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interview

Alexandre Lacroix, philosophe: "Nous ne pouvons plus nous enfermer dans une doctrine utilitariste"

Dans "Comment ne pas être esclave du système", le philosophe français Alexandre Lacroix nous donne l’antidote à ce système qui nous pousse à maximiser le profit, tout en ravageant nos sociétés et la planète: se doter d’un idéal!

Romancier, essayiste et philosophe, Alexandre Lacroix est directeur de la rédaction de Philosophie Magazine. Dans son nouvel ouvrage, «Comment ne pas être esclave du système», aux Éditions Allary, il nous invite à dépasser l’utilitarisme omniprésent. Dans ce post-utilitarisme, un idéal qui correspondrait à nos aspirations profondes et dont nous serions responsables pour nous-mêmes ouvrirait une brèche dans notre mécanisation accélérée. Un nouvel horizon?

Qu’appelle-t-on exactement utilitarisme? 

L’utilitarisme est une doctrine qui a été inventée par le philosophe anglais Jeremy Bentham en 1780. Il s’agit d’un système politique et moral. C’est aujourd’hui la philosophie politique et morale dominante dans le monde, même si elle reste peu connue dans l’espace francophone. L’utilitarisme repose sur le principe d’utilité. L’utilité peut se comprendre de plusieurs façons, au sens du bien-être, du bonheur, mais aussi du profit. L’utilitarisme est aujourd’hui la doctrine dominante à l’échelle individuelle et globale. Il y a une course incessante à la maximisation de l’utilité. Les nations comme les entreprises tentent, par exemple, de maximiser la croissance économique. 

La pandémie a-t-elle modifié notre rapport à l’utilitarisme?

La pandémie a été l’occasion de repenser le sens de l’utilité. La santé est-elle, par exemple, une utilité supérieure, plus importante que l’utilité économique? Les dirigeants politiques ont été assez ambigus à ce sujet. Ils ont essayé de combiner plusieurs utilités ensemble. Ce qui est clair à mes yeux, c’est que nous ne pouvons plus nous enfermer dans une doctrine utilitariste.

C’est pourquoi, selon vous, il faut passer à un "post-utilitarisme", c’est-à-dire "maximiser son profit sous contrainte d’idéal". Que voulez-vous dire par là?

Nos économies et nos systèmes sont fondés sur l’utilitarisme. Il est peu probable qu’il y ait un changement radical de système. Alors, que faire? On peut faire une chose assez simple sans se condamner à l’extrême précarité: se donner un idéal qui correspond à l’un de nos désirs profonds.Cet idéal peut être de plusieurs natures évidemment. Prenons l’exemple d’un menuisier. Un menuisier utilitariste voudra vendre le plus de meubles possible, faire le plus de profit. Un menuisier post-utilitariste estimera, par exemple, que son idéal est esthétique, ou qu’il veut, à travers son travail, satisfaire une vocation sociale, une préoccupation écologique. Une fois que cet idéal est posé, vous entrez dans la logique économique, mais vous ne le reniez pas pour autant, même si vous faites des compromis. Ce que je propose c’est une stratégie pour sauver son âme dans le monde tel qu’il est: le calcul doit être limité par quelque chose qui n’est pas de l’ordre du calcul.

"Il faut s’engager, être mu par autre chose. Si on ne pose pas cet idéal, la maximisation du profit va nous bouffer complètement."
Alexandre Lacroix
Philosophe

Cet idéal est individuel, mais ce n’est pas un individualisme pour autant, dites-vous. Mais comment évaluer la responsabilité de chacun par rapport à cet idéal?

L’idéal correspond à un désir profond. C’est une intuition fondamentale qui nous pousse vers la vie, qui nous traverse, qui est un peu impersonnelle. Il ne s’agit pas de la satisfaction d’un appétit, d’un désir d’appropriation égoïste. C’est une démarche individuelle, mais cette orientation est dirigée vers plus grand que soi. L’idéal ouvre l’horizon. S’il y a une responsabilité par rapport à l’idéal, c’est une responsabilité vis-à-vis de soi. Nous vivons dans des sociétés ou le niveau de contrainte est déjà très élevé. Je ne veux pas ajouter une contrainte aux autres. Je ne veux pas d’une réglementation, d’une norme. Chacun sait s’il se tient ou non à son idéal, s’il est digne ou non de ce dernier.

Mais l’idéal peut-il être mauvais? 

