Cinq tendances qui vont changer le monde des données

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Savoir aujourd’hui comment sera demain. C’est l’exercice auquel se prête chaque année depuis 12 ans le Future Today Institute, fondé par la futuriste américaine Amy Webb.

La scientifique s’est fait connaître du public américain en 2013 grâce à son livre "Data, A Love Story" où elle décrit comment elle a manipulé les algorithmes des sites de rencontre pour réaliser, exemples humains à l’appui, "the perfect match". Mais son étude sur les données remonte à bien plus longtemps. Elle a d’abord commencé sa carrière comme journaliste technologique pour le Wall Street Journal et Newsweek. Puis, à 32 ans, elle a fondé le Future Today Institute et démarré l’année suivante l’écriture de ce Tech Trend Report dans lequel chaque année, telle une spéléologue, elle et son équipe plongent dans le monde turbulent des technologies pour en retirer les tendances à venir. Dans le numéro de 2019, elle en sort 315. Nous les résumons en 5 grands mouvements, les plus disruptifs, aux conséquences les plus importantes pour nous. "La technologie enrichit nos vies. La vie privée est morte, mais on peut vivre avec!", postule Amy Webb. Suivons donc ses prédictions…

1. La Chine, nouvelle Opep des données

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Imaginez: un pouvoir centralisé et tout puissant, l’équivalent de milliards de dollars à portée de la main et une population de 1,4 milliard d’individus addicts à leurs smartphones et sans illusion aucune sur le respect réservé à leur vie privée. Quel laboratoire à ciel ouvert! La Chine "offre aux chercheurs et aux start-ups l’utilisation de la plus grande ressource disponible de données humaines – sans les restrictions de vie privée et de sécurité qui sont le lot de la majeure partie des pays dans le reste du monde, décrit le Tech Trend Report. Si les données sont le nouveau pétrole, la Chine en est la nouvelle Opep."

Et elle compte bien miser là-dessus pour conquérir le monde. Son but: devenir le premier centre mondial d’innovation en intelligence artificielle d’ici 2030. Et elle y met les moyens. Les start-ups chinoises actives dans l’intelligence artificielle comptent pour 45% des investissements totaux accordés à des entreprises dans le pays. Entre-temps, les chercheurs chinois comptent 5 fois plus de brevets sur l’intelligence artificielle que leurs concurrents américains. Avec le potentiel de s’imposer au-delà de ses propres frontières. "Il est facile de voir comment les autocraties du monde, comme la Turquie et le Rwanda, peuvent devenir acheteurs de la technologie de surveillance de la Chine. Et que dire d’autres pays, comme le Brésil et l’Autriche, qui ont abandonné leur sort au populisme."

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Tout cela ne serait rien si la Chine n’investissait pas son avance technologique dans son armée également. Avions de combat et hélicoptères sont équipés de l’intelligence artificielle la plus avancée. Le gouvernement chinois est en train de créer plusieurs laboratoires dédiés à ce secteur. Et le Tech Trend Report de mentionner pour exemple le très secret développement des techniques d’intelligence en essaim (swarm intelligence) dont la Chine équipe ses drones militaires.

2. À quand notre portefeuille de données?

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Toute notre vie s’y trouverait. Non pas seulement celles qu’on essaime à tout vent via notre smartphone ou à travers nos recherches internet, mais aussi notre diplôme, notre parcours professionnel, nos données financières (emprunts hypothécaires, revenus, impôts), nos voyages, notre santé (dossier médical, résultats génétiques, habitudes sportives) et notre historique d’achats (e-commerce, cartes de fidélités). Toutes ces données se retrouvaient dans un portefeuille digital, le "personal data record", ou PDR. "Les PDR n’existent pas encore, commente Amy Webb, mais de mon point de vue, il y a déjà des signaux qui indiquent un avenir dans lequel toutes les sources innombrables de données personnelles seront unifiées sous un seul enregistrement, fourni et géré par les big nine." Entendez: les Américains (Google, Microsoft, Amazon, Facebook, IBM, Apple, sympathiquement appelé G-MAFIA dans le document) et les Chinois (Alibaba, Tencent et Baidu). L’intelligence artificielle de ces mastodontes pourrait apprendre de ce PDR et, en échange, vous fournir toutes sortes de services personnalisés. Votre portefeuille de données serait transmissible à vos héritiers. Et géré temporairement ou définitivement par l’un des big nine, qui n’agirait que comme dépositaire.

