carte blanche

La technologie blockchain va-t-elle conduire à une société libertarienne?

Les vertus de la technologie blockchain semblent être en accord avec le cadre idéologique libertarien et pourrait amener à ce que l’Etat perde une part de son influence dans certains domaines. En apparence du moins...

Par François et Simon Masquelier
Le premier est Président de l'Association des Trésoriers d'Entreprise du Luxembourg
et Vice-Président de l'Association Européenne des Trésoriers (EACT); le second est étudiant en Droit HEC

Depuis plusieurs mois foisonnent articles de presse et conférences à propos de la fascinante technologie du "blockchain". Son meilleur ambassadeur est le Bitcoin qui a atteint des sommets qui semblaient pourtant inimaginables. Elle est présentée comme susceptible d’engendrer une véritable révolution dans de nombreux secteurs d’activités économiques et pourrait même bouleverser le modèle d’organisation des sociétés modernes.

En effet, au-delà de son fonctionnement purement technique, qu’il est difficile d’expliquer, tant il est complexe, d’aucuns s’interrogent sur certaines implications de sa propagation progressive à une échelle plus importante. Ce développement résulterait d’une entreprise animée par des volontés libertariennes dont l’idée sous-jacente serait de pouvoir se passer des tiers intermédiaires, tels que les banques (centrales).

Retrait de l’État?

Ce système décentralisé pourrait-il engendrer un retrait partiel de l’État en tant qu’intermédiaires? La technologie blockchain innove en ce qu’elle permet de réaliser et d’enregistrer des transactions de façon immuable, sans donner la possibilité d’effacer celles-ci de manière décentralisée. À chaque transaction correspond un bloc crypté, représentant une ou plusieurs transactions et contenant les données y étant liées.

Ces blocs s’inscrivent dans une chaîne numérique de blocs, qui ont chacun été approuvés par le groupe. Effectivement, pour que soit ajouté un bloc, il faut que chaque nœud du réseau le vérifie et le valide. De plus, les informations stockées dans une chaîne de bloc ne peuvent jamais être supprimées.

La blockchain pourrait être décrite comme une sorte de grand livre comptable ou registre de transactions inaltérable stockant des blocs de données partagés sur un réseau de nœuds d’ordinateurs. On lui prête souvent des qualités de simplification des transactions, de transparence, de réduction des coûts et de fiabilité.

Cependant, son caractère le plus fascinant est peut-être sa faculté de désintermédier les relations entre opérateurs. Elle permet à des acteurs ne se connaissant pas nécessairement de mener des transactions entre eux, sans supervision, sans intermédiaire ou tiers centralisé.

Il serait périlleux de considérer tous les utilisateurs du Bitcoin comme libertariens.

Il s’agit d’un moyen totalement nouveau de partager de la valeur, de l’argent, de l’information ou de contracter sur un titre de propriété de manière sécurisée et tout en permettant des économies de formalités administratives. Il est évident que les qualités de ce mécanisme de registre décentralisé, conférant plus de pouvoirs aux utilisateurs, font échos à certaines valeurs prônées par le courant de politique libertarien.

À l’origine de la blockchain, S. Nakamoto et le consortium de développeurs du Bitcoin, avaient sans nul doute des aspirations libertariennes de s’émanciper du système monétaire classique. Il serait pour autant périlleux de considérer tous les utilisateurs du Bitcoin comme libertariens.

Peut-être sans le vouloir ceux-ci utilisent une technologie dont les traits majeurs correspondent à certains aspects de la société idéale libertarienne. La blockchain constituerait un moyen qui démontrerait la faisabilité technique de retirer à l’État certaines de ses attributions au profit des individus.

Retrait ou renforcement de l’État?

Ce courant reste essentiellement actif aux États-Unis. Il a pour fondements la liberté individuelle et le droit de propriété en tant que droits naturels et promeut également la liberté de marché. La liberté occupe donc une place prépondérante dans ce courant et toute entrave non légitime à celle-ci est condamnable.

Dans cette perspective, l’État devrait se cantonner à un rôle minimal pour limiter au maximum l’agression étatique envers la propriété individuelle, dont la forme la plus évidente est l’impôt. Ce courant s’est par ailleurs vu concrétisé par la création d’un parti libertarien aux États-Unis. Celui-ci s’affirme au fil des élections comme le troisième parti en présence et est en constante progression lors des dernières élections présidentielles. Ses partisans prétendent transcender les clivages politiques traditionnels.

Pourtant les vertus de la chaîne de bloc semblent être en accord avec le cadre idéologique libertarien et pourraient amener à ce que l’État perde une part de son influence dans certains domaines. Il convient cependant de nuancer cet impact et même de concevoir qu’elle puisse avoir un effet inverse.

