chronique

Rendre visible l'invisible

Journaliste

Avec leurs relents misogynes et leur apparence de boys club, internet et le monde de la tech laissent trop peu de place aux femmes. Des initiatives salutaires rendent visible l’invisible et sensibilisent le grand public aux inégalités de genre.

Internet est à l’image de ceux qui l’ont imaginé, un monde d’hommes. Le vaste monde du web n’échappe pas à ce qu’a démontré Caroline Criado Perez dans son livre/enquête "Femmes invisibles" : la plupart des infrastructures et équipements que l'on utilise quotidiennement ont été pensés par et pour des hommes. Pas toujours évident de s’en rendre compte quand on est dans la position confortable de l’homme. Heureusement, les données sont là pour nous réveiller.

Les données sont un argument irréfutable face à la négation de l’inégalité des genres dans l’espace public, qu’il soit réel ou virtuel.

Les données permettent de rendre visible l’invisible. L’un des exemples les plus parlants est un outil que nous utilisons tous les jours à de multiples reprises : Wikipédia, l’encyclopédie en ligne universelle, collaborative et multilingue. Devenue le site de référence pour toute recherche sur internet, elle reflète malheureusement les travers de notre société. Les femmes y sont sous-représentées. La version anglophone compte ainsi seulement 18% de profils féminins. Pour tenter de rétablir l’équilibre, l’organisation de Wikithons se multiplie. Un Wiki quoi ? Un Wi-ki-thon. Un marathon destiné à enrichir la base de données de Wikipédia.

Pour inverser la tendance, on se rassemble pendant plusieurs heures, on se répartit les personnalités féminines qui devraient être présentes sur la plateforme et posséder leur fiche de référence et on se met au travail. Un travail salutaire et symbolique qui permet en quelques heures de mettre en ligne 200 profils féminins, comme cela a été le cas cette semaine dans les bureaux de la RTBF à l’initiative de Manon Brulard, Safia Kessas, Camille Wernaers et Axelle Pollet. Une goutte d’eau face à l’écart creusé jusqu’ici dans la représentativité, mais qui commence à faire un effet boule de neige.

La femmes sont sous-représentées sur Internet

Le Wikithon est une action concrète qui permet de changer directement les choses en s’appropriant une plateforme. En parallèle, d’autres initiatives veulent sensibiliser le public grâce à la technologie. Un bel exemple de sous-représentativité, ce sont les noms des rues de la capitale de l’Europe, Bruxelles. Quel rapport avec la technologie ? Les données. Les données révèlent que seulement 6,44% des rues composant les 19 communes de Bruxelles possèdent des noms de femmes. L’idée lancée par l’initiative "EqualStreetNames", c’est d’utiliser ces données pour créer une carte visualisant les noms des rues de Bruxelles par genres. Les noms masculins et féminins étant représentés par différentes couleurs, la plateforme permet de montrer au grand public le déséquilibre présent dans l’attribution des noms de l’espace public.

Pour réaliser la carte, le collectif s’est servi des données qui sont utilisées, modifiées et partagées dans OpenStreetMap et Wikipédia. Mi-février, 60 bénévoles se sont rassemblés pour travailler à cette carte visuelle. Le projet a même réussi à réunir des publics qui n'ont pas l'habitude de se mélanger: la collective féministe "Noms Peut-Etre" attirés par le but sociétal et des geeks attirés par une utilisation pertinente des données. 

Ces deux initiatives parmi d'autres permettent à leur échelle d’avancer vers une société plus égalitaire et représentative de ceux qui la composent. Les données sont un moyen très efficace pour conscientiser et surtout un argument irréfutable face à la négation de l’inégalité des genres dans l’espace public, qu’il soit réel ou virtuel. Qui oserait traiter une donnée de militante hystérique?

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