reportage

Dans le cerveau d'une ville intelligente

©Carsten Snejbjerg

Copenhague est considérée comme la ville la plus avancée du monde dans le développement de technologies smart city. Un potentiel qui lui permet de viser un autre podium: celui de la première ville neutre en CO2 d’ici 2025. Pour autant que ses citoyens soient prêts à céder, pour le bien commun, une partie de leur vie privée.

Un lampadaire. Il est noir, il est grand, il est courbe à son sommet et il illumine la route. Quoi de plus banal? Qu’est-ce qu’un lampadaire peut offrir, à part servir de support à un ivrogne ou à un chien en mal de propriété? Eh bien, beaucoup plus que vous ne l’imaginez. Celui-ci, par exemple, peut diffuser de la musique. Kim Brostrøm tapote sur l’écran de son smartphone, ouvre l’appli Spotify et, soudain, le poteau se met à chanter. "J’ai mis Frank Ocean, sourit le chief technology officer chez DOLL Living Lab, un centre d’innovations pour les villes intelligentes. Vous aimez?"

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Ici, à Albertlund, dans la banlieue de Copenhague, les rues sont truffées de gadgets high tech. Douze kilomètres de bitume, 435 lampadaires laissés à la fantaisie d’entreprises venant des quatre coins du monde. Toutes viennent y tester leurs dernières trouvailles. "Ce lampadaire-ci est polonais, continue notre guide au volant de sa voiture, roulant au pas. Celui-là est finlandais: regardez, il a un petit radar intégré." Un à un, Brostrøm nous montre tout ce que ses lampadaires peuvent avoir comme équipements. Ici encore, un détecteur peut mesurer la qualité de l’air (NOx, CO2, particules fines, etc). Là, il enregistre les bruits en temps réel: "C’est pour les accidents, le son peut donner une indication sur l’intensité du choc. S’il y a une vidéo, c’est encore mieux, on peut l’envoyer à l’ambulance, et l’urgentiste peut prendre ses dispositions avant d’arriver sur place." Ou encore ceci: un chargeur pour véhicule électrique. "Il a été installé par votre compatriote: Schréder. Regardez là (il montre une borne connectée sur le flanc du lampadaire), on peut utiliser une carte de paiement."

La ville la plus "smart"

"Les trois-quarts des municipalités du Danemark, et une bonne partie du monde, sont déjà venus ici pour voir ce qu’on propose, et s’en inspirer", comptabilise Brostrøm à notre retour au DOLL Visitor Center. Il allume un écran géant couvrant le mur. Une carte du monde apparaît: de Tokyo, Séoul, Singapour, Pékin, San Francisco,… une série de flèches lumineuses convergent vers Albertslund. Et pour cause: Copenhague détient la palme de la ville la plus avancée au monde en termes de technologies smart city. D’où notre présence ici. Et d’où notre question: comment une smart city, avec toutes les données qu’elle collecte sur nous et notre environnement, peut aider notre vie en société?

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22.000 lampadaires intelligents

Avant tout, en offrant une meilleure efficacité, répond Brostrøm. "Pourquoi allumer les lumières dans les rues alors que tout le monde essaie de dormir?, pose-t-il. C’est un problème qui concerne aussi les petits villages. Même chose pour les poubelles qui sont loin dans les forêts. Pourquoi y envoyer un camion s’il n’y a pas beaucoup de déchets?" Et Brostrøm de sortir d’un placard quelques boîtes noires, toutes de tailles différentes. "Regardez, elles ont toutes la même prise mais avec des fonctions différentes, un peu comme des prises USB. Tous nos lampadaires en sont équipés. Il suffit de connecter la boîte dont on a besoin. Celle-ci par exemple détecte la présence de neige dans la rue, la température, le taux d’humidité. Elle peut déterminer les endroits qui ont besoin d’un épandage de sel et ceux qui sont suffisamment déneigés."