Je ne propose pas de morale. Je ne pense pas qu’il y ait une définition du bien et du mal applicable à tous les contextes. En revanche, quand quelqu’un agit mal ou bien, nous savons le reconnaître, même s’il est impossible pour nous de l’expliquer avec précisions. Un idéal de destruction est-il, par exemple, encore un idéal? J’en doute.

«Comment ne pas être esclave du système», Alexandre Lacroix.

L’une des plus grandes nouveautés de "la modernité connectée", c’est le fait, dites-vous, que de plus en plus de gens sont propriétaires de leurs outils de production. Mais ce changement est-il entièrement positif?

Au XIXe siècle, un patron possédait les outils de production. C’était une force incroyable par rapport à l’ouvrier. Actuellement, les outils de la richesse, dans le secteur tertiaire, ce sont le smartphone, l’ordinateur et la voiture (et encore on peut se passer aussi de cette dernière!). Or ces outils, le salarié les possède. Le bon côté de cette révolution est qu’il échappe ainsi à la tutelle du patronat. Il travaille pour lui-même. Le patronnant est donc fragilisé et les rapports de forces s’équilibrent. Le mauvais côté de la situation, c’est que le temps de travail et le temps de loisir se confondent: j’ai toujours mes outils de travail avec moi et je travaille à n’importe quelle heure. Ce que nous avons gagné du point de vue de l’exploitation, on l’a perdu au niveau de l’aliénation. L’exploitation est économique, quantifiable, tandis que l’aliénation est beaucoup plus de l’ordre de la psychologie.

Cette crise a renforcé ce modèle?

Elle a amplifié des dynamiques déjà présentes. Le télétravail était déjà la norme. Nous connaissions déjà avant la crise cette fusion du travail et de la vie. Il n’ y a plus d’extériorité par rapport au travail.

Il faut donc retrouver le temps, le bonheur du temps perdu? 

La fusion entre le travail et la vie est effrayante. Je ne pense pas que l’on puisse recloisonner. D’autre part, on ne peut pas vraiment se déconnecter. Il y a sans doute des formes d’hygiène personnelle à inventer, mais la solution, selon moi, est d’en revenir à cette maxime pour agir, à l’idéal. Il faut s’engager, être mu par autre chose. Si on ne pose pas cet idéal, la maximisation du profit va nous bouffer complètement.

«Derrière l’humanisation des machines, il y a la mécanisation des humains qui ne pourront bientôt plus se donner d’idéal.»
Alexandre Lacroix
Philosophe

Mais, dans le contexte actuel, avons-nous encore tout simplement les moyens de nous forger un idéal?

Dans notre monde, de nombreuses compétences sont déléguées aux machines, à l’intelligence artificielle et aux algorithmes. Or ce qu’on ne voit pas, c’est que derrière l’humanisation des machines, il y a la mécanisation des humains. L’être humain devient un simple rouage. Il est enchaîné à ses tâches. Si on va jusqu’au bout de cette logique, il ne pourra bientôt plus se donner un idéal. Pour sauver l’humain face à ce processus de mécanisation, il faut retrouver le rapport au plaisir esthétique, au désintéressement, à tout ce qui ne peut pas faire l’objet d’un calcul…

Le politique ne devrait-il pas aussi être porteur d’un idéal?

On assiste aujourd’hui à la digitalisation croissante des services publics. De plus en plus, le rôle de l’État consiste à mettre en place une gestion optimisée des flux et des données à grandes échelles. Dans cette nouvelle configuration, les hommes politiques sont réduits à devenir des gestionnaires. Aujourd’hui, la politique se limite bien souvent à la gestion. En France, par exemple, Macron raisonne un peu comme un algorithme. Or, ce qu’on attend d’un homme politique, c’est d’être capable d’effectuer un pas de côté. Un vrai geste politique aujourd’hui, ce serait d’inventer un roman, de faire un saut dans la fiction, de configurer un avenir désirable vers lequel entrainer les gens. En juin 40, quand de Gaulle annonce que la France n’a pas été vaincue, il a tort bien évidemment, mais il invente une fiction, un roman politique qui est ensuite devenu une vérité.

Nouvel essai

«Comment ne pas être esclave du système»
Alexandre Lacroix

Allary Éditions, 112p., 12,90 euros

Note de L'Echo: 4/5

Comment ne pas être esclave du système ? - C l’hebdo - 17/04/2021

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