La mémoire du monde tient dans une molécule d’ADN

Grâce aux technologies de séquençage de l’ADN, on peut aujourd’hui retracer l’histoire des espèces éteintes, comme le mammouth par exemple. ©AFP

Dans un livre passionnant, le paléogénéticien Ludovic Orlando nous emmène à travers le temps. La génétique peut en effet désormais retracer l’évolution de l’humanité et la généalogie de l’ensemble des espèces du monde vivant. Une vraie révolution dans le domaine de la science.

Et si la génétique nous permettait de remonter dans le temps? Et si le généticien se transformait en archéologue? Cette discipline existe et elle est l’une des aventures scientifiques les plus fascinantes de notre époque. Il s’agit de la paléogénétique, c’est-à-dire, "l’application des technologies de séquençage de l’ADN à des tissus d’individus morts depuis un certain temps, le siècle dernier, le millénaire dernier ou il y a des centaines de milliers d’années. C’est tout vestige du passé auquel on applique les technologies de séquençage de l’ADN", nous explique le paléogénéticien Ludovic Orlando.

"L’ADN, en prenant de l’âge, se découpe. À la place d’un message uniforme, on va donc trouver des petits bouts éparpillés de ce message qu’il va s’agir de reconstituer."
Ludovic Orlando
Paléogénéticien

Ce qui signifie donc que l’ADN vieillit. C’est ce qu’on nomme l’ADN fossile ou l’ADN vieux: "un ADN sur un fossile est toujours présent, mais pas de manière intègre. Comme toute chose, il se détériore et s’use avec le temps. Les molécules se cassent, se fractionnent. L’ADN, en prenant de l’âge, se découpe. À la place d’un message uniforme, on va donc trouver des petits bouts éparpillés de ce message qu’il va s’agir de reconstituer. Le but de notre travail est de remettre les choses dans l’ordre".

Quelle est l’origine de cette discipline? "Les premières méthodologies de séquençage de l’ADN datent de 1977 et la première application à des tissus anciens date de 1984. De prime abord, il n’était pas facile d’imaginer que l’ADN survive. Ça parait contre-intuitif, car on sait tous très bien que les choses se dégradent. Bien sûr, il y a des vestiges dans lesquels l’ADN est plus à l’aise. Toute la chimie organique entre en compte pour sa conservation: la température, la pression, l’environnement, etc." L’ADN serait donc littéralement une mémoire du monde et de l’évolution du vivant.

Raconter l'histoire via les gènes

Ludovic Orlando nous apprend, par exemple, que nous conservons 2% du patrimoine génétique des Néandertaliens. "De l’infiniment petit, de la molécule, c’est toute l’histoire du monde qui se déploie, même si bien sûr il y a des choses qui nous échappent. Néanmoins, il y a une mémoire qui ne veut pas s’effacer et qui résiste au temps. Au départ, les technologies de séquençage de l’ADN ont été inventées en vue d’une application médicale. L’idée était que les médecins adaptent leurs traitements aux séquençages ADN des individus pour mieux les soigner. Mais on peut aussi détourner cette technologie pour raconter, via l’histoire des gènes, l’histoire des hommes, des femmes, des populations, des espèces, y compris des espèces éteintes comme le mammouth, par exemple."

"La paléogénétique permet de déconstruire de nombreux mythes sur lesquels certains politiciens peuvent s’appuyer: le genre, la race, les migrations..."

C’est donc un champ de recherche immense qui apparaît, notamment concernant l’histoire des… épidémies:  "On peut appliquer cette technologie à toute l’histoire du vivant et donc en savoir plus, par exemple, sur les maladies anciennes, sur leur origine." Ludovic Orlando explique à ce sujet que la peste noire qui, au XIVe siècle, décima près de la moitié de la population européenne n’était en fait qu’une résurgence, car elle sévissait déjà au sein des communautés du néolithique et de l’âge du bronze. De même, la tuberculose était certainement présente en Amérique bien avant l’arrivée des conquistadors.

Le politique face à l'ADN

Cette science prodigieuse a aussi des implications politiques:  "Le passé vit en nous. Il a des conséquences sur nos sociétés actuelles. L’ADN a un enjeu politique. Est-ce que des gens peuvent être considérés comme 'inférieurs'? Est-ce qu’il y a un sens à parler de 'nos ancêtres gaulois'? Le passé peut être fantasmé. Avec cette discipline, il s’agit de le regarder en face. Ce qui permet de déconstruire de nombreux mythes sur lesquels certains politiciens peuvent s’appuyer: le genre, la race ou les migrations, par exemple. Cette discipline a la capacité de débusquer l’idéologie, de faire la différence entre l’idéologie et la science. Ce qui permet de dépassionner les débats en partant d’une base plus objective et plus rationnelle."

"Rejouer l’histoire et l’évolution, c’est se doter de la possibilité de faire face à ce qui arrive, que ce soit une idéologie, une maladie ou un réchauffement climatique."

Et en effet, l’ouvrage bat en brèche un certain nombre de préjugés tenaces, en remettant en cause, par exemple, cette illusoire "pureté raciale" des peuples, en montrant les sources complexes et multiples des populations, le métissage permanent. Les préjugés sexistes en prennent également un coup: près de Stockholm, on a fait la découverte d’un fort guerrier viking surarmé dont l’analyse révéla qu’il s’agissait d’une femme…

Enfin, cette discipline nous ouvre les yeux sur notre présent et sur notre avenir, notamment en matière de changement climatique: "Est-ce qu’en remontant le temps, en rejouant le film en quelque sorte, on peut comprendre la logique de l’extinction d’une espèce ou la manière avec laquelle les populations sont affectées par un réchauffement climatique? Grâce à la paléogénétique, on peut remonter dans le passé et voir comment ce changement a impacté les écosystèmes et les espèces. On peut ainsi essayer de comprendre ce qu’il faudrait mettre en place ici et maintenant. Rejouer l’histoire et l’évolution, c’est se doter de la possibilité de faire face à ce qui arrive, que ce soit une idéologie délétère, une maladie émergente ou un réchauffement climatique. En se plongeant ainsi dans le passé, on apprend quelque chose qui peut être utile pour aujourd’hui."

Sciences humaines

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"L’ADN fossile, une machine à remonter le temps"

Ludovic Orlando, Éditions Odile Jacob,

256 p., 22,90 €

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