La société EnergyLab étudie la consommation de l’électricité dans les parkings. ©Carsten Snejbjerg

En 2014, la capitale danoise a déjà installé 22.000 lampadaires intelligents dans ses rues (la moitié de ses besoins d’éclairage), tous intégrant un module de communication de données. Pour l’instant, la seule fonctionnalité concerne la luminosité qui peut varier suivant les besoins. Le lampadaire détecte l’arrivée d’un cycliste, et réagit en augmentant l’intensité de la lumière. Puis il la diminue au moment où le cycliste s’éloigne, et se met en veille. Avec une économie substantielle à la clé: intelligence et technologie LED ont déjà réduit de 58% la facture de l’éclairage public. Un confort également pour les 45% d’habitants de Copenhague qui privilégient le vélo pour se déplacer vers leur lieu de travail. "C’est aussi plus facile pour la maintenance. On identifie à distance le lampadaire qui aurait besoin d’une réparation." En attendant d’autres grands services que peuvent rendre les lampadaires, comme la gestion des poubelles, du trafic, la sécurité, etc. Un lampadaire peut-il écouter notre conversation?, demande-t-on naïvement. "Pas ceux-ci, répond Brostrøm. Mais techniquement, c’est possible." Nous y reviendrons.

Chasser le CO2

Continuons notre visite, direction Nordhavn (prononcez quelque chose comme "nohaw"). L’ancien port de Copenhague s’étale sur l’horizon de la ville, devant le regard attendri de la fameuse Petite Sirène d’Andersen. Ici, ce ne sont pas les lampadaires qui nous accueillent, mais les marteaux-piqueurs. Trois cents hectares de quai que la municipalité a décidé de transformer en quartier. Maisons, cafés, supermarchés, salles de sport,… avec pour but de redonner vie à un chancre qui n’était encore qu’une balafre il y a quelques années. Affaires immobilières garanties. Trois immeubles ont élu domicile, sur la jetée, utilisant comme colonne vertébrale trois gigantesques silos à grains et à ciment. Vue imprenable sur l’horizon marin. Dont coût: c’est l’endroit au mètre carré le plus cher du Danemark. Tenez, ce penthouse: 400 mètres carrés pour 7 millions d’euros, nous lâche-t-on.

Christoffer Greisen, de la société EnergyLab, profite de la rénovation du quartier de Nordhavn pour tester ses équipements de gestion d’énergie dans les bâtiments. ©Carsten Snejbjerg

Mais l’endroit possède une autre caractéristique, unique celle-là. Toutes ces nouvelles constructions doivent obéir à ce qui est devenu le mantra de la municipalité: faire de Copenhague la première ville neutre en carbone d’ici 2025. La phrase est d’ailleurs affichée en grand à l’entrée des bureaux d’EnergyLab, à quelques quais de là. Christoffer Greisen nous y accueille, avec sa barbe généreuse et ses yeux métalliques. Fort d’un budget public-privé de 19 millions, l’ingénieur profite des constructions nouvelles dans le port pour tester ses solutions en smart city. Greisen nous amène dans une salle de démonstration, où un grand écran digital affiche la consommation énergétique de l’île en temps réel, comme pour rappeler l’effort à faire: pour l’heure, elle émet 188 grammes de CO2 par kWh, lit-on sur l’écran. "Il y a beaucoup de vent aujourd’hui, mais peu de soleil, décrypte Greisen. Et notre consommation en charbon est importante aujourd’hui, pour compenser." C’est là que la ville compte grappiller du CO2. Comment?

De l’autre côté de la pièce, Greisen nous montre un prototype de chaudière murale. Et nous explique: la ville possède un système d’eau chaude centralisé, produite par des usines d’incinération de déchets et de la biomasse, et transportée à 45°C vers les maisons, les immeubles à appartements, ainsi qu’à tout autre bâtiment avoisinant. Un algorithme installé dans la chaudière murale en question reçoit les données de la quantité de CO2 déchargée par la production d’électricité de la région, et décide, en fonction, de sa source d’énergie: si la quantité de CO2 émis est élevée, la chaudière utilisera l’eau chaude du système centralisé; si la quantité est suffisamment basse, elle utilisera l’électricité. Mais il y a plus: si la production d’électricité est suffisamment "propre", ou si, plutôt que de les stopper en cas de surplus, on laisse les éoliennes tourner à plein rendement, les radiateurs du bâtiment pourront stocker de l’électricité (durant la nuit par exemple) et l’utiliser à nouveau en cas de besoin.

