeurs de billets, ou dont la devise ne cesse de dévaluer. La directrice générale du FMI, Christine Lagarde, avait décrit récemment ce phénomène comme une "dollarisation 2.0", lorsque le bitcoin ou d’autres monnaies virtuelles supplantent le billet vert comme monnaie de substitution. "Avec nos bitcoins, on peut acheter des appartements à Dubaï, mais en Belgique, c’est encore une niche", regrette Franck.

La volatilité en épouvantail

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Un site bien connu des utilisateurs du bitcoin est le CoinMarketCap, qui englobe toutes les cryptodevises actuellement en circulation dans le monde. Il permet notamment de consulter le cours du bitcoin en direct et de voir son évolution sur des graphiques. "Mais souvent, ce site n’est pas mis à jour en temps réel. Il est parfois en retard de quelques minutes, voire d’une heure. Et comme la devise est hyper-volatile, c’est trompeur. On voit par exemple une monnaie qui est en hausse, on se dit génial, c’est le moment de vendre, mais en fait elle a déjà chuté de 70% et c’est trop tard", explique Franck, qui pense à sortir du marché. Ayant investi 1.000 euros il y a deux ans, il atteint aujourd’hui plus de 30.000 euros de gains. "Je connais des personnes qui font du trading depuis 4 ans et qui s’en mettent plein les poches. Là, cela se chiffre en millions. C’est affolant de gagner autant d’argent", s’enthousiasme-t-il.

En clair

Parcourez notre guide "Bitcoin, mode d'emploi"

Toutefois, selon ce journaliste spécialisé, il est maintenant trop tard pour investir. Le bitcoin est devenu trop cher et les risques d’une explosion de la bulle spéculative se font de plus en plus importants. "Cette bulle va finir par éclater et il y a toujours des gagnants et des perdants", avertit-il. "Il faudrait que je sorte mon argent mais j’ai du mal à le faire parce que je vois que ça grimpe encore", ajoute-t-il, reflétant ainsi le dilemme auquel sont actuellement confrontés les investisseurs.

Un avis que ne partage qu’à moitié Guy Leba. "Le bitcoin est peut-être une bulle spéculative qui va exploser, mais avant ça, je pense qu’il a encore de beaux jours devant lui. Se lancer aujourd’hui est selon moi encore possible. Bien que le prix soit élevé, on n’est pas obligé d’acheter un bitcoin entier. On peut acheter des centièmes d’un bitcoin, par exemple."

"De toute façon, il y a une question qui se pose, renchérit Julien Dejejet. Pourquoi je dépenserais un bitcoin aujourd’hui alors que le prix n’arrête pas d’augmenter et que mon portefeuille vaudra peut-être le double ou le triple dans un an?" Pour lui, la volatilité de la monnaie provoque des sueurs froides surtout à ceux qui spéculent. "C’est pour cette raison que c’est très risqué pour les non-initiés."

La blockchain, une nouvelle façon de faire confiance

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Le bitcoin étant un système de monnaie digitale complètement décentralisé, il n’y a aucune autorité centrale qui autorise (ou pas) les transactions. N’importe qui peut envoyer de l’argent à n’importe qui, voire à n’importe quoi puisqu’une adresse peut être liée à un ordinateur ou à une pompe à essence. Cela résiste aussi à la censure puisque personne ne peut vous confisquer vos fonds. Le bitcoin permet donc d’imaginer beaucoup de choses pour l’avenir puisqu’on pourrait générer une nouvelle confiance absolue via un réseau et un algorithme informatique.

"Je pense que c’est une révolution du même niveau qu’internet il y a quelques années. On peut vraiment redéfinir la façon dont on fait confiance à un système. Dans le protocole bitcoin, chaque nœud du réseau ne fait pas confiance aux autres nœuds de ce réseau, mais c’est l’interaction entre ces nœuds qui va construire une confiance absolue dans le réseau", détaille Julien.

Quoi qu’on pense du bitcoin ou plus largement de la blockchain, c’est indéniablement une révolution qui va casser les codes et provoquer de nombreux débats puisqu’il n’y a pas encore actuellement de cadre législatif. "Pour les actes notariaux, on pourrait très bien se passer de notaire et tout faire via la blockchain, affirme l’analyste-développeur avec passion. Ce n’est pas pour demain, mais ce sera possible. On peut imaginer des crédits sans passer par les banques ou mettre sur la blockchain les diplômes pour éviter leur falsification. Tout domaine où il y a un problème d’intégrité des données, la blockchain peut le solutionner."

Quel avenir possible?

Lorsqu’on lui demande son avis sur l’avenir du bitcoin, Franck se veut direct: "C’est du 50-50. Soit ça se crashe complètement, ça disparaît et ce sera remplacé par autre chose, soit pas. Mais je penche plutôt pour la première solution."

Il est prévu qu’il y ait 21 millions de bitcoins en circulation, un nombre qui sera atteint aux environs de 2140. Pour le moment, ils sont un peu plus de 17 millions à avoir été écoulés. Julien Dejejet se montre quant à lui plus indécis: "Le bitcoin est-il une bulle? Je ne sais pas. Où peut-il s’arrêter? C’est difficile à dire. Soit le bitcoin va devenir une valeur refuge, comme l’or. Soit il va à terme devenir une monnaie alternative à l’euro ou au dollar." Pour Guy Leba, il faut d’abord éduquer les gens et améliorer le système avant de penser à une quelconque alternative aux devises traditionnelles. "Dans 5 à 10 ans, on va utiliser la monnaie électronique partout. Peut-être pas uniquement le bitcoin, mais ce sera le bitcoin avec d’autres monnaies."



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