Stéphane De Groodt: "J'ignore ce qu'est un adverbe ou un attribut"

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Avec ces jeux de mots imprévisibles qui fusent à la vitesse de l’éclair, l’ancien pilote dyslexique fait rire le tout-Paris. Mais le "Brelge" en lui continue à douter.

Ex-coureur automobile et ancien dyslexique, notre compatriote Stéphane De Groodt triomphe en France sur les planches, les écrans (il sera bientôt à nouveau à l’affiche de deux prochains films). Quant à ses livres, dont le dernier intitulé "L’ivre des mots", ces concis d’absurdité se vendent comme des petits pains. Bref, il rallie les suffrages, court et met le tout-Paris d’accord, et s’il vénère Brel, il chante plutôt Jacky… Ickx.

La dyslexie a-t-elle un point commun avec Jacky Ickx?

(Il rit) La "jackyickslexie"? Pas avec la dyslexie, plutôt avec mon amour de cet univers des sports mécaniques à travers la figure de personnes telles que Jacky Ickx, qui représente à mes yeux l’élégance, le panache, la course automobile dans ce qu’elle a de plus noble. Petit, je voyais Ickx sur la plage de la Mer du Nord avec femme et enfants, et j’avais l’impression de voir les Kennedy. Il dégageait quelque chose de flamboyant. Il a d’ailleurs conservé une belle gueule et cette classe folle. Mais j’ai eu la chance de le côtoyer, car j’ai initié sa fille Vanina à la course automobile. Jacky est une personne que j’estime énormément.

Lorsque vous rédigez des phrases comme "Brelge et fier de l’être", on pense à la dyslexie dont vous souffriez et qui, quelque part, a sans doute dû contribuer à vos jeux de mots…

"Mes mots dans le désordre sont devenus des autres mots, des autres phrases, une autre manière de voir les choses que j’ai fini par accepter."
Stéphane De Groodt
Humoriste, comédien, auteur

Sûrement, dans le fait de parler et de réfléchir à l’envers, d’être dans le désordre… J’ai dû mettre de l’ordre dans mon désordre, mais je n’ai pas voulu le ranger pour autant. J’ai aménagé et accepté le désordre. Mes mots dans le désordre sont devenus des autres mots, des autres phrases, une autre manière de voir les choses que j’ai fini par accepter. J’ai arrêté de vouloir être comme tout le monde, parce que je n’y arrivais pas, tout simplement… J’ai dû me résoudre à accepter ma condition. La reconnaissance que j’obtiens depuis quelque temps vient de ce que je suis, fondamentalement, et que je n’ai jamais cherché à modifier. Mais pendant des années, cela n’a pas fonctionné à cause de cela justement.

Recevoir le prix Raymond Devos, auquel, entre autres, vous adressez une dédicace dans votre livre, a dû vous toucher…

Oui. L’univers de Devos est extraordinaire, et j’avoue avoir mis du temps à le comprendre. C’est en grandissant que j’ai saisi l’absurde, le non-sens, qui est juste l’inverse de ce que cela dit puisque cette technique est d’une logique implacable, notamment dans l’absurde. Lorsque l’on m’a remis en France le prix Raymond Devos et le titre de Chevalier des Arts et Lettres, ce n’est pas le prix ou la médaille qui m’ont touché: c’est le geste, l’élan du ministère français de la Culture qui m’honorait de ces reconnaissances culturelles, alors que je n’ai obtenu aucun diplôme. J’étais stupéfait… Encore aujourd’hui, malgré tout cela, j’ignore ce qu’est un adverbe ou un attribut. Je ne possède aucune théorie: que de la pratique. Je fonctionne à l’oreille et à l’instinct. Au début de ma carrière de comédien, j’agissais aussi de la sorte: en fonction de ce que je ressentais, ne possédant pas beaucoup de matière en termes de jeu. Au final, je faisais un peu toujours la même chose. Ensuite, je me suis mis à travailler, à apprendre vraiment mes textes, à m’investir, à créer un personnage, à ne pas être juste moi avec un postiche. Mon jeu est devenu plus technique. Par ailleurs, je suis devenu très rigoureux dans l’écriture, souhaitant que cela soit parfait dans la sonorité lorsque je me relisais. Que les gens aiment ou pas, je vais en tout cas au bout du processus. Ceci afin d’obtenir une sincérité véritable dans ce que je raconte.

