carte blanche

La pseudo-logique du "puisque l'on vit plus longtemps, on doit travailler plus longtemps"

Doit-on travailler plus longtemps parce qu’on vit plus vieux, ou vivre moins vieux parce qu’on travaille plus longtemps? Les dégâts sur la santé que provoqueront les mesures gouvernementales pour les travailleurs âgés sont peut-être un moyen de résorber de façon malthusienne le déficit du budget des pensions…

Par Marc Sinnaeve, chargé de cours en Information sociale à l'Ihecs

Selon un récent rapport de l’ONSS dont L’Echo a fait sa "Une" le 13 avril dernier, le nombre de malades de longue durée, en congé de maladie depuis plus d’un an, ne cesse de croître: on constate une augmentation de 5% en un an et de 70% en dix ans.

En cause:

• le vieillissement de la population et, donc, de la moyenne d’âge de la population active;
• la limitation ou la suppression par le gouvernement fédéral des dispositifs de retraites anticipées ou d’aménagement du temps de travail en fin de carrière;
• la hausse du nombre de maladies dites psychosociales, liées de près ou de plus loin au monde du travail et à ce que l’on appelle "l’intensité du travail".

L’augmentation constante de celle-ci est mesurée depuis 2000 par la Fondation européenne de Dublin à partir de critères tels que les rythmes et la durée de travail, le niveau des objectifs individuels à atteindre, la qualité et le sens du travail, la flexibilité, la multiplication des tâches, le degré de maîtrise et contrôle de sa propre activité, le degré d’autonomie et de responsabilité, les moyens à disposition, les évaluations individuelles, la pression vécue, etc.

Une détérioration des conditions – immatérielles plus que matérielles – de travail est constatée, année après année, par les enquêtes annuelles de la Fondation (ainsi que par celles d’autres instituts d’étude ou de recherche). Elle constitue un facteur essentiel du syndrome d’épuisement psycho-professionnel du burn-out.

Celui-ci serait donc bien le produit pathologique des nouvelles normes managériales d’organisation du travail qui tendent à capter, pour la plus-value, non plus seulement les bras et le cerveau des salariés pendant la durée conventionnelle du travail, mais désormais aussi l’ensemble des ressources subjectives de l’individu dans tous les aspects et tous les moments de sa vie, y compris privés: son "capital subjectif", selon la formule de Luc Boltanski et Eve Chiapello.

Des signaux de détresse

Dans ce processus d’individualisation, les intérêts des salariés sont désormais indexés sur l’aspiration à la liberté dans le travail, à la réalisation de soi à travers celui-ci. Mais l’épanouissement dans le travail – et, pense-t-on souvent, celui qui est supposé l’accompagner dans la vie – peut vite se muer en pénibilité, puis en souffrance psychique.

"L’épanouissement dans le travail peut vite se muer en pénibilité, puis en souffrance psychique."

De ce point de vue, la maladie, le passage d’un vécu de stress intense au burn-out proprement dit ou à la dépression nerveuse ne seraient pas seulement une conséquence ou un effet de l’expérience de travail: une sorte de "versant négatif" de celle-ci. Ils seraient aussi, voire davantage, "une forme de riposte, de réponse silencieuse et douloureuse" de personnes qui ne parviennent plus à résister, à endiguer ou à s’opposer "aux conditions de travail qui les submergent". C’est le constat posé, début mars, par des chercheurs de l’UCL, qui ont consacré une nouvelle étude au burn-out: "Il faut aussi le voir, soutiennent-ils, comme une forme de réponse à des formes d’organisation du travail qui sont devenues intenables."

Le caractère insoutenable du travail dans la durée l’est plus encore à mesure que le travailleur vieillit. S’il peut compenser, un temps, par le recours à l’expérience acquise, il n’en demeure pas moins plus vulnérable au fil des ans, quand, à la pression psychique, s’ajoutent des "affaissements" physiques plus ou moins graves, qui peuvent être, eux-mêmes, des signaux de détresse que le corps envoie au système central.

