interview

Christophe Guilluy: "Notre modèle ne fait plus société, n'intègre pas le plus grand nombre"

"Les populistes", expliquent Christophe Guilluy, n’ont pas compris les choses avant tout le monde, ils se sont simplement adaptés à une situation." ©BELGAIMAGE

Dans son dernier ouvrage, "No society. La fin de la classe moyenne occidentale" (Flammarion), le géographe Christophe Guilluy, créateur du concept de "France périphérique" — aujourd'hui régulièrement invoqué pour expliquer la crise des "gilets jaunes" —, prolonge ses réflexions sur l'abandon et l'invisibilité des classes populaires.

Comment définissez-vous le concept de "classe moyenne"?

C’est un débat byzantin, car c’est un concept relativement flou. On peut s’amuser à le définir en termes de revenus, de professions, etc. Toujours est-il que, lorsque les hommes politiques actuels évoquent les classes moyennes, ils parlent essentiellement des classes supérieures.

Auparavant, les sociétés occidentales étaient des sociétés dans lesquelles l’ouvrier, le paysan ou l’employé, avait l’impression de faire partie d’un tout. Même s’il existait des écarts de salaire, chacun avait le sentiment d’être intégré économiquement.

Par ailleurs, il y avait des instances de représentations, des partis et des syndicats. C’était le modèle vertueux des Trente Glorieuses. Il existait alors une intégration à la fois économique, politique et culturelle.

Cette classe moyenne portait les valeurs des sociétés occidentales, ce qu’on appelait l’"American way of life". Dès lors que ces mêmes catégories ne portent plus le modèle, elles deviennent alors les perdants de la mondialisation. Or, un système de valeurs est toujours porté par les catégories modestes. Ce n’est pas quelque chose d’abstrait. Aujourd’hui, il n’y a plus d’intégration car il n’y a plus d’incarnation des systèmes de valeurs.

Vous vous opposez à tout déterminisme géographique pour expliquer cette situation…

Il n’y a pas de déterminisme géographique. On ne pense pas, on ne vote pas parce qu’on vit à tel endroit. Ce que j’ai appelé la "France périphérique", ce sont des territoires qui, globalement, créent de moins de moins d’emplois.

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Avec ce concept, je voulais simplement indiquer que des notions comme l’"urbain" ou la "ruralité" n’expliquent en définitive pas grand-chose quant à la répartition dans l’espace des catégories de population. La "France périphérique" n’est pas la France des campagnes.

En vérité, la "France périphérique" est majoritairement urbaine. Mais la réalité urbaine à Charleville-Mézières n’est pas la même qu’à Paris. On peut donc faire un diagnostic des effets réels du modèle mondialisé, qui produit de plus en plus d’inégalités. Ce dernier a un impact très concret sur les territoires et, plus largement, sur notre vision du monde.

Pour la première fois dans l’Histoire, les catégories modestes ne vivent plus là où se crée l’emploi. Du fait de la division internationale du travail et de la polarisation de l’emploi, il était logique que la classe moyenne, la classe majoritaire, implose. Les conséquences culturelles et politiques sont gigantesques.

Notre modèle ne fait plus société, n’intègre pas le plus grand nombre. Comment combiner un modèle mondialisé avec une volonté d’intégrer économiquement tous les territoires? Soyons clairs: même si ces territoires créaient de l’emploi, çà ne changerait pas grand-chose en ce qui concerne le PIB. En revanche, d’un point de vue culturel, ça change tout. Il y a un décalage flagrant avec l’élite, auquel s’ajoute un mépris de classe.

Paradoxalement, ailleurs dans le monde, la classe moyenne émerge…

On assiste en effet à l’émergence d’une classe moyenne en Chine, en Inde ou au Brésil. Il n’empêche: l’organisation du monde va s’homogénéiser. On constate que le modèle mondialisé peut être positif ultra rapidement pour les pays émergents, mais devient fragile de manière tout aussi rapide.

Au Brésil, par exemple, on assiste déjà à une fragilisation de la classe moyenne.