Finalement, n’êtes-vous pas plus Raymond Devos que Pierre Desproges?

Certainement. Et je suis plus Gainsbourg que Devos, dans sa manière de jouer avec les mots. Gainsbourg en jouait de manière forcément musicale, et je pense faire de même. Devos était capable de proposer un spectacle de deux heures. C’était un clown: il jouait de la trompette, jonglait avec des quilles, ce que je suis bien incapable de faire. Parfois, l’on ose des comparaisons avec Devos, mais sa palette était tellement plus riche comparée à la mienne.

Dans la course automobile, vous étiez plutôt Michel Vaillant ou Steve Warson?

J’aime bien Michel Vaillant, et j’ai oublié qui était Steve Warson. (Il rit) Michel Vaillant m’évoquait Jacky Ickx à cause de son look. Je crois que j’ai voulu porter des polos bleu marine suite à la lecture de Michel Vaillant. Et chaque fois que j’en enfile un, je pense au héros de Jean Graton.

Et puis vous faites "Vraaooom"?

Bien sûr! (Rires)

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Comme Charline Vanhoenacker, vous avez du mérite à réussir en France avec un nom comme le vôtre…

Je me souviens qu’au début de ma présence en France, on me parlait de Poelvoorde: ça donnait Poilvourde. Quant à moi, cela a été successivement De Groude, De Greude… Je suis passé par toutes les prononciations possibles… sauf la bonne! À un moment, je me suis même dit que j’allais changer de nom… et puis je me suis dit non justement. Aujourd’hui, ça va mieux, mais il est vrai que ce ne fut pas toujours facile.

N’y aurait-il pas trop de Belges en France?

Il n’y a jamais trop de Belges. Plus il y aura de Belges, plus il y aura de Français pour les trouver formidables. (Il sourit)

Vous vous considérez comme auteur, acteur ou… conducteur?

Pendant des années, je me suis considéré comme pilote à part entière. Au fond de moi, je le suis toujours, car j’ai gardé l’esprit de compétition. Et je le garderai toute ma vie. En tant qu’auteur je raconte des histoires; même chose en tant qu’acteur, à travers mes personnages. Je me sens désormais légitimement auteur, devant le succès rencontré par mes livres notamment et le fait d’entendre les lecteurs me renvoyer ce qu’ils pensent de mon écriture. En tant que comédien, à chaque film, je me sens le devenir davantage. Mais j’ai toujours le doute de bien faire, et de penser parfois que je ne vais pas y parvenir. Alors que l’écriture, je sais qu’à un moment donné cela viendra. Depuis le film "Le jeu", et suite aux deux films qui vont sortir et que je trouve également très aboutis, je commence à m’accepter. D’abord, en toute humilité, je me trouve meilleur qu’avant: le métier rentre, la confiance arrive et la légitimité suit. Mais je douterai toujours… et c’est une force: de la sorte, on creuse et on cherche, comme c’est le cas au théâtre à chaque représentation: à l’image d’un chef qui connaît la recette, mais qui, chaque soir, doit pourtant réussir son plat.

Comptez-vous un jour réaliser un film?

Je viens d’avoir l’accord d’un producteur afin de réaliser un long-métrage: une histoire qui se passera à la fois en France et en Belgique.

Serez-vous interprète de votre propre film?

Non, car c’est un projet assez lourd et je préfère avoir le recul nécessaire pour en être le chef d’orchestre

Ce sera absurde?

Non, il s’agit d’une comédie dramatique, qui aura une forme d’absurdité, mais moins forte que ce que je mets dans mes livres.

Y aura-t-il des courses-poursuites en voiture?

Non. Il sera dément, mais ce ne sera pas Le Mans… (Rires)

©doc

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