En ce sens, on ne peut que s’inquiéter des politiques de "fin de carrière" adoptées par le gouvernement fédéral pour ralentir l’évolution du coût des pensions en mettant l’accent sur l’allongement effectif des carrières: relèvement des conditions d’âge et de durée de carrière pour l’accès à la pension de plein droit et à la pension anticipée; retardement de l’âge d’accès aux crédits-temps; suppression de l’indemnisation et de l’assimilation des crédits-temps "sans motif". Ces durcissements empêchent, concrètement, de lever le pied quand gagne l’épuisement.

"Le caractère insoutenable du travail dans la durée l’est plus encore à mesure que le travailleur vieillit."

Ceci au nom de la pseudo-logique selon laquelle, puisque l’on vit plus longtemps en moyenne, on peut (ou on doit) travailler plus longtemps. Rarement questionné, ce raisonnement a, pourtant, tout du sophisme. On peut inversement et plus logiquement considérer, en effet, que c’est l’allongement de la vie en bonne santé, produit du progrès social, qui sera, et qui est déjà, menacé par le "surtravail" de fin de carrière. En particulier dans le cas des travailleurs peu qualifiés qui subissent plus qu’ils ne maîtrisent la flexibilité et qui sont davantage exposés tout au long de leur carrière aux différentes formes et mécanismes de la précarisation de l’emploi.

Doit-on travailler plus longtemps parce qu’on vit plus vieux, ou vivre moins vieux parce qu’on travaille plus longtemps? Les dégâts sur la santé que provoqueront les mesures gouvernementales pour les travailleurs âgés sont peut-être un moyen de résorber de façon malthusienne le déficit du budget des pensions…

Moins cyniquement, on peut estimer que c’est un pari risqué quant à l’efficacité même des mesures: de plus en plus de salariés, craignant d’y laisser leur santé, pourraient choisir de prendre leur retraite anticipée dès qu’ils en remplissent les conditions ou de quitter tout simplement leur emploi et le marché du travail, quitte à restreindre le montant de leur pension future. Ceci dans l’hypothèse où ils n’auraient pas déjà fait partie de l’une ou l’autre charrette de "travailleurs âgés" mis au chômage par leur entreprise pour productivité ou rentabilité insuffisantes. Auquel cas, au lieu ou en plus de l’augmentation du nombre de retraités et de malades de longue durée, c’est l’enveloppe chômage, au sein de la sécurité sociale, qui ne manquera pas de flamber…

De simples variables d’ajustement budgétaire

Prévoyants, si l’on peut dire, ce gouvernement et le précédent ont introduit des mécanismes de dégressivité du montant des allocations de chômage, en vertu du dispositif d’activation du comportement de recherche d’emploi. Lequel se trouve étendu à des catégories toujours plus âgées de la population, en dépit, faut-il le rappeler, de la rareté structurelle des offres d’emploi pour les 45 +.

C’est cette même logique de l’État social actif qu’invoque la ministre de la Santé Open Vld Maggie De Block comme "solution" du gouvernement à l’accroissement du nombre des malades de longue durée: la politique de réintégration anticipée de ceux-ci sur le marché de l’emploi (car c’est bien, ici, uniquement de marché dont il s’agit). Moyennant avis médical, certes, mais sanctions à la clé pour les récalcitrants, équivalents en santé des chômeurs "paresseux" ou "fraudeurs".

Le lien est clair: le droit à la santé rejoint le droit à l’emploi digne comme nouvelles variables d’ajustement du budget de la Sécurité sociale alors qu’ils sont pourtant tous deux inscrits dans la Constitution (article 23) et dans la Charte européenne des droits fondamentaux. De façon étroitement imbriquée, le travailleur stressé qui craque ou qui plonge lourdement dans la maladie se voit offrir "le choix" entre la remise à l’emploi forcée (faute, encore, d’indemnités de maladie dégressives?) et un régime individualisé d’allocations de chômage au rabais.

Travailler plus longtemps parce qu’on vit plus vieux, ou vivre moins vieux parce qu’on travaille plus longtemps?

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