C’est pourquoi vous constatez l’apparition logique d’une forme de populisme "naturel". Comment le distinguez-vous du populisme dans sa forme politique?

Le populisme, c’est le diagnostic des gens d’en bas. Il y a un pragmatisme des populations. Contrairement à certains, je ne pense pas que les gens soient influencés par les discours.

Trump ne crée pas l’"Amérique périphérique": il est issu de l’élite et reste ultralibéral. Les populistes n’ont pas compris les choses avant tout le monde, il se sont simplement adaptés à une situation.

©REUTERS

En France, l’extrême droite a longtemps été néolibérale mais, depuis quelques années, Marine Le Pen prend la défense des ouvriers, de l’État, etc. En Italie, on observe la même situation avec Salvini. Les populistes s’inspirent d’une demande profonde venant d’en bas, qui n’est pas idéologique.

Il faut cesser de penser qu’il est possible de rééduquer les masses pour qu’elles cautionnent le néolibéralisme. La distance entre un New-Yorkais et un Parisien est moins grande qu’entre un New-Yorkais et un agriculteur du centre des Etats-Unis.

Or, tout le sens d’une société est de créer un lien entre le haut et le bas. Mettre de côté le plus grand nombre entraîne un problème démocratique profond. Le peuple n’a pas toujours raison, mais il faut repartir du mouvement réel de la société car le modèle consumériste est fatigué.

Le défi climatique peut-il recréer une unité au sein de la société? Les manifestations contre la hausse du prix du carburant ne vont-elles pas dans le sens inverse?

Il n’y a pas d’un côté des gens qui veulent polluer et, de l’autre, des gens qui veulent sauver la planète. Tout le monde est conscient des enjeux écologiques depuis très longtemps. Aucun paysan ne souhaite polluer. Il existe une conscience écologique partagée par le plus grand nombre.

Si les gens manifestent aujourd’hui, c’est parce que le pouvoir d’achat est si bas que les fins de mois deviennent vraiment difficiles. La question écologique se couple à une question économique. Les deux ne sont pas contradictoires.

Aujourd’hui, on tient un discours d’hyper-mobilité dans les grandes villes et, ailleurs, on assiste à un processus de sédentarisation. D’un côté, il y a la formation de "nouvelles citadelles" et, de l’autre, une population de plus en plus sédentaire. La sédentarisation sera le grand tournant du 21e siècle.

©Photo News

Avec l’industrie aéronautique, le tourisme est le secteur qui pollue le plus. Pourtant, ça n’intervient jamais dans le débat, alors que l’avion est le moyen de transport le plus utilisé par les classes supérieures. À mon sens, le mouvement réel de la société va aller vers une attention de plus en plus importante pour les questions environnementales. Elles vont s’imposer par là-bas, par logique, et non par idéologie ou militantisme.

Comment organiser ce mouvement d’un point de vue politique et économique? Le problème est que les partis traditionnels sont en décalage complet. Ils ont été créés pour une classe moyenne qui n’existe plus. Nous vivons donc un moment d’adaptation de la classe politique. Il faut aller vers le peuple, et non se raidir en s’enfermant dans de petites bulles.

Mais l’élite est-elle précisément capable d’effectuer ce mouvement?

L’élite n’existe que si elle est soutenue par ce que j’appelle le "monde d’en haut", pas forcément des riches, mais des gens qui valident le modèle économique en place. Or, le modèle néolibéral est en train de mettre à mal les classes inférieures des classes supérieures. Le "monde d’en haut" se met donc à douter.

Faut-il pour autant tout renverser? Je crois qu’il peut y avoir une adaptation en douceur, car nos sociétés sont suffisamment riches pour éviter des révolutions violentes. Il faut également garder à l’esprit que quelqu’un comme Macron, en France, n’a pas été élu uniquement par les élites aisées, mais aussi par les retraités et par les fonctionnaires. Il réalise donc une politique suicidaire en s’attaquant aux retraites et à la fonction publique.

En Angleterre, ce sont les retraités qui ont permis le Brexit. Détricoter l’État providence est très risqué…

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