Il faudra les données individuelles

Pour gérer tout cela, il faudra suivre au mieux les besoins de ses habitants. La ville aura donc besoin des données de leur consommation. Greisen nous propose la visite de l’un des trois bâtiments-silos mis à sa disposition. Nous nous y rendons. Comment? Sur un vélo partagé, évidemment! Trois clics et quelques centaines de mètres plus loin, nous arrivons sur les lieux. Notre guide nous ouvre la porte du sous-sol de l’immeuble, où trône une pompe à chaleur reliée à un dédale de canalisations. "Elle procure de l’eau chaude à une vingtaine d’appartements", nous explique-t-il. Une vingtaine de ménages qui, en échange, fournissent leurs données de consommation: les pics d’utilisation durant les douches, la température demandée, l’électricité stockée, etc. Vient naturellement, une fois encore, la question de la vie privée. "Nous ne prélevons pas ces données de manière individuelle, mais de manière collective, explique Greisen. Ce sont les seules données qui nous intéressent pour la gestion globale de la consommation. D’ailleurs, nous avons dû signer un contrat en ce sens."

"Ce qui nous aide, c’est qu’il y a une confiance énorme dans ce que font les autorités. Cela veut aussi dire qu’on ne peut pas décevoir."

Mêmes arguments du côté des lampadaires. Lorsque la société, Silver Spring Networks, a installé ses modules dans les rues de Copenhague, son patron a dû justifier sa démarche et assurer qu’ils ne généraient que des métadonnées, comme celles enregistrant le flux des voitures par exemple. "Cette question reste ouverte, estime de son côté Morten Herget Christensen, de l’Université technique du Danemark (DUT), qui analyse également la gestion de l’offre et de la demande d’énergie dans le cadre d’habitations intelligentes. Pour l’instant, nous n’avons pas besoin d’accéder aux données personnelles à un niveau individuel. Et les données sont stockées sur un cloud privé, les entreprises commerciales n’y ont pas accès. Mais si on veut affiner la gestion, il faudra tôt ou tard arriver au niveau individuel." "Ce qui nous aide au Danemark, nous confie Christoffer Greisen sur les quais de Nordhavn, c’est qu’il y a une confiance énorme dans ce que font les autorités en la matière. Cette confiance est valorisante, elle nous aide à avancer, mais cela veut aussi dire qu’on ne peut pas décevoir." Pas question de truffer des immeubles de micros intégrés. Et de pousser les habitants à regretter les bons vieux lampadaires, noirs, grands et courbes, dont la noble utilité était de guider dans la nuit d’anonymes passants.

Surveillance

De la vitesse des piétons aux déjections des habitants

Le développement d’une smart city ne fait pas que des heureux. À Toronto, le projet de Sidewalk Labs, une filiale d’Alphabet (Google), fait l’objet d’une levée de boucliers. Dans un document de 1.500 pages, l’entreprise dévoile ses ambitions d’un nouveau quartier, bâti sur les ruines d’un site industriel: 5 hectares (un second projet évoque 77 hectares) de rues utra-connectées, vitesse de piétons contrôlée, pistes cyclables chauffées, bancs publics surveillés. Une vraie cité pour film de science-fiction. Sidewalk Labs promet d’y héberger des milliers d’habitants avec des loyers modérés, et procurer du travail pour 44.000 personnes. Sauf que le projet ne prend pas. Certains habitants dénoncent un projet qui les transformerait en "rats de laboratoire".

D’autres projets sont bien plus intrusifs, sans pour autant susciter ce genre de contestations: les données prélevées dans les eaux usées des habitants. À Séoul, un projet du MIT appelé "Underworlds", présenté il y a deux ans lors de la biennale de l’architecture, visait à prélever des échantillons pour surveiller la santé générale des citoyens. Même projet, opérationnel celui-là, au Canada. Le gouvernement a étudié l’impact de la légalisation du cannabis entrée en vigueur en octobre 2018. Tous les mois, des chercheurs prélèvent des échantillons dans les centres de traitements d’eau à Vancouver, Montréal, Edmonton, Toronto et Halifax, touchant en tout 8,5 millions d’habitants. Depuis, le projet a pris de l’ampleur puisqu’il vise à étudier la santé des Canadiens, mais aussi comprendre et combattre la résistance aux antibiotiques. Une mesure qui semble, ici, emporter l’adhésion de tout le monde.

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