Les PDR n’existent pas encore. Mais "en fait, vous faites déjà partie de ce système, estime Webb. Vous utilisez tous les jours un proto-PDR: c’est votre adresse e-mail."

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3. Pour vivre heureux, vivons cachés?

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Il y a mille et une façons de vous reconnaître. Ou plutôt, il y a mille et une caractéristiques sur vous, en vous, qui, chacune prise séparément, vous identifient parmi des millions d’autres. Prenez votre visage. Face ++, une start-up chinoise financée par la Chine et la Russie, utilise une technologie de reconnaissance faciale suffisamment sécurisée pour servir dans des transactions financières. L’iPhone X d’Apple peut s’allumer rien qu’en vous regardant grâce à son Face ID. Votre voix peut aussi être une signature: la multinationale américaine Nuance Communications (qui possède une antenne belge à Ypres) travaille avec Ford et BMW pour développer la reconnaissance vocale dans le cockpit des voitures.

Vos gestes (le Project ID de Google), votre personnalité (comme Cambridge Analytica l’a montré), vos émotions même (Amazon vient d’introduire un brevet, et cherche, via son assistant social Alexa, à détecter votre humeur du jour) seront traqués pour vous proposer en retour des services personnalisés. Sans parler de votre ADN, qui peut déjà servir à identifier des suspects sur une scène de crime. "Dans un proche avenir, les citoyens soucieux de leur vie privée rechercheront un camouflage biométrique pour échapper aux algorithmes de reconnaissance", estime le Tech Trend Report. Fond de teint, ombre à paupières, lunettes à lentilles spéciales pour "éblouir" les capteurs, certains imaginent aussi des tenues avec, pour motifs, des plaques d’immatriculation. Il faudra un trésor d’imagination pour que Big Brother ne vous regarde pas.

4. Quand notre santé nous trahit

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La génétique est en plein boom, et la production de données génomiques aussi. Rapidement, les questions de vie privée risquent à leur tour de se poser pour la gestion des données ADN. Qui les détient? Une institution ou une entreprise peut-elle les utiliser? Voire, de manière plus futuriste: peut-on copier votre ADN, pour créer un autre "vous-même"?

Un autre problème, plus prosaïque mais non moins important, pourrait surgir. Là où nos smartphones et autres recherches sur internet arrosent les data centers à coups de gigaoctets, notre santé, et particulièrement notre ADN, va rapidement dépasser en taille tout ce que nos serveurs peuvent encore emmagasiner. Aujourd’hui déjà, ces données, massives, défient chaque jour les limites de l’espace mis à disposition. Des chercheurs de l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign ont estimé que, d’ici 2025, nous pourrions tout simplement manquer d’espace de stockage.

5. Regulation is coming

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De l’avis de nombreux observateurs, le Règlement général sur la protection des données (RGPD) a marqué un tournant"Les standards européens de protection des données sont de facto devenus des standards mondiaux – et les grandes entreprises technologiques ont été accusées d’avoir enfreint les règles", indique le rapport. Ces dernières sont passées, tour à tour, sous les fourches caudines de l’exécutif européen. Un élan que les Etats-Unis n’ont pas tardé à suivre: Apple, Amazon, Google et Facebook ont défilé devant la Federal Trade Commission, le département de Justice américain et le Congrès.

L’ubiquité de ces mastodontes et des données récoltées engendre un autre casse-tête: la juste taxation. Allemagne, France et Royaume-Uni mènent le combat pour une répartition plus juste des prélèvements d’impôts. Avec le raisonnement assez simple de la part des gouvernements: nos concitoyens vous donnent déjà gratuitement leurs données, il ne faudrait pas qu’en plus, l’argent que vous vous faites sur leur dos ne contribue pas un minimum à la solidarité fiscale de leur pays.

"La régulation et la taxation des plateformes auront un impact sur la distribution des contenus, et il est probable qu’elles auront des conséquences sur la manière avec laquelle chaque entreprise collecte et utilise les données des consommateurs."

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