carte blanche

L’intelligence émotionnelle, une boussole en temps de crise

Pendant le confinement, le Groupe du Vendredi a mené une enquête auprès de jeunes adultes belges (25-35 ans) sur leur vision de la société post-corona. Chaque vendredi de cet été, un membre du groupe aborde plus en détail un des sujets de l’enquête. Aujourd’hui: l’enseignement.

La crise du corona sera-t-elle suivie d’une autre pandémie? L’intelligence artificielle rendra-t-elle superflu l’emploi de millions de personnes? La pénurie d’eau potable ou les conditions météorologiques extrêmes liées au réchauffement climatique nous rattraperont-elles plus vite que prévu? Seule certitude, notre société poursuivra son évolution à un rythme effréné. Ne devrait-on pas penser à enseigner ces attitudes et compétences qui permettront aux plus jeunes générations de faire face à l’avenir?

Mon travail avec les jeunes en situation vulnérable m’a permis de constater que ceux qui parviennent le mieux à s’extirper de leur situation ont pour point commun leur intelligence émotionnelle. Confrontés à des défis similaires, ceux-ci trouvent de meilleures solutions que les autres personnes de leur âge.

Apprentissage socio-émotionnel

Le processus pédagogique qui vise à apprendre à mieux s’accepter soi-même et les autres est appelé "apprentissage socio-émotionnel" (ASE) et couvre cinq domaines: conscience de soi, motivation, empathie, compétences relationnelles et contrôle émotionnel, à savoir la capacité de s’atteler à un objectif sur le long terme.

"La courbe d’apprentissage des jeunes augmente lorsqu’ils se connaissent mieux, parviennent à collaborer, ou sont mieux à même de faire face à une pression sociale inappropriée."

Comme le montrent des recherches effectuées en 2017 par l’Université de Chicago et l’organisation CASEL (Collaborative for Academic, Social, and Emotional Learning), l’apprentissage socio-émotionnel améliore de 13% les performances scolaires des étudiants, soit un gain d’un mois d’apprentissage complet sur une année scolaire. En d’autres termes, la courbe d’apprentissage des jeunes augmente lorsqu’ils se connaissent mieux, parviennent à collaborer, ou sont mieux à même de faire face à une pression sociale inappropriée. L’étude démontre également qu’à long terme, le renforcement des compétences socio-émotionnelles entraîne une diminution des comportements criminels et de la consommation de drogue, améliore la santé mentale et accroît la probabilité d’obtenir un diplôme.

Même si l’on est d’avis que l’objectif principal de l’école est le transfert de connaissances, on ne peut ignorer le fait que notre société a tout à gagner à renforcer la sociabilité et la résilience émotionnelle des prochaines générations.

Se réinventer en permanence

Comme l’écrit Yuval Noah Harari dans "21 leçons pour le XXIe siècle", une grande partie de ce que les enfants apprennent aujourd’hui à l’école ne leur sera plus d’aucune utilité sur le marché du travail en 2050. Il est donc nécessaire, afin de conserver toute sa pertinence sur le plan économique, mais surtout social, de continuer à apprendre tout au long de sa vie et de se réinventer en permanence. Il sera plus important de se connaître soi-même et de pouvoir bâtir des relations saines et durables que d’apprendre par exemple à dessiner un relief ou à énumérer les moments clés de l’Empire mésopotamien.

Même si acquérir de nouvelles connaissances est toujours enrichissant, la voie du développement personnel va bien au-delà. Et notre société ne pourra véritablement progresser que si les jeunes apprennent à composer avec le point de vue de l’autre, et si nous parvenons à surmonter la polarisation sur les réseaux sociaux.

"L’école constitue une mini-société où les jeunes font l’apprentissage de la diversité, apprennent à coopérer et à maîtriser un environnement fluctuant."

Ces derniers mois, de nombreux enseignants et équipes de direction se sont vus contraints de faire un grand bond numérique. Ils ont expérimenté, et découvert de la sorte nombre de nouvelles pratiques éducatives. Notre enquête n’a pas permis de dégager un consensus quant à la question de savoir s’il fallait désormais que les élèves suivent un programme personnalisé associant apprentissage numérique et cours en classe. Cela s’explique peut-être par la crainte qu’éprouvent certains de perdre du même coup l’aspect social de l’école. Celui-ci est en effet irremplaçable. L’école constitue une mini-société où les jeunes font l’apprentissage de la diversité, apprennent à coopérer et à maîtriser un environnement fluctuant.

Pendant le confinement, de nombreux jeunes ont également pris soin de leurs voisins plus âgés, une expérience unique qui renforce à n’en pas douter leur empathie et leurs compétences sociales. Pour 68% des jeunes adultes que nous avons interrogés dans le cadre de notre étude sur le corona, cette solidarité doit désormais faire partie intégrante de la prise en charge des personnes âgées.

Profitons donc, en tant que société, de chaque occasion qui nous est donnée de nous affermir sur le plan socio-émotionnel. Nous serons ainsi plus résilients lorsque la prochaine crise nous frappera.

Sophie Buysse est membre du Groupe du Vendredi. Elle est à l’origine de Debateville, un programme novateur qui favorise le débat et l’expression orale chez les jeunes en situation vulnérable. ©doc

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