Cette technologie pourrait potentiellement permettre de s’affranchir de l’État, des banques centrales et infrastructures de marché, en évitant le recours à des intermédiaires lors de certaines transactions. Elle apporterait sa pierre à l’édifice libertarien en conférant une plus grande liberté individuelle en contrepartie d’un affaiblissement d’une autorité centralisée.

Les crypto devises illustrent parfaitement les conséquences que pourraient engendrer les applications de cette technologie: une devise globale, virtuelle, non-étatique dont la masse est volontairement limitée et immuable. Cela n’était pas concevable auparavant tant le droit de battre monnaie apparait comme l’apanage de l’État. L’émergence de ces devises virtuelles serait une autre réaction à la crise financière. Il deviendrait possible de se passer du contrôle des banques centrales pour coter et échanger une devise. Les réactions étatiques à l’égard du Bitcoin varient et certains pays veulent l’interdire, alors que d’autres le reconnaissent comme monnaie privée.

Paradoxalement, les reproches formulés à l’égard du Bitcoin se rapportent à l’anonymat couvrant les individus ou organisations mal intentionnées derrière les transactions, qui tenteraient de la sorte d’échapper au contrôle étatique.

Les potentialités de la blockchain semblent n’avoir pour seule limite que celle de l’imagination humaine.

Cette voie vers une société libertarienne n’est pas toute tracée et pourrait largement être mise en doute au vu des tentatives récentes de certains États de recourir à la blockchain pour accomplir des tâches de gestion du cadastre, de l’état civil, des soins de santé ou encore de processus électoraux. Il faut citer les initiatives des gouvernements suédois, géorgien ou danois. Un autre paradoxe apparaît alors: ce qui voulait s’affranchir du contrôle de l’État commence finalement à être utilisée par certains d’entre eux.

Les potentialités de la blockchain semblent n’avoir pour seule limite que celle de l’imagination humaine. D’innombrables questions sont soulevées par cette technologie révolutionnaire. Quel cadre juridique fiscal et contractuel? Quels secteurs seront impactés? Quid de l’anonymat et protection de la vie privée? Que deviendraient les régulateurs actuels? On voit aujourd’hui la multitude de solutions possibles offertes.

L ‘ironie du sort est que cet instrument qui est né d’aspirations libertariennes, censé permettre un détachement de l’État, pourrait en définitive avoir l’effet opposé. Plusieurs gouvernements essayent de s’approprier cette technologie ayant pour résultat un véritable détournement de l’usage originel de celle-ci. L’avenir seul nous montrera quelle postérité attend d’une part les applications privées de la blockchain, créatrice de liberté et d’autre part, les tentatives d’usage alternatif par l’État.

Ce n’est qu’un début…

Nul ne peut dire si ces crypto-devises s’imposeront. Récemment des banquiers comme J. Dimon (JPMorgan) ont exprimé leurs doutes sur la pérennité de celles-ci. Mais quoiqu’il advienne de ces devises, il est évident que les technologies dérivées permettront des applications multiples et variées, étatiques ou non et notamment dans le secteur financier.

Nous n’en sommes qu’au début d’un bouleversement technologique. Beaucoup de questions restent encore ouvertes sur la manière d’encadrer ces applications pour les États, sur les réglementations à mettre en œuvre pour définir les limites à respecter et enfin sur la surveillance à confier à un superviseur pour éviter les excès inhérents à ce type de solutions.

Au final, comme souvent, l’État devra jouer ce rôle de contrôleur. La tendance à la désintermédiation est plus que jamais réelle et la chaîne de bloc y contribuera grandement. Les rôles mêmes des banques, des infrastructures de marché et chambres de compensation est remis en question.

Il est intéressant de constater avec le blockchain qu’un courant philosophique politique ait été à l’origine d’une invention avec pour objectif principal de se désolidariser de l’Etat soit finalement à la base d’une révolution technologique qui bouleversera profondément nos vies.

Pour le meilleur ou pour le pire, nul ne peut le dire. Mais reconnaissons au Bitcoin le fait que quoi qu’il advienne de lui il aura été un déclencheur d’un changement profond de notre monde financier moderne. Il aura fait bouger les lignes et forcer les acteurs de toute l’industrie financière à repenser leurs modèles et modes de fonctionnement, au risque de disparaître complètement.

Il est intéressant de constater avec le blockchain qu’un courant philosophique politique ait été à l’origine d’une invention avec pour objectif principal de se désolidariser de l’État soit finalement à la base d’une révolution technologique qui bouleversera profondément nos vies. La chaîne de bloc n’est peut-être pas la panacée qui nous affranchira de l’État mais elle aura permis des progrès incontestables. Nous n’en sommes qu’à l’aube de cette mutation.

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